Gérer le ton et l’atmosphère d’une histoire

« Te voilà enfin ! On doit faire une introduction pour cet article !
Eh ! Oh ! Tu ne me parles pas sur ce ton ! »

Toutes les histoires n’ont pas le même « ton » : certaines peuvent être légères et fun, d’autres se vouloir réalistes, d’autres mettre l’accent sur le gore et l’horrible. Les possibilités et les nuances sont nombreuses. Mais les problèmes surviennent si l’auteur n’est pas au clair avec l’atmosphère et le ton qu’il veut donner à son histoire…

À la fois affaire de dramaturgie et de narration

Le ton de ton livre provient de plusieurs sources : à la fois de ce qu’il se passe dans ton histoire (la dramaturgie) et de la façon dont tu le racontes (la narration).

Tout auteur devrait clairement se poser la question avant de commencer à écrire : quel est le ton que je souhaite donner à cette histoire ? Le choix du ton fait partie des éléments qui influencent à la fois la construction de l’intrigue (univers, personnages, scénario) et le choix de la narration utilisée.

Exemple d’influence sur la dramaturgie

Le ton de l’histoire a un impact sur le niveau et les formes de violence que tu peux y inclure, sur la maturité des thèmes que tu y abordes, sur la représentation que tu y fais de la sexualité, sur le niveau de réalisme des scènes, sur la quantité et le type d’humour que tu peux y instiller.

Par exemple : si tu écris une histoire très sombre et violente qui se veut réaliste et que tu mets en scène une grande bataille, peux-tu te permettre que tous tes personnages en sortent indemnes ? Au contraire, si le ton de ton histoire est léger et fun, peux-tu vraiment te permettre une scène de torture ?

Exemple d’influence sur la narration

Le ton de l’histoire que tu veux imposer devrait te guider vers un type de narration plutôt qu’un autre, car la narration a un impact sur le style que tu pourras employer… et donc sur le ton. Cela a aussi un impact sur le « montrer/raconter », c’est-à-dire ce que tu décriras en détails ou ce que tu te contenteras de suggérer (violence, sexualité, etc.)

Par exemple : si tu souhaites un ton humoristique, avec plein de blagues et de piques, un narrateur omniscient sera particulièrement utile. Il en va de même si tu comptes miser sur la poésie et les tournures de phrases longues et alambiquées. Mais si tu souhaites un ton intimiste et une impression de témoignage réaliste, l’emploi de la première personne sera plus approprié. Si tu vises l’immersion à tout prix, une troisième personne focalisée fonctionnera sûrement mieux. etc.

***

Hélas, si l’auteur n’est pas bien au clair avec lui-même sur l’atmosphère qu’il souhaite faire passer, il peut commettre des impairs – à la fois en dramaturgie et en narration – et introduire dans son texte des changements de ton intempestifs qui vont venir gâcher ses effets.

L’horizon d’attente

Cela commence dès le titre du livre, sa couverture, sa 4ème de couverture et la communication qui est faite autour du livre. Ces informations de base – que tu le veuilles ou non – « donnent le ton ». Elles vont attirer vers le livre un certain public en faisant un certain nombre de promesses, et l’une de ces promesses est le ton du récit, son ambiance. Or, si l’atmosphère du livre ne coïncide pas avec ce que tu vends, le public n’obtient pas ce pour quoi il est venu, et il est donc déçu (indépendamment du fait que le livre soit « bon » ou pas).

Donc, mon conseil : soit au clair avec le ton que tu veux donner à ton livre, et fais en sorte qu’il transpire clairement dès le titre et la couverture de ton ouvrage, afin d’attirer les bonnes personnes.

La crédibilité

Les lecteurs sont de plus en plus critiques sur la crédibilité des histoires, le fait que certaines actions soient « réalistes » ou « plausibles ». Mais le fait est que les exigences du public ne sont pas les mêmes selon le ton que tu choisis pour ton histoire. Une atmosphère de comédie franche où les blagues s’enchaînent ouvre la porte à des situations sans queue ni tête, à des quiproquos improbables, à des coïncidences énormes, sans que cela ne choque le lecteur. Dans ce type d’histoire, c’est voulu, c’est ce qu’on attend, c’est ce qui fait rire.

