Le karma des personnages

L’être humain est ainsi fait : nous jugeons en permanence les autres individus selon des critères de morale et de mérite, et c’est ainsi que nous déterminons les gens que nous apprécions ou pas. Inconsciemment, nous faisons la même chose avec les personnages d’un roman que nous lisons. Chacune de leurs actions ou attitudes fait monter ou descendre une sorte de jauge mentale. Les auteurs ne réalisent pas toujours à quel point ces jauges – le « karma » des personnages – influencent la façon dont leurs histoires sont perçues par les lecteurs.


Le karma

Dans cet article, nous utiliserons le terme de « karma » tel que le propose la théoricienne narrative Chris Winkle de Mythcreants : une sorte de jauge imaginaire liée à un personnage. Certains éléments lui octroient du « bon karma » et font grimper la jauge, d’autres éléments lui donnent du « mauvais karma » et font baisser la jauge. Le bilan de karma d’un personnage est la somme de ce qu’il a fait, est en train de faire ou fera. L’idée de cette notion est qu’un lecteur va apprécier différemment ce qui arrive au personnage selon son karma, et qu’il est donc très important pour un auteur de comprendre ce qu’il se passe dans la tête du lecteur à ce moment-là sous peine de gâcher son récit.

Bon et mauvais karma

Consciemment ou pas, le lecteur juge un personnage sur ses actes. Les actes qui ont un impact sur le karma d’un personnage peuvent légèrement varier selon la culture personnelle du lecteur, mais globalement trois points importants font monter ou baisser la jauge de karma d’un personnage :

  1. La morale : un personnage qui fait « ce qui est juste » gagne du bon karma, tandis qu’un personnage qui agit de façon immorale cumule du mauvais karma.
  2. La compétence : un personnage qui est doué à ce qu’il fait et réussit des actes difficiles dans ce domaine gagne du bon karma, tandis qu’un personnage incompétent qui rate ce qu’il entreprend cumule du mauvais karma.
  3. Le mérite : un personnage qui essaie de faire de son mieux, persévère ou se montre déterminé gagne du bon karma, tandis qu’un personnage qui ne fait pas d’effort, baisse les bras et se démotive cumule du mauvais karma.

Deux éléments influent sur la quantité de bon ou mauvais karma cumulé lors des actions listées ci-dessus :

  1. Montrer plutôt que raconter : pour que la jauge de karma bouge bel et bien, le lecteur doit être le témoin direct des actions concernées. Dire que ton protagoniste est compétent ne lui donnera aucun karma tant que tu ne le montres pas agir de façon compétente dans une scène.
  2. La qualité des obstacles : pour que la jauge de karma bouge bel et bien, ses bonnes actions doivent être coûteuses à réaliser. Montrer ton protagoniste donner un peu d’argent à un sans-abri sous-entend qu’il est généreux, certes ; il gagnera du bon karma. Mais s’il n’a pas de problème d’argent, sa jauge montera bien peu. Son karma augmentera bien plus s’il n’a presque rien et qu’il donne quand même ce qu’il possède.

À quoi sert d’avoir conscience du karma d’un personnage ? Eh bien, c’est là que la psychologie humaine entre en jeu : il se trouve que dans nos cultures règne une certaine notion de « justice ». Depuis tout petits, les histoires nous apprennent que les gentils gagnent à la fin et sont récompensés, tandis que les méchants perdent et son punis. Inconsciemment, on s’attend donc à ce qu’il en soit de même dans les histoires qu’on lit, et cela a un rôle primordial dans la satisfaction que l’on retire d’une scène ou d’un récit. Parce qu’il n’y a pas que les actions du personnage qui comptent : il y a aussi ce qui lui arrive.

