[4 Pages pour une Narration] Les Chevaliers du Tintamarre, de Raphaël Bardas

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Aujourd’hui, place aux quatre premières pages d’un roman de fantasy intitulé Les Chevaliers du Tintamarre, de Raphaël Bardas. L’objectif de l’exercice que je te propose est de mieux comprendre les différents types de narration, comment les écrire, et ce qu’ils impliquent comme résultat dans un texte. Si tu ne connais pas bien les narrations de base, je t’encourage à lire ou relire la série d’articles Choisir sa narration.

Ensuite, je t’invite à lire ces premières pages en gardant en tête les questions suivantes :

  1. Quelle est la narration employée ?
  2. Comment le sais-tu ? Relève les indices qui t’ont mené à ta réponse. D’ailleurs, question subsidiaire, ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?
  3. Quel est le temps de la narration ?
  4. Qu’est-ce que cette narration permet, dans ce chapitre, qui n’aurait pas été possible (ou plus difficilement) avec une autre narration ?
  5. Si tu as lu mes articles sur la narration, tu sais qu’il existe des difficultés inhérentes à chacune : comment s’en sort l’auteur, sur celle-ci ?

[Tu peux cliquer sur les pages ci-dessous pour les ouvrir en plein écran.]

Quelle est la narration employée ?

Ce texte est rédigé à la troisième personne du singulier – cette partie-là est facile. Mais tu te rappelles ? Il existe deux narrations à la troisième personne qui se ressemblent mais n’ont pourtant rien à voir : est-on ici avec un narrateur omniscient, ou sommes-nous en narration focalisée ? Comme nous allons le voir, nous sommes ici dans une forme typique de narration à la 3ème personne avec narrateur omniscient : un conteur (une voix off qui sait tout sur tout) nous raconte une histoire.

Comment le savons-nous ?

Lorsque nous faisons face à un texte rédigé à la troisième personne, deux cas génériques s’offrent à nous : soit le récit est en focalisation interne et nous avons l’impression d’être « dans la tête » d’un personnage ; soit le récit est en narrateur omniscient et nous survolons la situation, découvrant des éléments que même les personnages ignorent.

  • les trois premières lignes forment déjà un réseau d’indices forts : « on » nous parle de trois personnages qui se prétendent semblables, mais « on » porte sur eux un jugement tout autre en expliquant qu’ils sont en fait très différents (« différents de tout »).
  • puis le texte nous brosse trois portraits et il est évident que c’est toujours ce « on » qui nous parle. Ces descriptions ne sont pas faites avec le point de vue de l’un des personnages mais de l’extérieur, par quelqu’un qui semble connaître les personnages mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Par exemple, au sujet de La Morue : « Ce qu’il n’avouait jamais, c’est qu’il avait surtout peur que ses poux se fassent la malle ». Cela sous-entend que personne ne connaît cette information… sauf bien sûr le conteur de ce récit. Les informations qu’on nous transmets ne sont donc pas celles perçues par les personnages.
  • une fois les présentations terminées, les personnages agissent. Nous planons au-dessus de la scène et avons accès en même temps aux pensées de plusieurs personnages à la fois. On nous dit que Silas est très excité et qu’il a envie d’en « découdre avec le monde entier » ; puis dans le même paragraphe on nous dit que Rossignol estime que les histoires de Silas sont « toujours longues, rocambolesques et confuses ». Ce sont des éléments que chacun des personnages pense sans les dire, et pourtant nous y avons accès.
  • de nombreuses petites phrases ou descriptions font des comparaisons ou donnent des points de vue externes sur la scène. Malgré cela, tu as encore un doute ? Alors voici le coup de grâce : « Ainsi Silas Courtepeine commença-t-il le récit des événements qui allaient changer leurs vies à jamais ». Un narrateur qui connaît le futur ? Cette fois c’est certain, nous sommes bien avec un narrateur omniscient.

Ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?

Nous avons là un narrateur anonyme, une voix off, qui nous raconte l’histoire de personnages de fiction. Il n’utilise pas le « je » pour parler de lui, et n’utilise pas le « tu » ou le « vous » pour s’adresser à nous lecteurs, ce qui pourrait laisser entendre qu’il est dans la représentation…

Mais est-ce bien le cas ? Avec ces sous-entendus ou l’ironie dramatique dont il fait preuve quand il nous esquisse le futur des personnages, ce narrateur omniscient ne s’adresse-t-il pas à nous, « lecteurs/spectateurs » de ce conte ? Eh bien si.

