Si ce blog s’en tient le plus souvent à creuser des aspects techniques de la dramaturgie et de la narration, cet article se penche aujourd’hui sur un aspect créatif, sur la base d’une citation de la romancière Catherine Dufour. Qu’est-ce que cela signifie de chercher les contrastes en littérature ? Que peut-on chercher à faire contraster, et pour quels effets et résultats ? Réflexions.
Sans vouloir raconter ma vie, je me suis mis l’an dernier à la peinture aquarelle, pour le plaisir. J’ai récemment découvert que le résultat de mes gribouillages avait un impact bien différent à l’œil selon que j’ai réussi à contraster mes couleurs ou pas. Ton sur ton ? Rien ne ressort. Tandis que si certaines zones sont très claires et d’autres très foncées ? Il se passe quelque chose.
Le lendemain, lors d’une interview, on m’a posé une question concernant mon roman La Brume l’emportera, où il était question de contrastes. Et la réflexion qui a suivi m’a fait remonter le temps vers un extrait d’un roman de Catherine Dufour… et m’a donné envie de rédiger cet article.
Le goût de l’immortalité (extrait)
Voici, ci-dessous, un extrait du roman Le Goût de l’immortalité, de Catherine Dufour. Dans ce roman de SF, la narratrice s’adresse à l’un de ses contacts via une sorte d’internet, et avant même de débuter le récit qu’elle s’apprête à faire, elle expose un point de vue marquant :
« Une bonne histoire naît d’un bon conflit d’atmosphères.
Imaginez un Jardin, avec des Tilleuls et des fontaines, au fond duquel passe une femme désuète, de ce genre qui porte un chignon lisse piqué d’une épingle d’argent et ne fait jamais rien d’autre que de marcher à petits pas et repeindre ses sourcils d’un air sérieux. Considérez ensuite n’importe quel port rongé par le sel et le vent, résonnant de cris, du bruit des machines et du roulement de mille plantes de pieds courant à l’ombre des grands navires après un travail, un bordel, une bagarre ou une friture d’Algues. Vous pouvez ajouter une odeur de Jasmin au premier décor et une odeur d’iode à l’autre, vous mourrez d’ennui dans les deux. La femme se promène, se farde et bâille, les marins jouent, boivent et crachent. Maintenant, prélevez au pinceau la délicate jouvencelle du premier monde et déposez-la dans le second. Laissez-la grelotter ne serait-ce qu’une minute sur un môle trempé d’embruns, à trois pas d’un débit de Saké ou de l’aile tronquée d’un navire à quai, je vous promets que vous n’aurez pas à attendre longtemps que l’action commence. Ou bien faites entrer dans le Jardin aux Tilleuls un marin sec de soif, fou de faim, puant le Kelp et le métal bouillant, vous aurez bientôt des anecdotes amusantes à raconter. Vous pouvez aussi éparpiller de coûteuses Fleurs de Tilleul sur le quai misérable, pour voir, ou verser du Saké dans les fontaines, vous voilà paré contre l’ennui. Créer une histoire, c’est opposer des atmosphères. Raison pour laquelle j’ai incrusté d’immenses ruines nigérianes ou écossaises au cœur de lagons polynésiens, avec le succès que vous savez. On ne s’en lasse jamais : ces éléments hétérogènes produisent du rêve par simple friction. »
Cet extrait m’a toujours marqué, je l’ai même déjà évoqué sur ce blog. Il m’a marqué par sa justesse, évidemment, et il a tout à voir avec le sujet de cet article. Si je laissais entendre dans l’introduction que celui-ci ne parlait ni de dramaturgie ni de narration, c’est finalement un peu le contraire : il existe bien des façons de rechercher ces « éléments hétérogènes » qui « produisent du rêve par simple friction », aussi bien dans la dramaturgie que dans la narration.
Worldbuilding
Ce qui vient en premier à l’esprit est de confronter des éléments de décor sensément opposés, comme dans l’extrait ci-dessus. En tant qu’auteurs, nous recherchons plein de choses quand nous inventons nos univers et mettons en place l’arène de nos récits : nous recherchons de la cohérence, de la vraisemblance, ou bien encore de l’originalité. Il y a tant à faire et à penser qu’il est facile d’oublier d’y rechercher des contrastes. Et le worldbuilding, ce ne sont pas que les lieux, ce sont aussi les ambiances, et un auteur a souvent à gagner à réfléchir en paire à opposer plutôt qu’en une unique vision monochrome. L’idée est de creuser ce qu’on peut faire avec les contraires (si on parlait peinture, l’idée est de varier les valeurs d’une même couleur, d’opposer le bleu très clair à un bleu très foncé).
Dans Le Goût de l’immortalité, Catherine Dufour frotte l’une contre l’autre la vie et la mort, la science génétique et la sorcellerie vaudou, un monde souterrain misérable (où la vie ne tient qu’à un fil) à de hautes tours luxueuses (où règne l’immortalité).
Dans mon roman La Brume l’emportera, le récit oppose sans cesse la montagne à la mer, et des inspirations polynésiennes viennent percuter les repères plus classiques d’une fantasy occidentale.
