L’une des problématiques dans l’écriture de fiction concerne la gestion et la transmission des informations, ce qu’on appelle plus généralement « l’exposition » : pas assez d’informations, et le lecteur est confus ; trop d’informations, et le lecteur est débordé. Alors, comment s’y prendre quand le protagoniste de notre roman rencontre plein de nouvelles personnes en même temps ? Réflexions et suggestions de tactiques.
Comme souvent, c’est lorsque je suis moi-même empêtré dans certaines problématiques que l’envie d’écrire un article me vient. En tant que raconteurs d’histoires, nous savons bien qu’il vaut mieux ne pas avoir trop de personnages différents dans une même scène, et qu’en début de roman il est préférable d’introduire les personnages petit à petit afin que le lecteur puisse les mémoriser et prendre ses repères. Mais parfois, le scénario nous impose ses lois : peut-être que notre protagoniste arrive dans un village inconnu, qu’il est l’invité d’une grande fête, ou qu’il prend la parole à une importante réunion devant une douzaine de gens importants. Le voilà alors entouré d’une flopée de nouveaux personnages…
Le problème
Pour schématiser, évoquons les deux extrêmes possibles et leurs conséquences.
1. Anonymiser la foule
La première tactique de l’auteur peut être de considérer tous ces personnages inconnus comme une foule anonyme : les villageois, les fêtards, les membres du comité de direction.
Le problème est que cela crée une importante distance narrative, puisqu’aucune interaction n’est véritablement incarnée. Cela peut fonctionner si le protagoniste ne fait que passer rapidement dans le village avant de reprendre son chemin, sans qu’une réelle scène ne s’y déroule… mais si un chapitre entier est consacré à une grande fête, il semble inconcevable que le protagoniste ne soit pas présenté à tout un tas de personnes avec lesquelles il va interagir. Ne décrire ou nommer personne, ça donnera l’impression que le personnage n’est pas vraiment là ou qu’il passe la soirée à esquiver tout le monde et à ne rien faire.
Une autre conséquence est que cela uniformise le groupe, dont les membres paraissent tous identiques au lecteur : cela peut être une tactique voulue de la part de l’auteur (tous les membres du comité de direction sont des types en costume que le protagoniste confond), mais là encore ça ne fonctionnera que sur un très court passage, pas pour une scène plus importante, car les figurants paraîtront abstraits et non concrets (c’est toujours la même histoire du générique VS spécifique).
2. Présenter tout le monde
L’autre possibilité, c’est de se lancer dans une liste de présentation : la narration enchaîne les personnages que le protagoniste rencontre, leur donne des noms, décrit leurs apparences et/ou leur fonction, etc.
Soudain, tout est plus concret et réel – ce sont de vraies gens –, mais le lecteur va vite se retrouver perdu. On surestime souvent beaucoup la capacité d’un lecteur à mémoriser tout ce que nous écrivons : le lecteur n’est pas une machine, et on ne peut pas lui présenter quinze personnages d’affilés et espérer qu’il s’en souvienne et repère qui est qui. Si on admet que quinze, c’est trop, alors combien ? Difficile d’être catégorique, mais à mon avis, au-delà de trois ou quatre personnages détaillés, il ne faut pas espérer que le lecteur y retrouve ses petits.
Une autre conséquence logique est qu’une scène de présentation prend beaucoup de place, et que l’action est mise en pause pendant que le texte décrit et nomme tous ces gens : même avec une plume habile, l’ennui n’est pas très loin, avec le risque que le lecteur referme le livre.
Une fois ces deux situations posées, le problème apparaît plus clairement : si notre protagoniste se retrouve face à une véritable foule (disons qu’il participe à une manifestation avec plusieurs milliers de personnes dans la rue), la tactique 1 peut fonctionner ; si notre protagoniste est invité à un dîner avec deux couples qu’il ne connaît pas, la tactique 2 est envisageable. Mais comment s’y prendre dans l’entre-deux, quand il y a trop de personnages pour les présenter tous, mais quand n’en présenter aucun semble absurde et nuisible à notre intrigue ?
Évaluer le rôle de la présentation
Si on comprend bien la problématique – le lecteur a une capacité de mémorisation limitée, on ne peut pas lui fournir 100% des informations et espérer qu’il les retienne –, une bonne pratique à envisager est de peser le rôle narratif des présentations dans cette scène précise, c’est-à-dire de se poser la question : « dans cette scène, que se passe-t-il si la foule reste floue ? »
L’écriture de fiction, c’est beaucoup de psychologie, alors en tant qu’auteur c’est important de se demander quel est l’effet sur le lecteur, et si c’est bien ça qu’on veut.
