Conserver son intérêt pour ce qu’on crée

Écrire un roman de fiction prend du temps – du temps, de l’investissement personnel et de l’énergie. Il n’est pas étonnant que la plupart des gens qui s’engagent dans ce type de projet abandonnent en cours de route. La difficulté technique de l’exercice est parfois en cause, car il demande une compétence que l’on ne possède pas toujours… mais le plus souvent, la première raison de l’abandon est une chute de la motivation : l’auteur avait ENVIE d’écrire ce livre, et puis, un beau matin, il se rend compte que celle-ci s’est évaporée. Disparue. Comment conserver son intérêt pour ce qu’on crée ? Réflexions.

Cet article relève en grande partie du process d’auteur, et touche à des choses qui peuvent être éminemment personnelles. Après tout, nous sommes toutes et tous différents, nous n’écrivons pas forcément pour les mêmes raisons ni avec les mêmes motivations. Cependant, des schémas similaires se recoupent quand on discute entre créatifs, et au fil des ans, cela m’a beaucoup fait réfléchir. Perdre son envie peut devenir particulièrement problématique, quand la création est votre principal gagne-pain. Ainsi, ce désir de cultiver en moi cette « envie d’avoir envie », à chaque projet, est devenu crucial. D’où cet article.

La nouveauté excite, mais ne dure pas

Il y a une grande différence entre l’envie d’acheter un livre, l’envie de lire un livre, et l’envie d’écrire un livre : le temps.

Bien des créatifs deviennent fébriles et impatients quand une bonne idée leur vient en tête. On s’imagine un nouveau projet, tout est possible, on s’imagine mille choses, on s’exalte de ce vent de fraîcheur. On parle en « high concepts ». On a envie de se lancer. Mais le problème, c’est que l’impression de nouveauté – par nature – n’est pas quelque chose qui dure. C’est comme avec les achats impulsifs : une fois l’excitation retombée, on se rend parfois compte qu’une idée, même bonne, n’est pas SI porteuse ; l’originalité qu’on y voyait au départ s’émousse à force de la travailler ; et si c’est cette nouveauté qui faisait office chez nous de moteur, on ne va pas plus loin que les premiers chapitres.

C’est souvent la nouveauté qui anime les auteurs fans de worldbuilding. Bien que les écrivains de fiction créent des mondes pour de nombreuses raisons, l’une des plus courantes est que le monde dans lequel nous vivons est trop banal à leur goût. Or, banal, cela signifie en réalité « familier ». Or, un décor imaginaire devient très vite familier quand on passe son temps à y écrire.

La nouveauté est aussi parfois le moteur des auteurs dits « jardiniers » : nombreux sont ceux qui me disent perdre tout intérêt pour leur histoire dès qu’ils en connaissent la fin. C’est l’impression de surprise permanente liée à l’intrigue qui agit sur leur motivation, mais… il faut bien l’écrire à un moment, cette fin, et ce moment est généralement loin de la ligne d’arrivée. La réécriture risque, dans ce cas-là, d’être bien pénible. L’abandon guette au détour des corrections et des retouches.

Bref : tout le monde n’a pas le luxe de pouvoir attendre entre « avoir une idée » et « la mettre en œuvre », mais je pense pourtant que c’est souvent salutaire. Je sais que certaines personnes ouvrent un nouveau fichier de traitement de texte deux heures après avoir eu « une idée géniale de roman », mais comme quand on fait du shopping, je pense qu’on est gagnant à s’octroyer des temps de réflexion et à s’offrir des délais de rétractation. De mon côté, j’ai (bizarrement ?) eu mes meilleures inspirations alors que j’étais déjà occupé sur autre chose, ce qui m’a toujours obligé à des mois (parfois des années) de réflexions entre mes premières idées et cette décision importante qui est : « Allez, cette idée me motive toujours, je vais l’écrire, ce roman ».

C’est l’émotion qui est durable

J’en ai déjà parlé en interview, et je suis sûr d’avoir déjà mentionné cet exercice sur ce blog – je vais rechercher (ah, j’ai trouvé, c’est ici). Tous les deux ans environ, je formalise cet exercice (à l’écrit), c’est devenu un petit rituel de début d’année :

