Écrire au présent

« On la fait quand, l’introduction de l’article ?
— Maintenant ! Tout de suite ! »

Le temps de la narration fait l’objet de questions récurrentes sur les réseaux. En français, le temps du récit est traditionnellement le passé, mais on voit fleurir de plus en plus de textes au présent. Quels effets apporte l’utilisation du présent en littérature ? Eh bien, comme dans presque toutes les questions qui touchent à l’écriture, la seule vraie bonne réponse est : « cela dépend de la narration utilisée ».

Un récit rédigé au présent…

… à la première personne

« À mon réveil, l’autre côté du lit est tout froid. Je tâtonne, je cherche la chaleur de Prim, mais je n’attrape que la grosse toile du matelas. Elle a dû faire un mauvais rêve et grimper dans le lit de maman. Normal : c’est le jour de la Moisson.
Je me redresse sur un coude. Il y a suffisamment de lumière dans la chambre à coucher pour que je les voie. Ma petite sœur Prim, pelotonnée contre ma mère, leurs joues collées l’une à l’autre.
»

Hunger Games (Suzanne Collins)

En dépit de grands succès populaires tels que la série des Hunger Games, ce type d’emploi du présent pose un réel problème de fond : il contrecarre les principaux avantages offerts par l’emploi de la première personne.

  • En théorie, la 1ère personne sert à créer une complicité entre le personnage-narrateur et le lecteur, puisque le premier raconte son histoire au second, mais l’usage du présent donne un tout autre effet : le personnage ne s’adresse à personne sinon à lui-même, un peu comme s’il parlait tout seul.
  • En théorie, la 1ère personne sert à donner une impression de réel via son format de témoignage et de confession, mais l’usage du présent fait disparaître cet aspect de « récit a posteriori ».
  • En théorie, la 1ère personne sert à approfondir un personnage via son regard sur lui-même et ses actions passées, ce qui étoffe son caractère et souligne son évolution, mais cet effet disparaît avec le présent puisque le personnage raconte l’histoire en direct sans aucun recul sur lui-même.

Ainsi, on est en droit de se demander pourquoi choisir le présent si on écrit à la première personne, puisqu’il annihile les points forts de ce dernier… et il n’existe pas de réponse vraiment satisfaisante à cette question. Cela ne veut pas dire qu’un tel choix « ne peut pas fonctionner », juste qu’il n’est pas le plus efficace. Puisqu’utiliser le présent oblige à renoncer aux avantages de la première personne, quelque chose ici n’a pas de sens. Les auteurs qui utilisent le présent dans ce contexte cherchent généralement à augmenter l’immersion et à nous plonger dans la tête du personnage… mais c’est justement le point fort de la narration focalisée au passé, qui fait ce job avec plus de naturel et d’efficacité.

De plus, même si l’esprit du lecteur s’y fait à la longue, un récit à la première personne au présent donne un effet étrange, désincarné. Outre que cela sonne toujours un peu artificiel et faux (personne dans la vraie vie ne pense à ses propres actions de la sorte, façon « je fais ceci, puis je fais cela »), cela donne l’impression que le personnage se regarde agir de l’extérieur – un peu comme s’il était un patient sous hypnose.

À ce titre, je cite toujours l’exemple du premier tome de La Passe-miroirs de Christelle Dabos. Le roman est en grande partie rédigé à la troisième personne focalisée au passé. Néanmoins il contient aussi quelques chapitres entiers rédigés à la première personne et au présent. Dans ces chapitres, Christelle Dabos joue justement avec cette drôle de sensation et d’effet que donne le présent : un personnage explore ses propres souvenirs et revit des scènes de son passé. Le personnage « se regarde agir » dans des scènes depuis longtemps terminées. L’effet de rendu est celui que je mentionnais plus haut : le personnage se parle à lui-même, dans une sorte d’analyse clinique des événements remémorés, qui fait presque « onirique », comme s’il était sous hypnose. Ironiquement, Christelle Dabos utilise cette narration au présent pour raconter les événements les plus anciens de son récit, extrêmement lointains dans le temps… et lorsqu’elle revient à son personnage principal et à son histoire, elle reprend sa narration au passé.