Personnages
On peut également rechercher le contraste chez les personnages, via leurs aspects, caractères ou arcs narratifs. C’est quelque chose que nous faisons souvent sans même nous rendre compte du « pourquoi ça fonctionne si bien » : il y a d’abord un intérêt fort à ce que le lecteur fasse clairement la distinction entre les divers protagonistes ; mais la mise en opposition d’éléments qui semblent contradictoires apporte également des contrastes qui génèrent très vite des choses intéressantes. Un parangon flamboyant peut affronter un chevalier noir. Un jeune flic « chien fou » peut s’associer à un vieux briscard débonnaire proche de la retraite. De façon générale, le jeu sur les contrastes des personnages est un B-A-BA des dramaturges, aux possibilités infinies… pour peu qu’on réfléchisse consciemment à la façon dont on peut frotter les facettes des uns contre les facettes des autres.
La plupart des histoires centrées autour de duos de protagonistes sont basées sur ce principe et jouent sur les oppositions afin de « créer quelque chose ». Et c’est la beauté de la chose, puisque confronter des éléments hétérogènes génère toutes sortes de résultats, allant de l’attachement à la tension.
Dans La Brume l’emportera, c’était mon trope de base : deux personnages que tout oppose et qui ne s’apprécient pas sont forcés de voyager ensemble. La conception en a été presque caricaturale : une reine de la mer, géante, souriante et solaire VS un anonyme berger de montagne, rachitique et ronchon. Il y avait alors bien peu à faire pour que ça génère toutes sortes d’éléments utiles à la dramaturgie.
Thématiques
Une autre façon de rechercher du contraste est de le faire au niveau des thématiques que l’histoire aborde. Des thématiques qui peuvent paraître opposées peuvent entrer en résonnance et entraîner des réactions puissantes et des œuvres fortes.
Dans le film Nos étoiles contraires, l’amour et la fatalité frottent l’une contre l’autre quand on nous présente une histoire d’amour entre deux adolescents atteints de cancer.
Le Prestige explore la rivalité intense entre deux illusionnistes, et cette thématique de la rivalité se déploie en même temps qu’une thématique sur la fusion.
Narration
Autre que le fond, le contraste peut également provenir de la forme. Un auteur peut alterner deux types de narrations différentes – par exemple un récit à la troisième personne, entrecoupé de chapitres où un personnage s’adresse au lecteur à la première personne. Il est possible de confronter des chapitres très longs à des passages très courts, des moments où les phrases sont lentes et travaillées et des phrases soudain dénuées de verbes qui claquent et s’enchaînent en staccato. Toutes ces oppositions formelles peuvent permettre de générer quelque chose chez le lecteur.
La mise en contraste de narrations différentes – si elle comporte ses risques et ses dangers, car cela nuit à l’immersion – est un usage extrêmement courant en littérature. En imaginaire, c’est le cas par exemple dans La Passe-miroir de Christelle Dabos ou dans Le Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti. Mais c’est aussi le cas du roman que je suis en train de lire en date de rédaction de cet article, Playground de Richard Powers.
Intrigues
Si l’histoire racontée est assez conséquente pour supporter plusieurs lignes narratives, il y a là l’opportunité pour créer des intrigues contrastées, en opposition ou miroirs. C’est même souvent le rôle d’une intrigue secondaire que de venir apporter quelque chose à l’intrigue principale via un nouvel éclairage ou des éléments qu’on n’attendait pas, justement en jouant sur le contraste. Tous les outils dont l’article parle ci-dessus sont exploitables : peut-être que c’est une intrigue secondaire qui se passe dans un tout autre décor ou avec une toute autre ambiance, ou peut-être qu’elle met en scène des personnages à l’opposé de ce qu’on a vu jusqu’ici, ou peut-être qu’elle aborde une thématique en opposition avec l’intrigue principale et/ou qu’elle utilise une narration différente.
Par exemple, dans de nombreuses séries policières, les auteurs développent des lignes d’intrigues secondaires liées à la vie personnelle des enquêteurs. Ces passages contrastent généralement avec l’intrigue principale en présentant d’autres lieux et personnages, ou en développant d’autres ambiances ou thématiques qui « frottent » avec celle de l’intrigue centrale… car elles y sont liées, d’une façon ou d’une autre. Je ne me souviens plus de quelle série il s’agissait, mais j’ai en mémoire un épisode où la victime venait de gagner une forte somme au jeu. En parallèle, l’enquêteur devait gérer un parent victime d’addiction au casino et qui venait de perdre une grosse somme. La façon dont un gain mirobolant ou une perte franche influençait la vie des gens était un contraste marquant de l’épisode.
***
Le contraste est quelque chose qui a souvent un effet très puissant sans qu’on soit toujours capable de l’expliquer ou de mettre le doigt dessus… et sans qu’on y travaille toujours de façon très consciente en tant qu’auteur. Jouer sur les différences de valeurs permet de mettre en lumière certaines choses et d’en repousser d’autres dans l’ombre, de sculpter des reliefs et des creux, de générer « quelque chose » – de créer du jeu et de l’histoire. Dans nos projets en cours, quels sont donc ces fameux éléments hétérogènes qui « produisent du rêve par simple friction » ? Nous avons sans doute beaucoup à gagner à y accorder davantage d’attention.
M’enfin, ce n’est que mon avis…

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Cette approche de l’histoire me motive à créer des pics montagneux et des polders 😉 dans mon récit en cours. En réalité, il me semble avoir utilisé cette technique pour mes personnages sans toujours en prendre conscience (sauf dans le cas du tueur à gages et de la manucure dans ma dernière affabulation), mais pas du tout pour les ‘arènes’. Merci pour cet excellent article !
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