Je liste dans un document les histoires que j’ai « consommées » et qui m’ont le plus marqué depuis la dernière fois que j’ai fait l’exercice. Tous les médias comptent : littérature, mais aussi cinéma et séries, BD, manga et animes, jeux vidéo, voire scénarios de jeux de rôle. Je vise les histoires qui m’ont vraiment collé des baffes, rendu accro ou vraiment touché ; mes préférées, mon best of. Puis, pour chaque histoire, je me lance dans le jeu des « pourquoi ? ». « Pourquoi est-ce que j’ai tant aimé cette histoire ? », je me demande. Et à chaque réponse, je me relance d’un « pourquoi ? » pour essayer d’aller le plus loin possible dans la réflexion. « Parce que c’est une bonne histoire » n’est pas une réponse qui a un quelconque intérêt : il y a plein d’histoires qui sont objectivement excellentes, mais qui ne m’ont pas spécialement touché. Je cherche de l’intime, du personnel, de l’émotionnel, je cherche où est-ce que l’histoire a pincé une corde chez moi, et quelle corde. C’est introspectif. Parfois thérapeutique. Ça a besoin d’être honnête, et ça exige de se connaître un minimum.

Mais quand on fait cet exercice avec plusieurs histoires, généralement, on voit apparaître des choses. Des convergences, des points communs, des similitudes entre des histoires qui semblaient pourtant ne rien partager de prime abord. Parfois, on découvre des choses sur soi, et on vit de drôles d’épiphanies. Et ce résultat, « ça », c’est notre ADN d’amateur d’histoires. Et en tant qu’auteur, ce sont ces ingrédients que nous devrions chercher à balancer en grandes quantités et sans retenue dans toutes nos recettes – pardon : nos projets d’écriture.

Ces éléments peuvent être très différents d’un écrivain à un autre, mais dans la plupart des cas, ils sont émotionnels et sensoriels. Cela implique que cette fameuse et précieuse envie d’écrire se niche généralement :

  • Dans les personnages. Dans tous les personnages majeurs, les protagonistes principaux, les antagonistes centraux. N’ayons pas honte de nous inspirer outrageusement des personnages qu’on a aimés chez les autres (tant qu’on les rend ensuite spécifiques à notre histoire). Plus l’exercice ci-dessus a été poussé, mieux on sait pourquoi tel personnage nous a marqués et plus il est aisé d’en réutiliser « les bons morceaux ».
  • Dans leurs relations. La plupart des personnages sont bien moins intéressants ou « puissants » émotionnellement si on les considère indépendamment du reste du casting. Ce qui nous touche chez les personnages, ce sont généralement certaines formes d’interactions avec les autres personnages… car cela nous renvoie à nos propres relations dans la vraie vie.
  • Dans le thème. De quoi parle l’histoire ? Quel est son sens ? Quel est le débat moral avec lequel se débat le protagoniste ? Si une histoire nous touche, c’est qu’elle nous a parlé, quelque part. L’écriture est un moyen d’expression, et quand on éprouve une violente envie d’écrire une histoire, c’est souvent parce qu’on a la sensation d’avoir quelque chose à dire, des questions à poser, des sujets à discuter, des problématiques à réfléchir.
  • Dans l’esthétique. Si la littérature est un art, alors l’esthétique est vectrice d’émotions et nous touche. Il peut s’agir ici de l’esthétique du texte (le style, la narration) comme de l’esthétique d’un univers et de ses personnages (l’ambiance, l’atmosphère, les décors et les costumes).

Peut-être n’est-ce que moi ? Néanmoins, même si je suis attiré vers une œuvre à cause de son originalité, de son concept ou de son intrigue, j’ai réalisé en faisant mes exercices que ce sont des éléments qui ne ressortent pratiquement jamais comme raisons à mon amour pour une histoire donnée… à moins qu’ils ne rebouclent à un moment donné – à force de « pourquoi ? » – sur l’un des points ci-dessus.

Planter ses graines d’envie, et arroser souvent

Ainsi, je pense que préserver son envie sur la durée peut être grandement facilité par un travail de prévention, à savoir choisir les bonnes graines pour son projet en amont. Quand on connaît les éléments qui nous touchent émotionnellement, s’en servir pour remplir un nouveau projet (à grands seaux, ne soyons pas timides) est un excellent moyen de déployer un concept de départ. Cela nous assure que – une fois la nouveauté fanée – l’histoire nous intéressera toujours assez pour passer nos journées ou nos nuits dessus.

C’est aussi, je crois, une check-list avec des cases à cocher, qu’on peut conserver sous le coude en cas de panne : si l’envie s’étiole et qu’on perd toute motivation sur un projet, pourquoi ne pas contrôler ces différents points comme on contrôlerait des jauges ? A-t-on oublié de faire le plein de certains éléments qui nous touchent ? D’autres se seraient-ils perdus en route pendant l’écriture des premiers chapitres ? Si oui, comment serait-il possible d’y remédier ? Via les personnages, leurs relations, la thématique centrale du récit, l’esthétique de l’univers ou du texte même ?