Cette narration alliant première personne et présent a surtout le vent en poupe dans la littérature moderne classée young adult, et certains prétendent ici ou là que ce n’est que le reflet d’un mépris de la jeunesse (le présent serait privilégié essentiellement parce qu’il serait plus facile à lire pour « les jeunes »). Je ne rentrerai pas dans le débat et me contenterai des explications ci-dessus : si je déconseille généralement l’emploi du présent dans un récit à la première personne pour un texte aussi long qu’un roman, c’est surtout parce que a priori allier [première personne] + [présent] n’a pas de sens, sauf effet de style spécialement voulu (par exemple créer une ambiance onirique) ou une contrainte particulière (comme un personnage-narrateur qui meurt à la fin de l’histoire et qui ne peut donc pas la raconter au passé, par exemple). Utiliser le présent à la première personne est faisable. Il faut juste avoir conscience de ses effets. Si tu vises l’immersion avant toute chose et que tu souhaites faire disparaître au maximum toute distance narrative, il est probable qu’utiliser la troisième personne focalisée au passé soit à la fois plus simple et plus efficace.

… à la troisième personne focalisée

« Dans un rugissement de moteur, le véhicule de police fait une embardée et évite le livreur à vélo. Il grimpe sur le trottoir. Nisus, la trentaine aussi fraîche que son insigne de lieutenant, est secoué dans tous les sens. Il lutte pour verrouiller sa ceinture de sécurité, mais Arezki, au volant, ne lui fait pas de cadeau. Le capitaine de police fonce sur les lieux du crime, sirènes hurlantes, ses mains plantées dans sa niaque. »

Héritiers (Michael Roch)

De façon plus surprenante, cette narration-ci est plus rare que la précédente, alors qu’elle pose pourtant moins de problèmes de fond. Je te laisse relire l’article consacré aux avantages de la narration focalisée, et – tu verras – le fait d’écrire au présent ne lui en enlève aucun. La première raison pour laquelle les auteurs y renoncent est donc simplement son manque de naturel : nous sommes si habitués à lire des récits à la troisième personne au passé que le présent gêne une grande partie des lecteurs.

La seconde raison est que le présent augmente drastiquement l’impact et l’intensité de ce qu’il se passe, de la même façon qu’un effet bullet time au cinéma (j’y reviens un peu plus tard). C’est un choix intéressant sur des formats réduits : pour certains chapitres d’un livre (comme un prologue ou un épilogue), pour une nouvelle, ou encore (voir l’exemple ci-dessus) pour une série-feuilleton publiée par épisodes. Dans la série Héritiers de Michael Roch, l’usage du présent apporte un sentiment d’urgence qui fonctionne très bien dans ce type de thriller. Néanmoins, ce rythme haletant serait sans doute too much pour un long roman, et sur de longs formats la pression et l’immédiateté du présent se révèlent généralement usants et étouffants.

… à la troisième personne en narrateur omniscient

« C’est une fille qui a la petite vingtaine et dont la seule excentricité est la chevelure, longue et peroxydée jusqu’à être blanche. Elle a le corps de quelqu’un qui ne passe pas beaucoup de temps à s’allonger sur son canapé. […]
Celui qui partage son lit est un type athlétique, du genre viril, mais qui prend quand même soin de ses cheveux… Sa peau est couleur d’ambre brûlé : elle offrirait un joli contraste avec le corps pâle de la fille si les deux endormis étaient en contact l’un avec l’autre, mais ils se sont couchés en se tournant le dos, comme s’ils avaient préféré ne pas croiser leurs regards au réveil. »

Révolution dans le Monde Hurlant (Julien Hirt)

Sur le fond, écrire au présent ne pose pas de problème technique majeur non plus dans le cadre d’un narrateur omniscient, puisque par définition celui-ci fait ce qu’il veut et a tous les droits pour raconter son histoire comme il l’entend. Néanmoins, comme pour la narration focalisée, on en trouve peu. Les auteurs privilégient les récits au passé parce que c’est l’habitude des lecteurs et que c’est donc le plus naturel. Le présent est généralement réservé à des nouvelles, ou à des passages dédiés à l’intérieur d’un roman pour un rendu spécifique. C’est même plus facile à faire en narrateur omniscient qu’en focalisé, puisque l’omniscient peut plus facilement alterner et changer de types de narration au court d’un même récit. C’est le cas du roman de Julien Hirt cité ci-dessus : seuls certains chapitres bien particuliers du roman utilisent cette narration au présent, quand d’autres sont rédigés à la première personne au passé, ou d’autres encore à la troisième personne focalisée.

