Personnages de fiction Vs Vraies gens (2/3)

« Tu ne serais pas un peu contradictoire toi ?
— Oui et non… »


Si tu as déjà discuté un peu d’écriture avec moi, tu sais que je suis amateur de règles et de techniques. Je suis un pur « architecte », qui aime planifier avant de me lancer dans la rédaction de mes histoires.

Or, pour ce qui concerne la création de personnages, je suis encore tombé sur l’un de ces outils qui fleurissent sur internet, dans la veine du questionnaire de Proust : une série d’interrogations (plus de cent sur celui consulté récemment !) grâce à laquelle l’auteur est censé donner naissance à un personnage plein de vie et aussi complexe qu’une vraie personne.

J’ai fait le test, une fois (amuse-toi à essayer) : je l’ai renseigné comme si j’étais moi-même le personnage à caractériser (1). Le résultat est éloquent :
— Souvent, même si j’estime plutôt bien me connaître (!), j’ai du mal à répondre. Par exemple, avec l’argent, suis-je généreux ou radin ? Pour cette question comme pour tant d’autres, j’ai envie de dire « ça dépend » : ça dépend des jours, du temps, de l’humeur, de l’état de fatigue, du contexte, de celui qui me demande de l’argent, etc.
— Pour d’autres questions, comme l’historique des emplois/études, je ne sais jamais jusqu’à quel niveau de détails aller. Très franchement, je suis capable de résumer ça en deux lignes, tout comme d’écrire des pages sur le sujet. Quoi dire et ne pas dire ?
— Pour de nombreuses questions, mes réponses ne sont pas caractérisantes (càd que 90% des gens auraient répondu la même chose que moi, et que cette réponse n’aide donc pas à me cerner).
— En le relisant une fois terminé, je me suis demandé si cela suffisait à caractériser le personnage « Stéphane Arnier ». Était-ce « moi » ? Un auteur serait-il capable d’écrire un roman avec ce personnage comme protagoniste principal, uniquement sur la base de ce questionnaire ? De le « jouer » correctement dans une histoire ?

Aucune chance.

Pourquoi ? Parce que tout ce qu’un auteur pourrait apprendre sur moi dans un questionnaire de ce type (de mon apparence à mes goûts culinaires, de mes convictions politiques à mon parcours scolaire) ne lui permettrait pas de m’insérer dans son récit… pour la simple raison qu’un questionnaire générique n’a aucun rapport avec l’histoire que l’auteur voudrait écrire, avec les situations qu’il voudrait me faire vivre, avec le thème qu’il souhaiterait aborder, et que 90% des réponses lui seraient donc parfaitement inutiles. Imaginons qu’il s’agisse d’un roman d’aventures, dans lequel le héros pénétrerait une grotte infestée de chauve-souris. Ai-je mentionné une seule fois cet animal dans le questionnaire ? Non. Il y a bien une question « est-ce que le personnage aime les animaux ? », et comme tout le monde j’ai répondu « ça dépend lesquels ». L’auteur, comment va-t-il me faire réagir, dans son chapitre se déroulant dans la cavité obscure ? Aucune question du formulaire ne m’a amené à exprimer que j’ai fait une petite initiation spéléo il y a quelques années. Et tandis que j’écris cette note de blog, je me souviens maintenant que j’ai aidé une amie à faire sortir une chauve-souris de son appart, il y a longtemps…

Tu comprends ce que je veux dire ?

Tu pourras utiliser des questionnaires de 50, 100 ou 500 questions, la plupart n’auront aucun intérêt, quand des interrogations cruciales te manqueront toujours (comme « le personnage a-t-il déjà été confronté à une chauve-souris ? »).

Chaque question peut être complètement inutile… ou absolument capitale : cela dépend de l’histoire qui va être racontée, du thème abordé, du rôle que le personnage aura à jouer. Il ne peut donc pas y avoir de « questionnaire type » : il va varier (il DOIT varier) d’une histoire à une autre, et (pire !) d’un personnage à un autre.

Pourquoi alors persiste-t-on à fournir aux auteurs en herbe ce type de questionnaires ? Tout simplement parce qu’on n’a pas trouvé mieux en terme de « générique » : ça ne fonctionne pas, c’est un outil extrêmement chronophage et (je te l’ai expliqué dans mon post précédent) dangereux. Mais il y a de la demande, alors on fournit un outil, même s’il ne sert à rien.

Mais alors, pour l’auteur architecte qui aime préparer ses personnages à l’avance, est-ce vraiment une impasse ? Pas tout à fait.

Parce qu’il y a, à mon sens, quelques interrogations capitales qu’il faut se poser absolument pour toutes les histoires et tous les personnages, et qu’on ne trouve JAMAIS dans ces questionnaires types. Et, s’il y a autant de façons de travailler que d’auteurs, je compte bien te proposer la mienne : si toi aussi tu es un auteur architecte, ça peut t’intéresser.


(1) Autre test amusant : essaie de remplir ce questionnaire au sujet de ton personnage de roman préféré, un personnage que tu adores et que tu as l’impression de connaître par cœur. Enjoy ! 🙂

Personnages de fiction Vs Vraies gens (1/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (3/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (Bonus Track)

(5 commentaires)

  1. Je salue le discours de cette série d’article, même si je suis en partiel désaccord parce que j’ai la pauvre prétention d’avoir créer un questionnaire d’une certaine différence. Mais voilà, comme mes fiches personnages, ce sont des outils que j’ai créé moi-même, pour répondre à mes propres besoin qui sont ceux d’un auteur ni architecte ni vraiment jardinier. Je sais pas si on peut parler d’un auteur promeneur, ou un auteur psychanalyste.
    Et par cet aspect je pense que la question n’est pas une opposition personnage/vraies personnes, pour moi, en tout cas. Car un personnage peut-être aussi contradictoire et hasardeux qu’une vraie personne. Et comme en analyse, parfois, écrire, c’est lui prêter sa capacité de rêverie pour qu’il puisse en tirer quelque chose. La question n’est plus là si on pousse le propos je pense, néanmoins c’est salutaire de briser le mythe de la fiche personnage comme solution ou gage de la recherche qui a été faîte. Comme disait l’ami Lacan : si vous avez l’impression de tout comprendre dans ce qu’un patient vous dit, c’est que vous n’avez rien compris !

    Aimé par 1 personne

    1. (Quel hasard : j’ai fureté du côté de ton blog dans la journée d’hier, ravi de te voir traîner par ici ;))
      Si tu as créé tes fiches personnages sur-mesure par rapport à tes besoins, tu n’as rien fait d’autre que ce que je conseille 😉
      J’utilise moi aussi des « fiches personnages », mais à ma sauce, et assez éloignées des questionnaires qu’on voit traîner sur le web.
      De toutes façons, les personnages sont un sujet trop complexe à traiter en trois ou quatre articles, et trop de choses influencent notre façon de les construire, les interpréter, les écrire (et les lire ;)) ; comme certaines compétences, par exemple (tes connaissances en psychologie te font forcément aborder le sujet d’une façon différente d’un autre auteur). @ bientôt !

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