[COMPLÉMENT] Diagnostiquer son texte : les bonnes pratiques

« Mais monsieur, revenez !
— Non, n’insistez pas, j’ai peur des aiguilles ! »


Suite à la publication d’articles dans la rubrique [EXTRAIT], j’ai envie de revenir sur les statistiques que je réalise : certains se posent des questions, certains critiquent la démarche, et d’autres réagissent avec un enthousiasme peut-être un peu trop important. Cela m’incite à penser que je n’ai pas été assez clair sur ce qu’on peut attendre de telles études, ce qu’on ne doit pas leur demander, et comment il convient de s’en servir. Cet article contient donc des précisions au post Diagnostiquer son texte, qu’il complète (et que je te conseille donc d’avoir lu avant de poursuivre ce post).

Des oppositions

> « C’est dérangeant de réduire un texte à des chiffres »

Je suis 100% d’accord. Ce serait aussi ridicule que de réduire un être humain à son taux de cholestérol. Et pourtant : on dit bien qu’il est important de surveiller ce taux pour vérifier qu’il ne grimpe pas trop ! Je ne prétends pas qu’il suffit de cumuler quelques bonnes stats pour faire un bon livre, mais étudier certains paramètres peut te révéler des informations très intéressantes… et dont la plupart sont difficiles à discerner à l’œil nu lors d’une simple lecture.

> « Écrire avec style ne se fait pas en respectant des valeurs chiffrées »

Je suis 100% d’accord. Et je n’ai jamais prétendu que c’était le cas. Néanmoins, ces focus se concentrent sur plusieurs maladresses communes en écriture, et surveiller ces valeurs a le même objectif qu’une analyse sanguine, à savoir vérifier qu’il n’y a pas dans tes écrits de valeurs particulièrement anormales. Je ne pense pas qu’un texte avec toutes les valeurs focus « dans le vert » est forcément un bon livre ; mais je suis persuadé qu’un texte avec toutes les valeurs « dans le rouge » est illisible. Étudier tes stats ne t’aidera pas à écrire « avec style » ou à écrire « bien » ; en revanche cela peut t’aider à ne pas écrire mal (et crois-moi, c’est déjà un bon début).

> « Les valeurs de référence prises ici sont tirés de classiques, tous un peu datés, et non représentatifs de notre époque »

Je demeure incertain sur cette question, et j’ai depuis longtemps l’envie de reproduire cette étude de chiffres sur une sélection d’ouvrages SFFF représentatifs de ces 10 ou 5 dernières années (je n’ai pas réussi à m’y lancer jusqu’ici, parce que c’est long, et surtout parce qu’il n’est pas simple de se procurer les manuscrits concernés dans un format adapté à ce genre d’étude). Je serais bien curieux de comparer les éventuelles évolutions, si elles existent.
Mais je te conseille de ne pas te braquer sur ces valeurs de référence, et de ne pas chipoter sur les virgules : l’important, ce sont les tendances. Tes statistiques ne te diront pas si ton texte est juste ou faux, bon ou mauvais. Elles ne sont qu’un révélateur, et te pointent simplement des marqueurs dans tes écrits afin que tu t’y intéresses.

Comment s’en servir ?

Bien sûr, tu fais comme tu veux, mais je t’explique ici comment moi je m’en sers, et pourquoi je te conseille de procéder de même.

1) Tes statistiques ne sont pas un outil d’écriture. Ce que je veux dire par là, c’est que JAMAIS je ne te conseillerai de calculer des stats pendant ta phase d’écriture. Tu as bien d’autres choses à penser pendant que tu écris (ton intrigue, tes personnages, ton ambiance, tes mots, etc.).

2) Tes statistiques ne sont pas non plus un outil de réécriture. Je sais : c’est tentant de mesurer certains taux à la fin du premier jet et de se dire qu’on va corriger le tir en réécriture, mais c’est une attitude mécanique qui te détourne des autres aspects de ton texte (le sens, la clarté, la musicalité).

Alors à quoi ça sert ? Tes statistiques sont un révélateur de ce que tu dois travailler entre deux textes. En ce qui me concerne, je ne procède à une analyse qu’une seule fois par ouvrage : lorsque ce dernier est terminé (et publié). C’est une façon de faire un bilan ; une sorte de conclusion. Comme je viens de te le dire, je ne retouche pas un texte en fonction de ses stats. En revanche, si j’y trouve des valeurs que j’estime anormales, je vais me documenter sur le sujet, voir en quoi cela gêne (ou pas), et procéder à des exercices d’écriture sur ce thème avant de m’attaquer à mon prochain roman.