Si notre protagoniste traverse à pied un village de cinquante habitants, plein de raisons peuvent justifier de n’en décrire aucun précisément, ou de vouloir en détailler plusieurs : il n’y a pas de règle qui oblige un auteur à décrire ou pas… mais certaines causes impliquent certaines conséquences, et (une fois n’est pas coutume) l’acronyme ANTS est un bon repère.
- Attachement : si l’auteur souhaite créer de l’attachement émotionnel (par exemple pour intéresser le lecteur au sort des villageois), il a intérêt à décrire plusieurs membres de la communauté en orientant ses descriptions ; s’il souhaite le contraire (par exemple pour montrer à quel point le protagoniste se fiche des villageois), il a intérêt à ne pas souligner d’individualité et à gérer la foule en tant que groupe.
- Nouveauté : si l’auteur souhaite créer de la nouveauté (par exemple pour que la traversée du village soit marquante, même si elle est courte), il a intérêt à décrire plusieurs membres de la communauté en détail avec des caractéristiques marquées ; s’il souhaite le contraire (par exemple pour montrer à quel point ce village est banal et similaire aux autres du pays), il a intérêt à ne pas souligner d’individualité et à gérer la foule en tant que groupe.
- Tension : si l’auteur souhaite créer de la tension (par exemple pour que la traversée du village paraisse dangereuse), il a intérêt à préciser ce qui semble menaçant chez certains villageois, car une menace anonyme est plus faible qu’une menace précise ; s’il souhaite le contraire (par exemple pour faire comprendre au lecteur que ce n’est qu’un point d’étape léger de l’aventure et qu’il ne s’y passera rien d’important), il a intérêt à gérer la foule en tant que groupe.
- Satisfaction : si l’auteur souhaite créer de la satisfaction (par exemple pour que l’arrivée au village semble une récompense bien méritée après un long voyage), il a intérêt à décrire plusieurs membres de la communauté en détail avec des caractéristiques marquées ; s’il souhaite le contraire (par exemple pour montrer à quel point ce village n’est pas chaleureux), il a intérêt à rendre la foule distante et donc éviter les individualités.
Se poser ce genre de question à deux intérêts majeurs : premièrement, ça permet à l’auteur d’estimer concrètement son besoin réel de présenter ou pas de nouveaux personnages en fonction des besoins de l’histoire ; secondement, ça permet d’orienter ces présentations dans un but recherché. Néanmoins, par exemple dans ce cas du village, clarifier ce besoin ne change rien au fait que le lecteur ne pourra jamais retenir chacun des villageois…
Réduire le nombre de personnages présentés
Puisque la mémoire du lecteur est limitée, une bonne tactique est évidemment de réduire au maximum le nombre de nouveaux personnages présentés, pour que chacun soit plus marquant et que le lecteur s’en souvienne. Cela revient à se poser la question : « dans le lot, de qui le lecteur doit-il se souvenir ? »
La plupart du temps, la réponse est : « des personnages dont les actions comptent dans la scène », c’est-à-dire des personnages qui disposent d’assez de pouvoir narratif pour influencer les événements (en particulier si ce pouvoir est égal ou supérieur à celui du protagoniste). Par exemple, si le protagoniste arrive au village affamé parce qu’il n’a plus de provisions, l’épicier du coin pourrait être un bon choix de description. C’est pour cela que les fictions décrivent souvent les personnages ayant autorité – dans le cas d’un village, un personnage de chef ou de maire, ou bien un shérif.
Quand opérer un tri en fonction de l’intrigue ne suffit pas, l’auteur peut également essayer de rationaliser en regroupant des personnages en factions, plus faciles à mémoriser. Par exemple, le chef de la police peut être détaillé, et ses troupes demeurer anonymes.
Si on reprend l’idée que le protagoniste présente un projet devant un comité de direction, on peut avoir un problème si chacun des dix membres du comité dispose d’un droit de vote égal concernant le projet. Si l’auteur identifie à la place deux factions (les « favorables au projet » et les « défavorables », avec chacun un meneur clair), ça peut lui permettre de ne décrire précisément que deux personnages importants, et de considérer que les autres membres du board ne sont que des suiveurs.