***

Les coups de génie, les élucubrations brillantes, les high concept et les idées de twist, ça peut aboutir à de superbes histoires, mais ce sont surtout des points de départ, des accroches. Cela peut nous donner l’envie d’initier l’écriture, tout comme ça peut donner aux lecteurs l’envie d’acheter le livre et de le commencer. Mais ce ne sont pas ces éléments qui nous emmèneront au bout : ce n’est pas ça qui nous portera tout au long du process d’écriture jusqu’au point final, et ce n’est pas ça qui retiendra le lecteur jusqu’à ce qu’il tourne la dernière page. Ainsi, dans l’euphorie d’un nouveau projet, je pense qu’il est salutaire de planter très tôt des graines d’envie à cultiver tout au long de l’écriture. Ces graines sont différentes pour chacun d’entre nous, mais je suis (à peu près) sûr qu’elles sont toujours liées à des sources émotionnelles, et que leur existence est la principale force qui pousse tant d’autrices et d’auteurs devant leurs claviers, jour après jour, alors même que le monde de l’édition est si difficile et si peu rémunérateur.

M’enfin, ce n’est que mon envie… pardon, mon avis.


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(6 commentaires)

  1. Article très sympa !

    Je souhaite juste réagir par rapport à la dernière phrase : normalisons le fait d’écrire pour notre propre plaisir, pour explorer nos jardins secrets, à l’intention de nos enfants et de nos proches, pour mieux nous connaitre… Toutes les passions ne doivent pas forcément devenir un gagne-pain. J’ai l’impression qu’autour de moi, beaucoup de personnes auraient envie d’écrire, de raconter des histoires, mais se freinent parce qu’elles pensent immédiatement que si elles écrivent un roman, elles auront le DEVOIR de le faire publier et d’en tirer un profit.

    L’année dernière j’ai terminé un premier jet de premier roman, et j’en ai parlé autour de moi parce que c’est une source de fierté d’être allée au bout de ce projet. J’ai été extrêmement surprise que la question de l’édition revienne systématiquement. A chaque fois, j’ai répondu que je n’étais pas pressée, et qu’un premier jet est toujours bien loin d’un roman prêt à être édité, qu’il me reste énormément de travail sur ce texte pour lui donner la moindre petite chance d’intéresser un éditeur etc. A chaque fois on m’a pressée de me coller à la correction pour le rendre proposable le plus rapidement possible et à chaque fois j’ai répondu que j’avais d’autres projets pros et persos (également chronophages) sur lesquelles je souhaitais avancer également.

    Bref, je trouve cela un peu triste. Ecrire, selon moi, n’est pas réservé à une élite destinée à être publiée.

    Mais enfin, ce n’est que mon avis… 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Oh, oui, 100% d’accord avec ça ! J’aurais d’ailleurs dû en parler dans l’article, en particulier dans la conclusion : c’est justement tout ça qui fait que tant de gens écrivent sans intention de publier, également (tout comme je joue de la musique ou peint à l’aquarelle sans aucune ambition professionnelle).
      J’ai néanmoins l’impression que les gens qui écrivent de tels projets personnels sont moins touchées par les « abandons en cours de route », bien qu’ils y passent généralement plus de temps, et la raison est dans l’article : leur motivation est le plus souvent très émotionnelle.
      Bonne écriture ! 🙏

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  2. Hello !

    Ton process « chercher précisément ce que j’ai aimé » me parle bien 🙂

    En pratique, j’ai en revanche passé plus de temps sur « les œuvres que j’aurais aimé adorer, et qui m’ont déçue » (elles sont hélas bien plus nombreuses ! 😅). Je m’efforce de décortiquer la partie que j’aime de celle qui m’a hérissé le poil, et tenter d’identifier ce qui m’a manqué.

    Parfois je vais même dans le « mais pourquoi en fait je déteste ça ?« ou « mais pourquoi j’en peux plus de ce truc ? » et je poursuis avec « à quelles conditions pourrais-je écrire une histoire qui me plairait vraiment en gardant une proximité avec ce que j’ai détesté ? ».

    En ce qui me concerne, j’ai donc tendance à croiser les approches. Ces réflexions forment des paquets de notes dans mes piles de fichiers de civilisations* et elles me servent de lignes directrices, façon « cahier des charges ».🍵📚(*) je viens du jeu de rôle, je rassemble mes notes et recherches par thèmes de « civilisations » qui ont leur fichier texte, leur bibliographie, leur tableau pinterest, et quand j’ai une masse critique d’éléments, je passe à une phase de développement plus raffiné (scénario par exemple), ou sinon ça me sert de ressources pour les commandes ^^.

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