Ex : imaginons qu’en terminant un roman, j’y trouve un taux de verbes ternes que j’estime trop élevé. Je ne vais pas reprendre ledit roman et me pencher sur chaque verbe un à un. En revanche, je vais procéder à des exercices d’écriture, par exemple en rédigeant de courtes scènes où je m’imposerai un taux de verbes ternes ridiculement bas, histoire de m’entraîner.

Un sportif ne passe pas tout son temps en compétition : entre deux matchs, il travaille ses faiblesses. Au lieu d’enchaîner les romans comme s’il était un automate dans un atelier de production, un auteur devrait faire de même. Procéder à ces analyses statistiques est l’un des moyens possibles pour identifier des axes d’amélioration dans son écriture.

Se comparer avec soi-même

Pour revenir aux valeurs de référence, elles n’existent que parce qu’il faut bien « se comparer à quelque chose » quand on débute. C’est une grille de départ, un point d’ancrage, mais les valeurs ne sont pas si importantes. Car avec le temps, tu auras accès à des éléments encore plus intéressants : tes propres données. Quand tu fais une prise de sang, il existe des valeurs de référence officielles (qui représentent une certaine « normalité »), mais ton médecin va surtout se pencher sur tes antériorités (càd tes résultats précédents, ton propre cas particulier). C’est la même logique ici.

J’ai publié ces dernières années trois romans ainsi qu’une bonne demi-douzaine de nouvelles. J’ai procédé à des analyses statistiques pour tous ces textes, et aujourd’hui c’est surtout à ces données-là que je compare mes résultats.

1) j’y ai décelé des différences liées au format : texte long ou texte court, narration à la première ou troisième personne, j’ai bien vu que mon style n’est pas le même selon les situations. J’ai ainsi appris des choses sur ma propre écriture, et identifié sur quels points je dois être vigilant selon le type de texte que j’écris.

2) j’y ai aussi vu des progrès sur la durée : si je compare ce qui est comparable (comme mes romans, de tailles identiques et usant de la même narration), l’évolution des chiffres vient récompenser des heures d’entraînement sur des sujets précis, et confirme des retours de lecteurs et partenaires.

Mener une étude ponctuelle sur l’un de tes textes est donc intéressant, mais c’est surtout le cumul et le suivi sur la durée qui donne à cet outil tout son sens.

Quelques bonnes pratiques

– ne compare pas tes chiffres avec ceux d’un auteur en particulier (les valeurs de référence des focus sont justement des moyennes, issues d’une étude portant sur une dizaine d’ouvrages connus – à terme le but est de s’en passer, et de ne se comparer qu’avec soi-même) ;

– si tu étudies d’autres auteurs, privilégie les écrivains francophones. Réaliser ces études statistiques sur des textes traduits rajoute un biais supplémentaire aux données ;

– ne calcule pas tes stats en cours d’écriture (ni de réécriture) ;

– ne calcule pas tes stats sur des bouts d’histoire, sur un seul chapitre ou un unique paragraphe (en statistiques, la pertinence des résultats dépend de la taille de l’échantillon étudié, donc réalise tes calculs sur des récits complets – dans les articles [EXTRAIT] j’avais commencé à faire quelques stats, mais j’ai arrêté ;))

– souviens-toi que ce ne sont que des indicateurs qui doivent t’interroger sur ta pratique de l’écriture, ce ne sont pas des notes sur 20 qui jugent la qualité de ton travail.

Un texte est tellement plus qu’un taux de répétitions ou de verbes ternes ! Ces stats ne parlent pas de dramaturgie, ni d’émotion, ni de thématique. Ton histoire est peut-être fascinante, tes personnages profonds, ton style percutant. Si c’est déjà le cas même avec des stats médiocres, tant mieux pour toi, mais imagine alors ce que donnerait ton livre en améliorant tous ces petits défauts de forme ? Ces articles focus ne sont pas LA solution à tous tes problèmes d’auteurs, mais n’aie pas peur de la prise de sang et jette donc un œil au microscope. Juste pour voir.

