Excès de zèle

« Pardonnez-moi, fidèles lecteurs, car j’ai péché.
— Hein ? »


Aujourd’hui je voudrais aborder un vrai risque d’auteur. Un danger qui n’est pas si dur à esquiver… à partir du moment où on a conscience qu’il existe.

De quoi je parle ? Un exemple vaut mieux qu’un long discours (t’inquiètes, tu me connais, tu auras droit aux deux).

L’exemple

Il y a quelques semaines, j’ai lu un roman policier dont l’action se situait à New York. Le protagoniste prenait un taxi pour se rendre de l’aéroport jusqu’à son hôtel. S’ensuivait un abondant descriptif du parcours, rue par rue, façon GPS. Un peu comme si l’auteur te défiait de vérifier sur Google map : « tu peux t’accrocher mec, j’ai fait un travail de recherche méticuleux, le trajet est rigoureusement exact ! ».

Cet auteur était sans doute très fier de lui. Sauf qu’il a passé du temps à combattre une menace inexistante : personne ne va interrompre sa lecture pour checker internet à la recherche d’une potentielle erreur d’itinéraire. Mais à vouloir mettre en valeur son travail de recherche, à vouloir caser dans son texte tous les fruits de ses études de terrain, l’auteur a oublié ici de se poser une question primordiale : l’intérêt pour son récit… et pour son lecteur.

Dans son paragraphe, j’aurais préféré avoir les impressions du personnage au sujet de ce qu’il voyait par la vitre du taxi ; ses sentiments alors qu’il débarquait à New York ; que l’auteur décrive certaines parties du paysage, des monuments ou des lieux près desquels la voiture passait. L’itinéraire rue par rue était aussi vide d’intérêt que d’éléments utiles à l’immersion : au final, ce n’était que de la frime.

Mea culpa

Bon, il faut nous comprendre, aussi, nous les auteurs : on fait des recherches sur tout et n’importe quoi. On stocke plein d’informations sur de nombreux thèmes… et c’est humain de vouloir espérer qu’on ne fait pas cela en vain. Mais l’excès de zèle et le péché d’orgueil nous guettent :

— car on désire montrer à quel point on a travaillé le sujet ;

— car on a envie d’utiliser ce qu’on a mis des heures à glaner ;

— car on souhaite partager ces éléments : « si ça m’intéresse, ça intéresse mon lecteur » (c’est encore pire dans le cas de l’auteur qui écrit sur l’une de ses passions).

Sauf que toutes nos recherches n’ont pas leurs places dans notre histoire, et n’intéresseront pas forcément notre lecteur. De nos montagnes d’informations glanées, seuls quelques pour cent auront vraiment leur rôle à jouer dans le texte final… même si l’auteur aurait envie d’en exploiter plus.

Ce travers peut toucher n’importe quel sujet, mais se rencontre le plus fréquemment sur les thèmes suivants :

Les lieux : plus l’auteur connaît un lieu, plus il en fera une description précise et vivante… mais plus il risque d’en faire trop et d’ajouter moult détails, non pas parce qu’ils sont utiles au récit, mais seulement parce qu’il les connaît.

Les éléments culturels et historiques : qu’on parle ici d’évènements, de traditions, de tenues d’époques, de situations géopolitiques… tout ce qui touche à l’histoire est délicat à gérer. Parce que les spécialistes de la période ne pardonneront aucune erreur à l’auteur, et parce que la plupart des autres lecteurs souhaitent juste que ça ne soit ni trop long ni trop chiant. Très souvent, les 10 % de spécialistes sont bien plus satisfaits que les 90 % qui restent.

La science : c’en est devenu un cliché. Un personnage (physicien, chimiste ou autre) explique au protagoniste des choses très complexes dans son jargon. L’auteur est tout fier de son travail de recherche. Le lecteur, aussi peu passionné que le héros, a hâte que la scène se termine.

La solution ?

Je n’en ai pas à te proposer : tout ça est histoire d’équilibre, à chaque auteur de trouver le sien. La frontière est souvent floue entre l’élément utile au livre, et le détail qui (au final) n’est qu’un poids sans intérêt. Le tout est, à mon sens, de se poser la question.

Dans son livre Mémoire d’un métier, Stephen King rappelle que le travail de recherche doit fournir des éléments de contexte à l’histoire et non le contraire : ce n’est pas ton récit qui doit servir de contexte à ton exposé universitaire.

