Dissimuler les pensées du protagoniste… ou pas

« De quoi il va parler dans cet article ?
Je ne sais pas, je ne suis pas dans sa tête ! »

Cet article découle (comme souvent) d’interrogations ou discussions que je vois passer sur les réseaux sociaux. Dans leurs histoires, certains auteurs s’amusent à jouer sur les mots pour dissimuler les pensées de leurs personnages en vue de créer du mystère et des révélations ; d’autres pensent qu’on ne peut pas le faire, ou qu’on ne doit pas. Alors que, comme d’habitude, ce n’est pas une histoire de ce qu’un auteur « peut faire ou pas » : il s’agit de technique de narration, et de ce qu’une narration permet ou pas. Passage en revue.

Une question de point de vue

Pour savoir si le lecteur devrait avoir accès aux pensées du personnage ou si l’auteur peut se permettre de lui dissimuler lesdites pensées, il suffit de savoir quelle position tient le lecteur par rapport au personnage.

Récit en narrateur omniscient

[Pour la théorie sur ce qu’est un narrateur omniscient, c’est ICI]
L’un des fondamentaux du narrateur omniscient est qu’il sait tout, tout le temps. Le narrateur est donc au courant de tout ce qu’il se passe dans la tête de tous les personnages… mais il nous raconte l’histoire d’un point de vue très libre. Cela signifie généralement une certaine distance narrative, puisqu’il observe les événements de haut, mais il peut zoomer à loisir ou entrer dans la tête d’un personnage s’il en a envie. Et la réponse est là : « s’il en a envie ». Un narrateur omniscient est totalement libre de nous faire son récit comme il l’entend, et s’il souhaite dissimuler des informations capitales au lecteur, il le peut, et c’est même très facile pour lui. Seul un narrateur omniscient peut se permettre des phrases de ce genre :

Exemple : « John avait désormais compris qui était l’assassin de son frère. Il ne perdit pas de temps : il passa plusieurs coups de téléphone fébriles, entassa plusieurs affaires dans un sac de sport et sortit de chez lui en courant. »

Qui est l’assassin ? Qui John appelle-t-il et pour dire quoi ? Quelles affaires emporte-t-il dans son sac de sport ? Mystère, le narrateur omniscient joue avec nous et ne nous le dit pas. Il est tout à fait possible techniquement pour un narrateur omniscient de nous relater l’histoire d’un héros sans jamais nous révéler ses pensées.

Récit à la première personne

[Pour la théorie sur ce qu’est un récit à la première personne, c’est ICI]
L’un des fondamentaux d’un récit à la première personne, c’est que c’est un personnage du récit qui nous raconte l’histoire. Il sait donc ce qu’il y a dans sa propre tête… mais c’est lui qui nous raconte l’histoire, selon son point de vue. Cela signifie que le lecteur a, vis-à-vis de ce personnage, une position externe. Nous l’écoutons, mais nous ne sommes pas dans sa tête, et il nous dit bien ce qu’il veut. Il existe des récits basés sur ce qu’on appelle un « narrateur non fiable », un personnage qui nous raconte son histoire mais nous ment sur certains détails. Ce n’est pas un exercice facile pour un auteur que d’écrire un tel récit, mais c’est possible. Il faut une bonne raison au personnage pour nous mentir, et un moyen pour l’auteur de nous le faire comprendre avant la fin… mais oui, cette narration permet de dissimuler certaines pensées du personnage si l’auteur y tient.

Cas particulier : attention, ce qui est écrit ci-dessus concerne les récits à la première personne au passé. Au présent, le cas de figure est tout autre ! La première personne au présent est une sorte d’émulation de la 3ème personne focalisée au passé, et cherche à nous donner l’illusion que nous sommes dans la tête du personnage. Cacher des choses au lecteur devient impossible (cf. ci-dessous). Pour plus de détails sur la narration au présent, relis l’article concerné.