M’enfin, ce n’est que mon avis…
🙂


[Que sont les articles « focus » ? C’est expliqué ICI]

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(20 commentaires)

  1. Merci pour ces précisions, je pensais en effet que c’était plutôt un outil de réécriture, mais je vois bien l’intérêt de l’analyse a posteriori. Après, je me pose une question pratique : comment as-tu fait cette analyse ? A la main ou avec un outil particulier ? L’idée de repasser mes 220 pages au peigne fin pour compter chaque verbe me fait un peu trembler ^^
    Et autre question : comment distinguer les verbes ternes des autres ? Pour certains c’est facile, mais pour d’autres on peut avoir des doutes. As-tu une liste pré-établie ?

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    1. En pratique, j’utilise le logiciel Antidote pour recueillir les données (sans outil informatique, il est certain que tu ne peux pas t’amuser à ce genre de statistiques). Je reporte les chiffres dans un petit fichier excel qui me les compare aux valeurs de référence.
      Pour les verbes ternes, là encore c’est Antidotes qui gère, mais déjà si tu évites l’emploi des « avoir », « être », et surtout « faire », c’est un bon début ! 🙂

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        1. Honnêtement ? Que tu choisisses celui-ci ou un autre, ce type de logiciel est incontournable pour quelqu’un qui écrit beaucoup. C’est un gain de temps MONSTRUEUX sur de nombreux sujets (dictionnaires intégrés, correction des erreurs de typo, orthographe et grammaire…)

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          1. Justement je fais pas beaucoup d’erreurs de ce type, c’est pour ça que j’hésite depuis un moment à investir, mais je pense que les autres fonctionnalités seront très intéressantes

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  2. Merci Stéphane pour cet article!
    Cette manière d’analyser son texte est très instructive. Il est difficile d’avir un regard objectif sur ce qu’on écrit et ce type de retour permet déjà de considérer son texte avec objectivité. Exemple personnel: je pensais écrire des phrases à rallonge. Les statistiques sur mon dernier texte montrent que ma croyance est plutôt fausse. Par contre, les stats relèvent que j’utilise trop de verbes ternes alors que je pensais les éviter.
    Deux réflexions encore: les romans qui servent de référence sont des romans « classiques » et tu projettes de comparer avec des textes plus récents. Notre-Dame de Paris, Salambô et Les liaisons dangereuses sont pour moi des modèles et me conviennent très bien comme étalons!
    En revanche, je suis moins d’accord sur les répétitions. Elles constituent une figure de style à part entière et je milite pour leur utilisation.

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    1. C’est pour cela que j’incite les auteurs à faire le test : moi aussi j’ai été surpris des résultats. C’est une autre façon de voir ses propres textes.
      Concernant les références, ce sont surtout des commentaires que l’on me fait, et comme je l’explique dans l’article, je serais surtout curieux de vérifier si cette littérature d’époque diverge tant que cela d’une littérature plus moderne. Sur certains points, sûrement. Sur d’autres, je ne suis pas convaincu.
      Enfin, pour les répétitions (comme pour TOUS les sujets focus) je ne milite pour RIEN : je vous encourage juste à écrire en toute conscience. Si tu as un taux élevé de répétitions mais que c’est voulu, il n’y a aucun problème. Le souci, c’est quand les répétitions s’accumulent alors que ce n’est PAS une figure de style… 😉

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  3. J’ai fait deux-trois test avec les points statistiques faciles à approximer de manière algorythmique.

    Méthodologie:
    Répétitions : nombre de mot différents divisé par nombre de mots
    Mots par phrases : nombre d’espace divisé par nombre de points
    Pronom relatif : nombre de « qui » « quoi » « dont » « où » divisé par le nombre de mot
    Adverbe : nombre de « mot en ment » divisé par le nombre de mot

    Assassin royal (Robin Hobb):
    Répétitions : 8.40%
    Mots par phrases : 11.27
    Pronom relatif : 4.92%
    Adverbe : 0.72%

    La flotte perdue (John Hemry)
    Répétitions : 18.08%
    Mots par phrases : 15.47
    Pronom relatif : 4.16%
    Adverbe : 1.32%

    Cantos d’Hypérion (Dan Simmons)
    Répétitions : 16.74%
    Mots par phrases : 15.33
    Pronom relatif : 4.39%
    Adverbe : 0.91%

    Fondation (Isaac Asimov)
    Répétitions : 12.87%
    Mots par phrases : 23.93
    Pronom relatif : 2.44%
    Adverbe : 0.59%

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        1. Comparer les auteurs entre eux est amusant. il y a des disparités énormes! La façon particulière qu’on a de s’exprimer s’illustre aussi de cette façon.