Étaler les présentations dans le temps
Une autre tactique est d’éclater les présentations : introduire dix personnes d’un coup, c’est trop. Mais… et si on faisait en sorte de présenter certains de ces personnages importants en amont ? Peut-être que le protagoniste peut croiser l’un des membres du comité de direction par hasard à la boulangerie au début du chapitre et avoir une courte interaction avec lui. Et peut-être qu’il avait déjà rencontré un autre membre du comité lors d’une fête dans un chapitre antérieur. Ainsi, quand la scène de présentation du projet devant le comité arrive, le lecteur « connaît » déjà deux membres, et il est plus facile de lui en faire mémoriser un ou deux autres.
Si le protagoniste arrive dans un village après un long voyage, peut-être qu’il a croisé un marchand du village sur la route, ou aidé un agriculteur en chemin dont le chariot était cassé.
Gérer l’importance de la présentation
Il existe des conventions narratives que le lecteur reconnaît de façon inconsciente :
- Fournir à un personnage un nom, ainsi qu’une description détaillée de physique ou de caractère, ça indique que le personnage est important et que le lecteur devrait faire un effort pour s’en souvenir ;
- Ne fournir qu’un titre ou une présentation en deux ou trois adjectifs indique généralement que le personnage va interagir dans cette scène ou ce chapitre, mais que son rôle n’ira sans doute pas plus loin.
Il est important de réaliser que le lecteur se base sur ce genre d’indices, consciemment ou pas, pour catégoriser et mémoriser les personnages. Mieux vaut donc ne pas se lancer dans une description à rallonge d’un personnage mineur qui n’a pas de réelle importance dans l’histoire… ou bâcler l’introduction d’un personnage qui s’avère pourtant capital. Au contraire, se servir de ces conventions de façon mesurée et habile permet de transmettre des consignes au lecteur sur ce qu’il doit faire l’effort de mémoriser ou pas.
Nommer un personnage est certes un indice fort que ce personnage sera important, mais ce n’est pas forcément le meilleur moyen de le faire mémoriser au lecteur. Si le but est seulement que le lecteur puisse reconnaître un personnage d’un paragraphe à l’autre (ou d’un chapitre à un autre), un titre spécifique (le maire du village, le DJ de la soirée, le président du comité) ou une particularité marquée (la femme en robe rouge, le colosse balafré, l’enfant timide) peut suffire.
De cette façon, il est possible d’établir des degrés de mémorisation. Par exemple, sur les dix membres du comité de direction :
- Deux sont présentés en détails dans des scènes précédentes, ils ont des noms et des descriptions, le lecteur sait qu’ils sont importants pour la suite du récit.
- Quand la scène arrive, deux ou trois autres membres acquièrent des qualificatifs marquants, indiquant qu’ils vont influencer la scène et interagir avec le personnage, mais le lecteur devine qu’on ne les reverra pas plus tard.
- Les cinq derniers ne sont que des figurants, décrits comme un unique groupe anonymisé, le lecteur ne s’encombre pas l’esprit avec, il sait qu’ils ne sont pas importants.
Il est aussi possible de cumuler ces tactiques : un personnage qui apparaît d’abord mineur peut se révéler un personnage très important de l’histoire, mais l’auteur n’a peut-être pas besoin de le présenter comme tel dès sa première apparition. Ce personnage peut n’être que « la femme en robe rouge » dans le chapitre de la soirée mondaine et n’y tenir alors qu’un petit rôle. Néanmoins, le lecteur va se souvenir d’elle si l’auteur la réintroduit plus tard, avec cette fois un nom et une fonction narrative plus détaillée. C’est une autre façon d’étaler la présentation dans le temps.
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Plus on donne d’éléments de détails sur un personnage, plus ce personnage va sembler important au lecteur. Ce dernier va alors tenter de le retenir… mais ses capacités mémorielles sont très limitées, et l’auteur ne peut pas espérer présenter une demi-douzaine de nouveaux personnages d’un coup et espérer que le lecteur se souvienne d’eux. Pire : ce n’est pas qu’une question de mémorisation, mais aussi d’effet psychologique (distance narrative, attachement ou tension). Tout est histoire de concentration et de dilution, de générique vs spécifique ! Qui devons-nous décrire, quand, et à quel niveau de détails ? Cela dépend des effets qu’on souhaite donner.
M’enfin, ce n’est que mon avis…

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