Récit à la troisième personne focalisée

[Pour la théorie sur ce qu’est une narration focalisée, c’est ICI]
L’un des fondamentaux d’un récit focalisé, c’est que l’auteur donne l’illusion qu’il n’y a pas de narrateur et place le lecteur directement dans la tête d’un personnage. Tout ce que le lecteur voit ou entend est lié à ce que le personnage voit ou entend. Idem pour toutes ses autres perceptions et… pour ses pensées. L’avantage principal d’une telle narration est l’immersion qu’elle propose, qui n’a pas d’équivalent. Mais cette immersion repose sur quelques contraintes, à savoir le fait de laisser le lecteur dans la tête du personnage en tous temps. Si le personnage pense à quelque chose ou connaît une information cruciale liée au récit, il est impossible pour l’auteur de la dissimuler, à moins de briser l’immersion (il passe alors, parfois sans le vouloir, en narrateur omniscient : le lecteur se retrouve « au dehors » du personnage sans accès à ses pensées).

Au final, c’est plutôt simple : à la 1ère personne (au passé) et en omniscient, « quelqu’un » raconte une histoire en ayant conscience d’avoir un public, et il est donc possible à ce « quelqu’un » d’omettre des choses ou de mentir ; en narration focalisée, le lecteur est comme « incarné » dans le personnage et il n’y a pas de narrateur : omissions et mensonges n’ont donc aucun sens et n’ont pas leur place. S’ils existent, ce sont des maladresses techniques qui nuisent au texte.

Pouvoir n’est pas devoir

Je viens donc de t’expliquer qu’on ne peut pas dissimuler les pensées du personnage en narration focalisée, mais qu’on le peut en omniscient ou à la première personne. On le peut dans ces narrations, donc… mais… le doit-on ? Est-ce vraiment une bonne idée ?

Si tes personnages sont réussis, tes lecteurs devraient y être attachés, et dans la grande majorité des cas ils apprécieront de les cerner, de les comprendre, de savoir ce qui les motive et ce qu’ils prévoient. Une grande partie de la satisfaction d’un lecteur est d’observer le héros surmonter ses problèmes et résoudre des mystères : mais si les mystères sont des choses que le personnage cache au lecteur, ce n’est plus la même chose.

  • Certains auteurs usent de ce stratagème pour dissimuler un plan astucieux du héros, pour une scène jubilatoire où il défait ainsi le grand méchant grâce à son intelligence… mais le lecteur se retrouve alors du côté du grand méchant, dindon de la farce.
  • Certains auteurs usent de ce stratagème pour organiser une grandiose révélation, un terrible secret que le personnage cachait en lui tout ce temps… mais alors le lecteur a l’impression d’avoir été manipulé et que l’auteur triche. Pire : cela crée parfois des incohérences à rebours, et certaines actions du personnage ne font plus sens si on considère qu’il savait telle ou telle informations à ce moment-là.

Pour conclure : un auteur peut-il dissimuler les pensées du protagoniste ? Non s’il écrit en focalisé, oui s’il écrit en omniscient ou à la première personne. Mais même dans ce cas, l’auteur devrait s’assurer de l’intérêt narratif de cette cachotterie, et s’assurer qu’elle procurera au final plus de plaisir au lecteur que la vérité… ce qui est, tous comptes faits, assez rare.

M’enfin, ce n’est que mon avis…

(2 commentaires)

  1. Je n’avais pas vu cet article ! Je suis bien d’accord sur le fait que ce soit terriblement frustrant lorsqu’on est soudain éjecté des pensées d’un personnage qu’on était plus ou moins sensé incarné, comme si une vitre opaque se trouvait brusquement dressée entre nous et lui.
    Je pense que la seule façon de « cacher » des pensées du personnage dans une narration focalisée est de distraire le lecteur, de manière à ce qu’il ne comprenne pas l’importance de ces pensées (parce que le personnage ne l’aura pas compris non plus), de manière à ce que quand la révélation arrive, le lecteur soit conscient du processus qui l’a mené jusqu’ici..

    Aimé par 1 personne

    1. C’est ça, et la clef dans ce que tu viens d’écrire est dans ta parenthèse « parce que le personnage ne l’aura pas compris non plus ». En narration focalisée, il faut bien se dire que le lecteur doit être au même niveau que le personnage. Si le lecteur ne comprend pas quelque chose, ça doit être parce que le personnage ne le comprend pas non plus. Il est tout à fait possible (difficile, mais possible) de créer ces instants où le lecteur et le personnage ne font pas le lien entre deux points importants ; mais il faut travailler un peu, et ne pas se contenter de cacher l’info au lecteur alors que le personnage, lui, la connaît.

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