Conclusion : nous sommes dans une Présentation. Le narrateur n’est pas un personnage de fiction, c’est une incarnation de l’auteur qui use des outils traditionnels du conteur pour nous faire un récit, à nous lecteurs.

Quel est le temps de la narration ?

Pas de piège ni rien de compliqué ici : le récit est au passé, comme la majorité des histoires de fiction à la troisième personne (et en particulier les narrations en omniscient, qui sont très traditionnelles et qui utilisent donc généralement le temps du récit « de base », à savoir le passé).

Qu’est-ce que cette narration permet dans ce chapitre ?

Souvenons-nous des avantages habituels de la narration avec narrateur omniscient :

Son plus gros point fort est sa « mobilité » : le narrateur n’est pas rivé à un seul personnage ni à un seul lieu, et il peut sauter du coq à l’âne comme il le souhaite. Cet avantage est utilisé dès la première page de ce récit : seul un narrateur omniscient pouvait nous brosser trois portraits de personnages de façon si imagée et surtout condensée. En narration focalisée, accorder trois paragraphes d’affilée à trois descriptions de personnages est très difficile à mettre en oeuvre. En omniscient, c’est bien plus naturel.

Un autre avantage de l’omniscient est de faciliter la narration sur une longue période de temps et/ou de nombreux lieux et/ou avec de nombreux personnages. L’intrigue de ce roman se déroule sur une période courte, donc il n’exploite pas l’avantage de l’omniscient au sujet de la durée. En revanche – tu ne peux pas le savoir avec ces seuls quatre pages – mais saches que ce roman ne s’attache pas uniquement aux trois lascars qu’on nous présente dans cette introduction. Seule la moitié des chapitres environ leur est consacrée : le narrateur nous balade de lieux en lieux et de protagonistes en protagonistes, en alternant les scènes dans une façon de faire très théâtrale.

D’ailleurs, de nombreux petits clins d’œil dans le roman font référence au théâtre (dans l’extrait que tu as lu, Silas – qui sera au cœur de ce récit – est déjà décrit avec un physique de jeune premier, « beau comme un acteur de théâtre »). Cette thématique et cette ambiance renforcent le côté « présentation » du récit, mais ajoute à la distance narrative : nous sommes comme les spectateurs d’une pièce.

L’omniscient impose une distance narrative entre le lecteur, l’action et les personnages. C’est un inconvénient sur certains sujets, mais c’est aussi une force : cette distance peut aider l’auteur à créer un décalage nécessaire au rire. Le narrateur peut commenter l’histoire, utiliser des métaphores ou comparaisons improbables, dédramatiser des situations qui pourraient autrement être considérées comme choquantes. Quand on parle « omniscient », on pense tout de suite à Terry Pratchett ou à Douglas Adams. C’est ce même principe que Raphaël Bardas utilise ici : l’univers du roman est sombre et sale, violent et dramatique, et pourtant – si vous lisez les chroniques de blog ou commentaires  qui parlent du livre – vous verrez que ce roman amuse et fait rire. Seul l’omniscient permet un tel décalage.

L’omniscient peut aussi :

  • permettre à l’auteur des récits pédagogiques ou didactiques (ce n’est pas le cas ici) ;
  • utiliser l’ironie dramatique (nous avons déjà vu qu’il le fait dans cet extrait avec la phrase « Ainsi Silas Courtepeine commença-t-il le récit des événements qui allaient changer leurs vies à jamais »). L’auteur ne se privera pas de la liberté que cette narration lui offre pour garder jalousement les mystères de son intrigue ;
  • jouer avec les mots et la prose (et dans ce roman, Raphaël Bardas se fait plaisir avec une plume habile, un vocabulaire imagé et un style indéniable).

Comment l’auteur évite-t-il les écueils ?

L’omniscient a donc plein d’avantages, mais aussi de très gros inconvénients, raison pour laquelle il est moins utilisé de nos jours. Comment ce texte s’en sort-il ?

Le plus gros défaut du narrateur omniscient est la distance narrative qu’il impose, puisqu’il intercale un narrateur (le conteur) entre le lecteur et l’action. Le lecteur « flotte » au-dessus des événements et a conscience qu’il y a « quelqu’un » qui lui raconte une histoire. Il se retrouve donc métaphoriquement « plus loin » de l’action, comme dans les gradins d’un théâtre. De plus, comme le lecteur survole les pensées de tous les personnages de façon superficielle, il n’est pas profondément plongés dans les réflexions d’un protagoniste principal, et il se sent donc métaphoriquement « plus loin » des personnages. Ce type de récit a donc tendance à être peu immersif.