Personnellement, après la rédaction de mon premier jet, j’applique une méthode en quatre étapes :

1) Je me répète que, en tant qu’auteur, je suis soumis à ce risque ;

2) Face à ces paragraphes dont je suis pourtant si fier — sur ces passages où je sais que j’ai réalisé beaucoup de recherches — je me force à m’interroger : n’est-ce pas un peu too much ? Est-ce vraiment utile au livre ? Est-ce que si je supprime cette partie, cela fout en l’air mon récit, ou au contraire est-ce que ça l’allège ? ;

3) Je me regarde dans un miroir et je m’insulte : « tu n’es vraiment qu’un frimeur ! FRI-MEUR ! » ;

4) Et ensuite, je coupe mon texte. Sans vergogne.



« Sur un thème analogue, j’ai lu la semaine dernière un excellent article d’un psychologue suédois, qui expliquait que…

— Oh, la ferme… »

(10 commentaires)

  1. Je plaide coupable pour les digressions historiques 🙂 Mais d’un autre côté, c’est un parti pris : l’un des objectifs de mon roman historique était d’apprendre quelque chose à mon lecteur. Après, effectivement point trop n’en faut. Mais si je sais que certains ont sauté les passages en question, d’autres ont été contents de les lire et « de se coucher moins bêtes ». Je pense aussi que ça dépend beaucoup de la manière dont ces informations sont amenées, mêlées à l’histoire fictionnelle elle-même.

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  2. Je n’avais pas la place d’en parler aujourd’hui, mais c’est certain qu’il y a d’un côté ce dont je parle dans cet article : « qu’est-ce que je choisis d’intégrer, et de quoi je décide de me passer ? », mais il y a ensuite la question suivante : « ce que j’ai choisi d’intégrer, COMMENT je l’y mets ? ». Et c’est une tout autre problématique.
    (Après, en ce qui concerne ton livre en particulier, on ne peut pas prétendre écrire un « roman historique » sans y mettre pas mal d’histoire ! Mais quand c’est vendu sous ce label, le lecteur sait à quoi s’attendre ;))

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  3. J’aime cet excellent article. Je ressens que l’auteur devient de plus en plus sûr de lui au fil des posts, je me trompe ?
    J’ai entendu souvent des enseignants dire « Ne rien ajouter qui ne fasse pas avancer l’histoire » Pourtant il me semble que nous avons tous une petite scène qu’on aimerait bien glisser comme ça juste pour le plaisir, parce qu’on l’aime bien. Dans un roman, ça peu peut être passer, mais dans un scénario pas du tout et là l’auteur se sent frustré.

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  4. Merci Dominique (mais je ne suis sûr de rien : ce blog n’est qu’une réflexion écrite sur tout ce que j’ai pu lire, conjuguée à mon expérience personnelle, comme si je pensais tout haut – même si bien sûr je ne communique ici que ce dont je suis convaincu).
    Oui, on a tous ces « fausses bonnes idées » : ces trucs qu’on veut caser parce que ça nous semble chouette, mais qui au fond ne vont pas vraiment dans le bon sens. Mais souvent il suffit de les mettre de côté pour plus tard : un élément qu’on renonce à mettre ici aura peut-être sa place là ?
    A bientôt par ici.
    🙂

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  5. Merci pour cet article. L’exemple choisi est très parlant et le tout donne à réfléchir. Je pense que je vais appliquer la même méthode en 4 étapes que celle exposée ici pour m’aider à couper les passages superflus ;). C’est un sacrifice pas toujours facile à faire (déjà faut-il avoir le recul nécessaire pour savoir se dire que tel ou tel passage n’est là que pour notre plaisir d’auteur, et qu’il n’apporte rien au lecteur) mais effectivement nécessaire à la fluidité du texte.

    Merci particulièrement pour le point sur la science et les éléments historiques, cela me donne un œil neuf sur la façon d’ajuster le dosage d’informations pour satisfaire autant que possible les deux parties (profanes et experts).

    Bonne continuation.

    Chris

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    1. Merci Chris pour ce retour.
      Au final, c’est un peu comme quand on se ballade : parfois un petit détour peut nous perdre complètement ; parfois ce crochet vers un joli point de vue valait le détour. L’important pour l’auteur est de savoir où il veut aller, où il souhaite mener son lecteur. A bientôt par ici ! 🙂

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  6. Oui, oui, oui ! Je crois que tous les auteurs débutants passent par-là… Comme dit Stephen King : « Il faut apprendre à ‘tuer sa petite chérie' » – ces phrases ou paragraphes dont nous sommes très fiers, mais qui plombent nos écrits. « Tuer sa petite chérie » a beaucoup d’avantages 🙂

    Aimé par 2 personnes

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