Personnages de fiction Vs Vraies gens (3/3)

« Moi, j’ai des personnages, mais je n’ai pas d’histoire.
— Ouais, tu n’as pas de personnages, quoi… »


La dernière fois, je te déconseillais d’utiliser des questionnaires types pour imaginer tes personnages. Avec cet outil, tu peux certes très aisément dessiner les contours d’un personnage, tu peux même en créer à la pelle : il suffit de répondre aux différents items, en variant les réponses, et tu obtiens en un claquement de doigts une flopée de personnages, tous uniques.

Sont-ce pour autant de « bons » personnages ?

Aucun personnage n’est « bon » ou « mauvais » de façon intrinsèque. Un bon personnage, c’est un personnage qui remplit sa fonction dans une histoire donnée. Un bon personnage est un personnage spécifique (et donc PAS générique). Un bon personnage, tu ne peux pas le remplacer par un autre sans foutre en l’air ton récit. Un bon personnage, c’est un outil sur mesure pour ton livre. Un tournevis n’est un bon outil que si tu as besoin de visser. Si tu dois scier des planches, sa qualité de « bon outil » est immédiatement perdue.

Il y a (il DOIT y avoir) un lien fort entre le personnage et l’histoire dans laquelle il va évoluer, ce que ne soulignent jamais les questionnaires types de création de personnages. Ce n’est pas pour rien que des références de la dramaturgie comme Yves Lavandier (1) placent le travail de caractérisation des personnages APRÈS l’étape des fondations (c’est-à-dire après avoir défini les grandes étapes du récit).

Il y a donc une question primordiale à se poser quand on crée un personnage, une question incontournable qu’on ne voit jamais sur aucun de ces questionnaires, une question que les auteurs esquivent, car elle est difficile : pourquoi est-ce que je crée ce personnage ? Pourquoi en ai-je besoin pour mon histoire ? Quel sera son rôle, sa fonction ?

N’importe quel inventeur ou ingénieur innove avec un but en tête, un objectif clair. Créer un personnage « dans le vide », sans savoir ce que tu vas en faire, n’a absolument aucun sens. C’est le stéréotype du docteur maboul qui crée une machine loufoque aux mécanismes très compliqués, à qui on demande à quoi ça sert, et qui répond : « aucune idée ». Occasionnellement, on découvre ainsi des génies, et cela donne des révolutions. La plupart du temps, c’est juste n’importe quoi.

La plupart des questionnaires disent en préambule : « commencez par donner un nom à votre personnage, et à décrire à quoi il ressemble ». La bonne blague ! C’est comme choisir une voiture en se basant sur le côté rigolo de son nom, ou en se préoccupant d’abord de la couleur de sa peinture. Alors que la base, c’est de se demander en premier lieu pour quel usage on s’apprête à acquérir ledit véhicule…

Le personnage sera-t-il le protagoniste principal de l’histoire ? Jouera-t-il le rôle d’adversaire du héros ? Est-ce un personnage secondaire prévu pour être drôle et détendre l’atmosphère ? De cela dépendra le reste du travail, c’est ce qui permet de définir une sorte de « cahier des charges » (que je te conseille grandement de rédiger à l’écrit).

Si ton roman a vocation à être un peu plus que du divertissement, tu as sans doute un thème que tu as envie de développer, un message à faire passer, une morale à l’histoire (2). La seconde question capitale à te poser pour CHAQUE personnage est alors « quelle est la relation de mon personnage avec mon thème ? ». De façon classique, ton héros devra certainement être à l’opposé du thème, afin d’évoluer, de découvrir son erreur, et de basculer dans le thème à la fin. Un allié du héros sera souvent « dans le thème », pour jouer le rôle du contradicteur du héros et le tirer du bon côté. L’adversaire sera surement dans une relation au thème similaire à celle du héros (je parle personnellement de « triangle amoureux : protagoniste/antagoniste/thème »). Où commence le personnage ? Comment finit-il ? C’est son arc narratif.

SEULEMENT ALORS, maintenant que tu sais à quoi il doit te servir, d’où il va partir et où il va aller, peux-tu commencer à le caractériser, et pas avant : chaque trait de caractérisation que tu vas lui prêter doit concourir à ce qu’il atteigne les objectifs. Si tu ne choisis pas les traits de ton personnage par rapport à l’histoire, comment les choisis-tu ? Je ne te le fais pas dire : au pif. Autant les tirer aux dés (3).

C’est là que les questionnaires peuvent néanmoins être utiles, comme pense-bête. Le travail suivant est en effet de se poser la troisième question capitale : que dois-je me demander au sujet de ce personnage ? Qu’ai-je besoin de savoir sur lui pour pouvoir le rendre efficace et crédible à son poste ?

Le but est en effet de créer TON questionnaire pour CE personnage et CETTE histoire. Cela te semble long et fastidieux ? Hey, je te rappelle qu’avant de lire ce post, tu t’apprêtais à remplir un formulaire de 100 questions pour chacun de tes personnages… alors que je te préconise là de faire une liste de 5 à 10 questions maximum pour chacun. En sachant que concevoir cette liste est déjà du travail de caractérisation, utile et clarifiant. J’ai souvent coutume de dire que se poser les bonnes questions est plus important que d’en connaître les réponses : fixe-toi un nombre d’interrogations (par exemple cinq), et demande-toi, pour chaque personnage, « si je ne devais répondre qu’à cinq questions, lesquelles ce seraient ? Quelles sont les interrogations vraiment  caractérisantes ? »(4). Tu as alors fait, de loin, le plus gros du travail.