C’est le cas de ce roman : à survoler de multiples personnages, à n’être que spectateurs d’une scène de théâtre, à se balader de quartier en quartier en changeant de protagonistes entre les chapitres, nous sommes victimes d’une grande distance narrative. L’auteur n’y peut rien : c’est la conséquence directe de l’usage de l’omniscient.

Quand on est auteur et qu’on choisit l’omniscient, il faut être capable de conserver l’attention du lecteur malgré la distance narrative, notamment grâce à une intrigue accrocheuse et un style flamboyant. Côté style, la promesse est tenue. Côté intrigue, je suis bien moins enthousiaste (je laisse les lecteurs juges : la plupart des chroniques que je vois passer sur ce roman sont élogieuses – personnellement, si le livre n’avait pas été si court, il me serait tombé des mains avant la fin).

Ceci-dit, les éléments du roman qui m’ont ennuyé tiennent uniquement à la dramaturgie, pas à la narration : choisir un narrateur omniscient pour ce récit était parfaitement approprié et l’auteur profite bien de ses avantages. Le résultat nous offre un décalage unique entre la crasse d’un univers sombre et tragique et l’humour qui se dégage du texte. Ce livre simule un théâtre de capes et d’épées, avec un ton qu’il serait impossible d’obtenir avec une autre narration.


Et toi, que t’évoque cet extrait ? Que penses-tu de cette narration ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ? As-tu des questions ? Discutons-en en commentaires !

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(6 commentaires)

  1. Même si la démonstration est aussi brillante que la première, et probablement encore plus instructive, en tout cas en ce qui me concerne, je proteste, en tant qu’homme de théâtre, à l’idée saugrenue selon laquelle les gradins du théâtre ne seraient pas un lieu d’immersion, alors que justement tout le génie du théâtre, c’est de te faire croire que tu assistes à la bataille d’Azincourt en se servant de trois figurants, d’une caisse et d’un pneu. Cette digression est à présent terminée, merci de l’avoir suivie. 😅

    Aimé par 1 personne

    1. Tu y assistes, oui. Tu n’y participes pas.
      Être dans les gradins, ça ne sera JAMAIS pareil que d’être sur scène.
      🙂
      En fait, j’aime même beaucoup la comparaison au théâtre car elle peut permettre aux auteurs de mieux comprendre ces différences de narration.
      – En omniscient, nous sommes dans les gradins du théâtre : l’avantage, c’est que devant nous les décors changent, les scènes s’enchaînent, on voit tout, y compris des choses que les personnages ignorent, on a une vision dramatique d’ensemble ; l’inconvénient, c’est qu’on est hors de la scène.
      – À la 3ème personne focalisée, nous sommes un acteur sur scène : l’avantage, c’est qu’on vit la situation, on est « dans le rôle », et l’immersion est bien plus forte ; l’inconvénient c’est qu’on ne peut jouer qu’un seul personnage à la fois dans une scène et qu’on est donc limité à ce qu’il fait « lui ».
      Je trouve l’analogie assez parlante.

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      1. A mon avis, si tu assistes à une représentation de, disons, « Mademoiselle Julie » de Strindberg, tu seras au moins autant aux côtés de Julie que de Benvenuto dans « Gagner la guerre » (et même, selon moi, beaucoup plus). Mais j’admets que c’est (littéralement) une question de point de vue.

        C’est d’ailleurs fascinant: être dans la salle, ça n’est pas comme être sur scène. Mais lire un roman, ça n’est ni vraiment l’un, ni vraiment l’autre. Et là je me mets à rêver que quelqu’un produise un jour une Théorie unifiée de l’immersion en fiction, qui irait des poèmes épiques de l’Antiquité jusqu’à la réalité virtuelle, en passant par le roman, le jeu de rôle et le théâtre.

        Aimé par 1 personne

        1. J’aime cette formulation « être aux côtés de » qui me semble assez appropriée pour décrire la 1ère personne (quand l’omniscient est dans les gradins ou quand la 3ème personne focalisée est carrément l’acteur du rôle lui-même).
          Mais bien sûr, tu as raison de dire que ce n’est qu’un parallèle et que ce n’est pas « pareil » (d’où l’intérêt spécifique de chaque médium narratif). Ce sujet de l’immersion en fiction EST fascinant. Il doit bien y avoir des gens qui mènent des recherches là-dessus, non ?

          Aimé par 1 personne

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