Par exemple : dans le film d’animation Les Mitchell contre les machines, de nombreuses scènes défient complètement la logique et sont irréalistes. Mais il ne viendrait pas à l’idée d’un spectateur de critiquer cela, car c’est exactement ce qu’on attend de ce genre de film délirant.

En revanche, si ton histoire s’est jusqu’ici montrée ultra-réaliste dans la description de ses événements, la moindre situation un peu tirée par les cheveux fera tiquer le lecteur, car il s’est habitué à ce que tout soit ancré dans le plausible et jugera tout écart comme une erreur ou une faiblesse d’écriture. Dans un récit d’action où tes personnages survivent régulièrement à des situations extrêmement dangereuses avec à peine des égratignures (comme le personnage de John McClane dans les films Die Hard), tu insinues que c’est le ton du livre. Si soudain tu verses dans l’hécatombe et que plusieurs personnages meurent dans d’atroces souffrances et des flots d’hémoglobine, le changement de ton sera si brutal que tu perdras probablement tes lecteurs en route. On ne passe pas impunément d’une ambiance Lord of the Ring à un ton de Game of Thrones.

Donc, mon conseil : soit au clair avec le ton que tu veux donner à ton livre, et fais en sorte de maintenir ce ton tout au long de ton récit.

L’humour

L’un des problèmes les plus récurrents au sujet des changements de ton et d’atmosphère est l’utilisation de l’humour, à tel point que c’en est devenu un fléau dans beaucoup de textes débutants. L’humour devient un élément omniprésent à tous les récits, comme s’il s’agissait d’un ingrédient magique que l’on devrait mettre dans toutes les recettes – un cliché. Les raisons sont diverses. Citons :

  • L’influence des films / séries / livres à gros budget qui visent un public le plus large possible. Dans ces histoires, il y a des punchlines toutes les deux minutes (coucou les films Marvel !), ce qui donne l’impression d’assister à un show de stand up plus qu’à autre chose.
  • Le manque de confiance en eux des auteurs novices. L’humour est dans ce cas un effet nerveux, un mécanisme de défense qui permet à l’auteur soit d’esquiver l’impact émotionnel des scènes qu’il écrit, soit de se prémunir contre de futures critiques : « non mais ne me prenez pas tant au sérieux, c’est juste pour rire » *

Le problème, c’est que faire rire est difficile, et qu’il s’agit tout autant de rythme que de contenu. On obtient alors deux formes de cas récurrents :

  • Une scène prévue pour être tendue, poignante, émotionnelle ou effrayante, et qui est gâchée par un humour mal placé ;
  • Une scène prévue pour être drôle, mais qui ne l’est pas car elle est réalisée dans un contexte d’événements inadaptés qui créent un malaise (harcèlement, violence physique ou morale, etc.).

Pour rappel, l’humour est un formidable destructeur de tension : il peut être utilisé avec subtilité par un auteur compétent pour adoucir un moment particulièrement dur de l’histoire, mais… bien plus souvent il réduit à néant une tension qui serait utile au récit.

La série Umbrella Academy est un exemple d’histoire qui n’arrive pas à trouver son ton : elle enchaîne les grands écarts à de nombreux niveaux. Elle se veut à la fois très sombre mais outrageusement fun, enchaîne des bagarres chorégraphiées sans conséquence physique réelle avec des moments vraiment violents et sanglants, cherche l’émotion et le dramatique pour – deux secondes plus tard – conclure la scène d’une punchline humoristique. L’atmosphère générale qui s’en dégage est assez cacophonique.