La notion de dette

Le karma d’un personnage est comme une dette que le destin est censé rembourser (ou faire rembourser) à un moment ou un autre. Dans l’esprit du lecteur, tout est supposé s’équilibrer : un personnage qui a gagné du bon karma mérite qu’il lui arrive de bonnes choses ; un personnage qui a cumulé du mauvais karma ne mérite pas de gagner à la fin. Ainsi, ce qui arrive au personnage influe aussi sur la jauge, remboursant ou creusant la dette de karma selon les cas.

Exemple 1 : Si ton personnage se montre très généreux avec un sans-abri alors qu’il n’a pas beaucoup de moyens, il gagne du bon karma. À partir de là, le lecteur apprécie différemment ce qui arrive au personnage dans la scène suivante car il estime qu’il existe une « dette positive », quelque part. Le personnage « mérite » désormais qu’il lui arrive de bonnes choses.

  • Si, lors de la scène suivante, il arrive un malheur au personnage, le lecteur sera touché (« ce n’est pas juste ! » pensera-t-il) et la dette positive du personnage augmentera. Le personnage gagnera un peu plus de bon karma.
  • En revanche, si à la scène suivante le personnage bénéficie d’un coup de pouce du destin, le lecteur éprouvera une satisfaction (« ah, il y a une justice en ce monde ! »). Mais cela signifie aussi que la dette de karma du personnage est désormais considérée comme payée. Sa jauge de karma revient vers l’équilibre, il perd tout ou partie du karma positif gagné plus tôt.

Exemple 2 : Si ton personnage est montré comme quelqu’un de désagréable et de peu compétent, il part d’emblée avec un karma négatif. Le lecteur considère ce qui arrive au personnage au travers de ce prisme. Pour lui, le personnage « ne mérite pas » qu’il lui arrive de bonnes choses.

  • Si, lors de la scène suivante, il arrive quelque chose de positif au personnage, le lecteur sera agacé (« ce n’est pas juste ! » pensera-t-il) et la dette négative du personnage augmentera. Il gagne un peu plus de mauvais karma.
  • En revanche, si à la scène suivante le personnage subit un coup dur, le lecteur éprouvera une satisfaction (« ah, il y a une justice en ce monde ! »). Mais cela signifie aussi que la dette de karma du personnage est désormais considérée comme payée. Sa jauge de karma remonte, il perd tout ou partie du karma négatif gagné plus tôt.

Cette notion de dette de karma est capitale : c’est elle qui te permet de gérer l’attachement du lecteur à tes personnages (indépendamment du fait qu’il les aime ou pas), et c’est aussi elle qui te permet de bâtir un climax de fin satisfaisant.

Les personnages auxquels on s’attache… ou pas

Il va sans dire qu’un personnage qui a du bon karma (qui fait ce qui est juste, qui est doué, qui agit avec détermination) sera plus apprécié du lecteur qu’un personnage qui cumule du mauvais karma (qui agit de façon immorale, qui étale son incompétence, qui agit en défaitiste). Mais surtout, une bonne partie de la satisfaction du lecteur vient des moments où les dettes de karma s’équilibrent (quand un personnage « qui mérite » est récompensé, quand un méchant « qui ne mérite pas » est battu). Il est donc important pour l’auteur de « tenir les comptes » au fil de son récit pour gérer ce que le lecteur ressent au sujet des personnages.

Tout est souvent affaire d’équilibre, comme je l’ai déjà expliqué dans l’article Relation Personnages/ Lecteur : bonbons et épinards. Si tu souhaites que ton lecteur apprécie tes héros, fais bien attention à ce qu’ils ne cumulent pas trop de mauvais karma comparé au bon karma, au risque de ne plus pouvoir le compenser ; mais de même, si tu souhaites que ton lecteur aime le grand méchant de ton histoire, gère également son karma pour qu’il n’accumule pas que du mauvais, au risque de ne plus pouvoir le compenser non plus.

Mais surtout, réalise bien que ce qui arrive à un personnage donné dans une scène donnée sera perçu différemment par le lecteur au prisme du karma actuel du personnage. Il n’y a pas de recette miracle ou de formule magique à respecter, l’important est juste que tu aies conscience de ces mécanismes. Beaucoup d’auteurs inexpérimentés gâchent des personnages ou des scènes clefs à cause de cela.