La dernière étape est de répondre à ces questions, en te reportant à chaque fois à ton cahier des charges : est-ce que ce que je suis en train de définir pour mon personnage l’aide bien à remplir son rôle, est-ce que ça va « dans le bon sens » ?

En résumé, voici ma façon de travailler sur mes personnages :
1) Pourquoi est-ce que j’ai besoin de ce personnage, à quoi va-t-il servir ?
2) Quel sera son lien avec le thème du récit, son arc narratif ?
3) Quelles questions dois-je me poser à son sujet pour qu’il remplisse bien sa fonction, qu’il soit crédible à son poste ?
4) Quelles sont les meilleures réponses possible à ces questions pour qu’il « atteigne ses objectifs » ?

Est-il possible d’oublier un élément important ou de se tromper ? Bien sûr. Il restera toujours une part de feeling, d’improvisation : comme je l’ai dit dans le premier post de cette série, tu ne maîtrisas jamais tes personnages à 100%. Mais l’avantage de travailler comme cela est limpide : tu crées forcément un personnage spécifique, qui aura du sens avant même que tu ne répondes aux questions de caractérisation à l’étape 4. Tu auras ainsi bien plus de chances qu’il fasse son boulot, en lien avec ton histoire, tout en étant compréhensible par le lecteur : mission accomplie.


(1) Construire un récit / Yves Lavandier (éditions « Le clown et l’enfant » – 2011).

(2) Oui, je sais que ce n’est pas obligatoire, mais c’est quand même la vocation première des histoires. Oui, je sais, si tu es un auteur jardinier qui improvise son récit et ses personnages, cet article de pur architecte ne te sert pas à grand chose : désolé  🙂

(3) Sans vouloir te vexer, même dans les jeux de rôle (où on adore les petits cubes qui roulent) ça fait belle lurette qu’on a abandonné le principe de création de personnages aux dés…

(4) J’en étais pourtant sûr quand j’ai commencé à écrire cette série d’articles en les numérotant comme s’il n’y en aurait que trois : je viens de me rendre compte que j’ai oublié un autre point important. Tant pis, je ferais un article 4/4, ni vu ni connu. Tu prétendras n’avoir rien remarqué, ok ?

Personnages de fiction Vs Vraies gens (1/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (2/3)
Personnages de fiction Vs Vraies gens (Bonus Track)

(11 commentaires)

  1. Juste pour info, pour les auteurs qui sont un mélange de jardiniers et d’architectes: il y a la METHODE DU FLOCON, qui mixe très bien les deux approches, pas à pas. La connaître m’évitera bien des personnages plats ou des incohérences de scénario la prochaine fois… et donc je gagnerai du temps !

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  2. Ah, c’est sûre que n’étant pas architecte, ça ne me parle que très peux, et je n’envisage pas de créer une histoire avant d’en avoir les personnages, parce que je fonctionne parfaitement à l’inverse. Les personnages en premier, l’histoire suit, car ils la portent en eux, et il reste à la déployer. Et oui, c’est sans doute bien plus long et fastidieux parce qu’on n’avance pas avec un objectif clair, et il faut chercher beaucoup. C’est intéressant de voir comment tout ça se passe et se construit de l’autre côté de la barrière.

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    1. Oui, plus j’en parle autour de moi, plus je me sens seul (rires). A part peut-être l’auteur Laurent Bettoni, avec qui j’ai discuté un moment et qui est lui aussi très influencé par les travaux de Truby, je ne suis jamais tombé sur des auteurs qui bossaient dans mon sens (les architectes sont rares, semble-t-il). C’est ainsi : à chacun sa voie du stylo 🙂

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      1. Ah oui ? C’est drôle en effet parce que j’ai l’impression qu’il y en a beaucoup, des architectes ! ^^
        J’avais participé à un atelier d’écriture animé par Samantha Bailly en septembre, et le thème était la structure narrative. Elle était aussi très influencee par Truby et d’autres scénaristes américains, donc vous n’êtes pas si seuls ! Il y a aussi le blog le scribotoire qui vient d’ouvrir et qui va proposer une suite d’article sur ce que l’écriture scénaristique lui a appris sur l’écriture romanesque. J’ai très hâte de les lire et ils te parleront sans doute 😉

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        1. Je ne dois pas traîner dans les bons cercles, je vais changer de fréquentations (rires). Merci pour l’info sur le scribotoire, je me mets une note dans un coin pour surveiller ça (mais en effet, la page d’accueil m’indique que nous avons lu les mêmes ouvrages 😀 )

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  3. Merci Stéphane! Ce que tu dis est authentique. Moi aussi, j’étais déçu par ces fiches de personnages sur internet qui, même remplies, demeurent vides! En fait, le projet d’écriture est une « entreprise » intellectuelle. L’entreprise industrielle demande une étude de faisabilité (financière et technique) et des moyens humains. L’étude technique (types de machines, outils, fonctions, performances…) vient en premier alors que les besoins humains se précisent après.
    Ecrire une histoire est un projet de création. Il s’agit bien d’une une entreprise! Avant de chercher à cerner les « moyens humains », il faut connaître le thème d’écriture et comment écrire sur ce thème. Le choix des personnages qu’il faut à la place qu’il faut vient logiquement après!
    place qu’il faut bien logiquement après!

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