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    1. Merci beaucoup, c’est super ! 🙂
      Bon, ceci-dit, je suis un peu dubitatif sur les chiffres « répétitions » et « pronoms relatifs ». On ne doit pas compter pareil, ou il y a un souci dans les approximations, car cela me semble improbable d’avoir des taux si monstrueusement hauts. Pas improbable même : impossible (18% de répétitions ? XD). Tu es sûr de ne pas compter les pronoms ou articles dans tes mots répétés ?

      Par contre, la stats du nombre de mots par phrase me semble très cohérente (et je ne suis pas surpris de voir une telle moyenne chez Asimov). Pour les adverbes, c’est très cohérent aussi (et si tu as un outil pour compter les adverbes en -ment ça m’intéresse, car Antidote compte tous les adverbes indifféremment et la famille des adverbes est très vaste ;))

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      1. Oui moi aussi j’ai trouvé ces taux assez haut, mais effectivement j’ai mit dedans articles et pronom.
        J’ai mit au début la méthode : « Répétitions : nombre de mot différents divisé par nombre de mots. »

        Mais l’algo est fait l’arrache : « j’espère » sera compté comme un unique mot (pas d’espace), alors que « chocolat » et « chocolat, » seront compté comme deux mots différent.
        D’ailleurs j’y pense, je n’ai pas compté les « ! » et les « ? » comme des fins de phrases.

        Enfin bref, je vais affiner un peu le bouzin.

        Par contre pour les pronom relatif, j’ai strictement compté le nombre de « qui – que – quoi – dont – où », donc je ne vois pas comment cela pourrait être faux.

        Quand à l’outil, c’est un bête script python. Si tu veux, je peux en faire un petit exécutable.

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        1. Oui, j’ai vu la méthodo, c’est pour cela que je m’en suis douté. Merci pour ces précisions. Après tout, peu importe comment on compte tant qu’on compte toujours pareil (mais alors il faut se méfier des valeurs de référence que j’ai fourni : à décompte différent, résultats différents).
          Pour les pronoms relatifs, tu as raison, et nous devrions avoir des résultats cohérents. Je m’interroge (l’écart est moins impressionnant mais c’est quand même le double des stats que j’ai, c’est étrange). A creuser !
          Quant à ton script sur les adverbes en -ment, je suis preneur (et si d’autres le sont aussi et que tu n’as rien contre, nous pourrions le mettre en libre accès).
          Un gros merci pour tout ça !
          🙂

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          1. Ah oui, il y a une erreur dans le nombre de répétition : vu que je fais nombre de mot différent / nombre de mot, le texte suivant : « ceci est un texte » comporte 4 mots et 4 mots différent, donc avec la formule précédente… 100% de répétition (ça m’apprendra à faire des trucs à la vas-vite)
            Pas de problème pour mettre en libre accès, par contre dans ce cas là je vais en faire un petit logiciel, que ça ressemble à quelque chose.

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  4. Voici une première version:
    http://www.k-upload.fr/afficher-fichier-2018-06-14-152cdf6f5databook.exe.html
    ( 9Mb)
    Très simple à utiliser : on lance le logiciel, fichier > ouvrir > (votre texte au format .txt) et voilà
    Le code source pour les curieux:
    https://framabin.org/p/?f03884c05db6b911#WpXhmj+WsiMn2txlewNkQwLKEujWiwnl9InoxzOk2nk=

    Possibilité d’ajouter des fonctionnalités à la demande, dans la limite du raisonnable.

    Aimé par 1 personne

  5. Il va falloir que j’investisse dans Antidote moi aussi ! Je suis curieuse de voir le résultat…
    J’essaie déjà d’identifier mes faiblesses, (pour l’instant en me basant sur les retours de mes bêta-lecteurs et sur ce que je note moi-même en me relisant) mais je n’ai jamais essayé de faire des exercices pour travailler des points spécifiques. C’est une idée intéressante !

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