Exemples :

  • Beaucoup d’auteurs novices choisissent comme protagoniste principal un loser, qu’ils souhaitent à l’opposé des clichés héroïques. Hélas, ce faisant, ils ont tendance à dépeindre un protagoniste avec peu de morale, peu de compétence et peu de motivations. Ce type de personnage commence ainsi l’histoire avec un fort karma négatif que ces auteurs peinent à compenser par la suite. Ils s’étonnent alors que les lecteurs « n’aiment pas » leur personnage principal…
  • Beaucoup d’auteurs pensent que, pour faire un bon méchant, il lui faut de bonnes motivations ou un passé sombre. Mais ce n’est pas « ça » qui fait que le lecteur adore un méchant : c’est le jeu des dettes de karma. C’est la balance entre ses actes immoraux d’un côté (karma négatif) et sa compétence et/ou sa détermination de l’autre (karma positif). C’est le fait qu’il fasse du mal au héros (karma négatif) qui va donner envie au lecteur qu’il perde à la fin (paiement de la dette). À noter que c’est souvent pour cela qu’un antagoniste avec de bonnes motivations fonctionne bien : son passé difficile et ses causes plus ou moins nobles permettent à l’auteur de compenser le mauvais karma de cet adversaire et de jouer avec ses dettes de karma.
  • Beaucoup d’auteurs créent sans le vouloir des personnages secondaires bien plus intéressants que leur protagoniste et leur antagoniste. Pourquoi ? Parce que ces personnages secondaires sont souvent moins manichéens, plus nuancés, et qu’il leur arrive des choses bien plus variées, rendant l’évolution de leur karma bien plus indécis et passionnant. Rappelle-toi : la satisfaction du lecteur provient essentiellement des paiements de dettes karmiques, car à chaque fois cela lui donne cette impression satisfaisante « qu’il y a une justice » et que les personnages « ont ce qu’ils méritent ».

La fin de l’histoire

Souviens-toi : « Les gentils gagnent à la fin, les méchants sont punis ». Tu peux tout à fait jouer avec des dettes karmiques complètement déséquilibrées en cours de récit, mais il est important de solder les comptes lorsque tu arrives en fin d’histoire. Suite au climax, il est plus satisfaisant pour le lecteur que chaque personnage important ait payé sa dette. Plus la dette d’un personnage est importante, plus l’événement associé doit être conséquent et adapté. Un personnage qui a cumulé beaucoup de karma positif doit être récompensé en conséquence ; un personnage qui a cumulé beaucoup de karma négatif ne doit pas pouvoir s’en sortir la tête haute… au risque que l’injustice ainsi distillée dans l’esprit du lecteur ne l’agace et lui fasse rejeter la conclusion du récit.

À noter que ces bases théoriques basiques permettent, une fois qu’on les maîtrise, des nuances très intéressantes. C’est grâce à ce principe de vases communicants « bon karma / mauvais karma » qu’il est possible d’écrire une histoire où la conclusion est en demi-teinte, douce-amère, tout en restant satisfaisante. Il est même tout à fait possible de créer une histoire où le méchant gagne à la fin et où le héros meurt, tout en faisant en sorte que la conclusion demeure satisfaisante dans l’esprit du lecteur. Il suffit d’avoir judicieusement construit le récit pour que les personnages cumulent le karma adapté pour préparer les bons paiements de dette au climax.