***

On dit souvent que le présent donne un effet « cinématographique », et c’est le cas. C’est sans doute pour cela que la génération actuelle, très influencée par le cinéma et les séries, est attirée par l’usage du présent. Néanmoins, même si on loue son « immédiateté », le présent n’accélère pas le temps de l’action. En rendant le texte plus intense, il augmente au contraire le focus du lecteur sur ce qu’il se passe, ce qui a à peu près le même effet sur le lecteur qu’un ralenti ou un zoom dans un médium visuel : ce qu’il se passe acquiert une importance capitale. C’est à la fois un avantage et un défaut : c’est un effet très intéressant dans certains cas particuliers (texte court, format adapté, passage spécifique dans un roman) ; mais dans un récit long, cela devient étouffant et perd de son impact (tout est souligné comme important, même des moments qui ne le sont pas). En outre, le présent pose un réel problème technique de fond à la première personne, car cela contrecarre les avantages habituels de cette narration.

Il existe néanmoins une autre option pour exploiter les avantages du présent dans un texte à la première personne : l’emploi d’un cadre narratif particulier.

Le présent de narration

Le présent de narration (ou présent historique) est l’emploi du présent dans un texte relatant des événements qui – du point de vue du narrateur – sont passés. C’est quelque chose que nous faisons tous, au quotidien, lorsque nous échangeons des anecdotes avec nos proches.

Exemple : Hier soir, après dîner, je sors le chien. Je marche dans la rue, tranquille, quand soudain qui je vois débarquer ? Fred. Il s’avance vers moi avec un grand sourire, comme si de rien n’était. « Hey, salut !  qu’il me fait. Toujours fâchée ? »

Dans ce type de narration, les verbes sont bel et bien conjugués au présent, mais il n’y a aucun doute possible pour le lecteur : les faits appartiennent bien au passé.

« À l’époque, je suis encore jeune ; je porte les cheveux longs, mon visage est glabre, mon corps possède la vigueur flexible du baliveau. Et pourtant, je me crois déjà vieux. Je suis plein de la sottise ombrageuse des coquelets : parce que j’ai parcouru le monde, parce que j’ai tué, parce que j’ai connu la morsure du fer, je me considère d’ores et déjà comme un héros. Au vrai, je suis d’une bêtise à pleurer. »

Rois du monde (Jean-Philippe Jaworski)

Dans le roman cité ci-dessus, le tout premier chapitre expose de façon limpide au lecteur que le personnage-narrateur, aujourd’hui âgé, va nous conter son histoire depuis sa tendre jeunesse jusqu’à aujourd’hui. Si le texte a régulièrement recours au présent, il n’y a jamais aucun doute dans la tête du lecteur : il s’agit bien d’événements passés.

Le grand intérêt d’utiliser un cadre narratif où un personnage-narrateur raconte son histoire a posteriori au présent de narration, c’est que cela permet de préserver les avantages du récit à la première personne. Sont ainsi conservés intacts la complicité avec le lecteur, l’aspect de témoignage, ainsi que le recul du personnage sur lui-même (« Au vrai, je suis d’une bêtise à pleurer« ). À cela s’associent les avantages du présent, à savoir son impact et son effet de discours oral (c’est justement ce dernier qui renforce la sensation de témoignage et rend une impression de réel). Juste pour citer un autre exemple d’une autre styliste française brillante :

« Mais il n’a pas non plus l’habitude de nier l’évidence : ce soir-là, devant les lumières de ha rebin, une main brûlante posée sur la vitre glacée, il sent des choses sombres bouger dans sa poitrine et beaucoup de force en-allée. Pour avoir vécu les mêmes angoisses que lui, j’ai l’impression de suivre parfaitement le fil de sa pensée qui s’affole et fait des nœuds. »

Le goût de l’immortalité (Catherine Dufour)

Il est néanmoins à noter que, de par sa nature, le présent de narration s’associe naturellement avec l’usage du passé : tous les verbes des romans cités ci-dessus ne sont pas conjugués au présent, et le texte joue avec les temporalités. C’est finalement un grand avantage, car le présent n’est alors utilisé que ponctuellement pour tirer parti de ses bénéfices là où l’auteur en a le plus besoin.

Pour conclure

Choisir sa narration (première personne, troisième focalisée, narrateur omniscient) et son temps (présent, passé) n’est décidément pas quelque chose qu’un auteur devrait faire à la légère ou au hasard. Les effets et rendus ne sont pas les mêmes et devraient découler d’une réflexion sur la nature du texte et ses objectifs. Rien n’est impossible et j’espère avoir montré dans cet article qu’il existe des façons très intéressantes d’utiliser le présent. Il faut juste avoir conscience du résultat qu’il procure et l’utiliser dans un but bien précis plutôt que par effet de mode ou parce que cela semble plus facile (spoiler : techniquement, écrire au présent n’a rien de plus simple qu’écrire au passé).