Un autre exemple est facilement identifiable dans la trilogie de films Le Hobbit. À l’origine, ces romans de Tolkien racontent une histoire pour enfants, légère et pleine de bon esprit. L’aventure de Bilbon n’a rien d’angoissant et n’a pas du tout la même atmosphère que l’autre trilogie bien connue, Le Seigneur des Anneaux. Mais après le succès mondial des films Le Seigneur des Anneaux, les producteurs ont souhaité conserver le ton plus mature et sombre apprécié du public, et cela donne un drôle de résultat : le contenu bon enfant se heurte de plein fouet à des bouts d’intrigues rajoutés qui n’ont pas du tout le même ton (l’enquête de Gandalf sur le retour de Sauron, la romance de Legolas, etc.).

Le dramaturge français Yves Lavandier estime qu’il existe trop peu de « vrais récits de comédie ». Si en films ou séries télé, les productions de ce genre existent, en littérature (et en particulier en imaginaire), je trouve que c’est plutôt vrai : ce sont toujours les mêmes qui sont cités (coucou Terry Pratchett ou Douglas Adams). Finalement, peu d’auteurs osent se lancer dans un récit vraiment tourné vers l’humour, où l’objectif principal du livre est de faire rire. Au lieu de cela, la grande majorité des auteurs incluent aujourd’hui de l’humour (des piques, des punchlines, des situations comiques) dans leurs récits, alors que celui-ci n’y a pas toujours sa place. Et si le mélange des genres est toujours possible et fonctionne à l’occasion, c’est un art subtil, et ceux qui réussissent ce délicat équilibre sont bien peu nombreux comparés à ceux qui se brûlent les ailes.

(*) Parenthèse : cela vaut aussi pour les auteurs de blogs (quel que soit le sujet dudit blog) qui semblent de nos jours incapables d’écrire des articles sans y caser des blagues potaches à chaque paragraphe, voire à chaque ligne. Ce peut être un objectif conscient et assumé dans le cas d’un blog humoristique, mais le plus souvent c’est le reflet d’un manque de confiance de l’auteur sur des sujets didactiques. Hélas, le surplus d’humour ne les aide pas : il alourdit le texte, gêne la compréhension des phrases ou des idées, et peut aller jusqu’à donner un aspect très amateur à l’ensemble.

Donc, mon conseil : soit au clair dès le début avec le ton que tu veux donner à ton texte, et fais en sorte de n’inclure de l’humour que si ce dernier participe effectivement à l’atmosphère que tu veux rendre.

M’enfin, ce n’est que mon avis…

(3 commentaires)

  1. Une lecture passionnante, pour un thème très peu abordé jusqu’ici. C’est une référence précieuse, j’y reviendrai.

    Si je peux me permettre une divergence, j’ai l’impression que le style n’est pas juste quelque chose qui est influencé par le ton, mais une composante de celui-ci. Le laconisme clinique de Jean-Claude Izzo ne peut pas s’autoriser le même genre de pirouettes que l’ironie cinglante de Jean-Patrick Manchette, pour citer deux auteurs de polars français à prénoms composés.

    J'aime

    1. Je suis d’accord avec toi. Mais je pense que c’est une influence mutuelle, comme ma phrase tentait de le dire (« Le ton de l’histoire que tu veux imposer devrait te guider vers un type de narration plutôt qu’un autre, car la narration a un impact sur le style que tu pourras employer… et donc sur le ton. »). Le ton qu’on souhaite donner influe sur le style qu’on emploie, et vice versa. Changer de ton implique de modifier son style, et/ou changer de style modifie le ton. Cela est, selon moi, intimement imbriqué (comme le reste d’ailleurs).

      (Je ne sais pas si telle était la question, mais je ne crois pas à l’auteur « prisonnier de son style », comme si un auteur avait un style et un seul et qu’il écrivait toujours de la même façon. Je pense que les auteurs au style reconnaissable et qui écrivent toujours avec la même « patte » agissent ainsi parce qu’ils le veulent bien, et qu’ils pourraient tout à fait modifier leur façon de faire s’ils le voulaient – et s’ils désiraient obtenir un résultat différent dans leurs textes).

      Aimé par 1 personne

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