À tout moment dans l’histoire que tu écris, aies conscience de l’impact des actions des personnages sur leur « karma » , et de l’impact du karma des personnages sur la scène en cours. Est-ce que ce qui se passe augmente la dette positive de tel personnage ? Est-ce que ça creuse la dette négative d’un autre ? Est-ce que ça équilibre la balance de celui-ci car il paye sa dette de karma ? À la fin, ces notions de karma et de dette te permettent de faire en sorte que les personnages « aient ce qu’ils méritent » en fonction de leurs actions passées. C’est cela qui permet de créer une fin qui soit satisfaisante.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Et donc, si les lecteurs parviennent à la fin de cet article et tombent sur notre conclusion absurde ?
Ils n’ont que ce qu’ils méritent. C’est le karma. »


Les concepts de cet article proviennent de la théoricienne en dramaturgie Chris Winkle, publiés à l’origine sur le site de Mythcreants :

(5 commentaires)

  1. Je trouve admirable que tu aies réinventé le conséquentialisme et que tu nous en offres une version déclinée à la littérature. En tant que kantien, j’avoue que je dois tordre un peu mon esprit pour comprendre comment cela peut s’appliquer à un projet littéraire, mais c’est parce que mes biais m’en empêchent. J’ai le soupçon que tout cela est brillant, et je me réjouis de le revisiter.

    J’apprécie aussi que ton article nous propose un cadre plus large à tes articles sur articles sur les bonbons et les épinards, qui, du coup, représente comme un cas particulier de cette nouvelle règle générale.

    Aimé par 1 personne

    1. Oh, tu me fais trop d’honneur (comme souvent sur ce blog je ne fais que paraphraser d’autres gens, je n’invente aucune de ces théories littéraires). C’est juste que, moi aussi, je trouve cela brillant. Cela éclaire d’une sorte d’évidence pourquoi j’aime certains personnages et pas d’autres, certaines histoires et pas d’autres. La mécanique est trop complexe et subtile pour l’appliquer en formule toute bête, mais la relation de cause à effet me semble indiscutable, et en avoir conscience est d’une grande aide, je trouve (du moins elle m’aide énormément, moi).

      Aimé par 1 personne

  2. Brillant, comme d’habitude. Dommage que cette histoire de « les gentils gagnent toujours et les méchants meurent à la fin » ne fasse pas vraiment l’unanimité, si ce n’est dans les livres jeunesse. Certains prétendent même le contraire « dans la vraie vie, ce sont toujours les méchants qui gagnent ». La littérature ne sert pas (que) à nous protéger de nos peurs d’enfant. Elle rend aussi compte de l’état d’une société, à sa façon. Les écrivains ne s’y trompent pas. Beaucoup de polars et romans noirs finissent par la victoire du ou des méchants, les livres d’espionnage sont aussi très bien dans ce registre, les jauges/karma explosent. En film, on peut citer Rose Mary’s Baby, Le Silence des agneaux, Usual suspect, Les griffes de la nuit (Freddy Krugger)… et tant d’autres. En France, « Enragés » est un modèle du genre.
    Et sinon merci Stéphane pour tous tes excellents articles qui me permettent de réfléchir sur les raisons pour lesquelles j’écris et ce que je veux mettre dans mes histoires.

    Aimé par 2 personnes

    1. Il y a une sorte de cynisme actuel qui rejette les principes héroïques des anciennes histoires… du moins, en théorie. Parce que, quoi qu’ils en disent, la plupart des lecteurs préfèrent quand même les histoires où « les gentils gagnent à la fin ».
      Mais peu importe, au fond : ce principe de karma et de paiement des dettes karmiques est justement ce qui permet d’écrire des histoires satisfaisantes même si le méchant est victorieux. En fait, la compréhension de ce mécanisme me paraît fondamental pour qui souhaite écrire ce type de récit et créer des conclusions négatives ou douce-amères sans pour autant que le lecteur rejette cette fin.
      Merci en tout cas pour ton commentaire et ta fidélité, c’est plaisant de voir que ces choses que je découvre ici et là et vous partage vous sont utiles.
      🙂

      Aimé par 1 personne

  3. Oui, traditionnellement, on ne raconte les « autres histoires » qu’en privé, ou à voix basse. Ce qui est porté à la connaissance de tous dans les légendes et les contes va dans le sens voulu par les pouvoirs en place… l’ordre.

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