M’enfin, ce n’est que mon avis (ou presque).

« L’écriture est vivante si elle est vivante.

Un changement de temps ne fera pas ça pour vous. »

Philip Hensher

(5 commentaires)

  1. Merci pour cet article ! C’est une analyse intéressante du rapport entre type de narration et temps du récit. Les pistes de combinaisons de ces éléments soulignent la richesse des instruments à notre dispostion pour l’écriture.

    Aimé par 1 personne

  2. PS : les combinaisons de temps (p.ex. passé / présent) ne sont pas aussi flexibles dans toutes les langues que dans le français. P.ex., les écrivains néerlandophones qui lisent mes textes (en français) sont souvent désarçonnés par les changements de temps à l’intérieur d’une scène. Eux-même n’utilisent guère cette technique.

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  3. Encore un article très utile, qui va me servir de référence à l’avenir.

    J’ai malgré tout un souci: tu dis que la narration à la troisième personne focalisée permet d’obtenir une immersion « avec plus de naturel et d’efficacité. » J’ai relu, d’ailleurs, l’article que tu mets en lien et qui contient ton argumentation à ce sujet. Malgré tout, il m’est arrivé d’avoir des conversation avec des autrices ou auteurs à ce sujet, qui me soutenaient que de leur perspective, la narration à la première personne était la plus immersive (« Parce qu’on est directement branché dans la tête du narrateur », disent-ils en général). N’est-ce au fond qu’une question de point de vue ? Que peut-on leur répondre ?

    Et merci beaucoup pour la référence à mon roman !

    Aimé par 1 personne

    1. Alors, que les choses soient claires : je ne leur réponds rien (ça fait un bail que j’évite d’argumenter sur ces sujets ;)) et évidemment que c’est affaire de point de vue.

      Un auteur pense que la première personne au présent est mieux pour son récit ? Qu’il continue.
      Je sais juste pourquoi *moi* je ne le fais pas :

      1) parce que, même si on est dans la tête du personnage, je ne parviens pas à trouver cela naturel (le côté hypnose que je cite dans l’article : dans ma tête ça sonne faux en permanence, je ne peux pas *croire* à un récit où un personnage décrit ses actions et pensées ainsi de façon clinique, tout simplement parce que personne ne fait ça dans la réalité). Donc, en ce qui me concerne, cela apporte une distance bizarre au récit qui n’aide pas du tout à l’immersion. Mais on est là dans le subjectif et les questions de points de vue.

      2) parce que, au présent, écrire à la première personne n’apporte plus aucun avantage (j’ai listé pourquoi dans l’article, et là ce n’est pas affaire de point de vue, c’est très concret). EN CONSÉQUENCE, puisque écrire à la première personne présente pas mal de difficultés, si cela ne m’apporte plus rien, autant ne pas me compliquer la tâche. Par exemple, il me paraît quasi impossible d’écrire au présent à la première personne sans être mélodramatique lors des moments où le personnage souffre (c’est déjà dur au passé, quand le personnage a un peu de recul sur les événements, mais alors au présent ! Mythcreants « déglingue » régulièrement des fictions young adult sur ce sujet). Autre exemple de difficultés : les conjugaisons et les concordances des temps. Je vois souvent des auteurs buter sur des conjugaisons d’incises de dialogues, parce qu’au présent on rencontre des cas bizarres à la première personne en français. Personnellement, si je peux m’éviter ça, je le fais.

      Si on réécrit l’extrait de Hunger Games à la 3ème personne focalisée, ça fonctionne très bien (selon moi, c’est même bien plus naturel) et force est de constater que retirer la première personne n’enlève rien au texte.
      Mais évidemment, ce n’est que mon avis (bla bla bla :))

      Aimé par 1 personne

      1. Merci, ta réponse m’aide à faire de l’ordre dans mes pensées. Tes réserves face à la diversité des opinions sont notées, même si à titre personnel, j’estime que toutes les opinions peuvent être exprimées, certaines sont plus étayées, solides, convaincantes que d’autres. Ton éclairage, ici, me paraît plus substantiel que tout ce que j’ai pu lire jusqu’ici comme arguments inverses.

        Aimé par 1 personne

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