Bâtir un climax satisfaisant

Même si on dit souvent que le voyage est plus important que la destination, la conclusion d’une histoire est pourtant capitale : même s’il a aimé le récit jusqu’ici, le lecteur peut être complètement dérouté (voire dégoûté) par une fin manquée. Comment bâtir un climax efficace, qui apporte la satisfaction du lecteur ? Quelques pistes évoquées par Chris Winkle de Mythcreants.


Les deux caractéristiques d’un bon climax

Généralement, la tension d’un récit monte peu à peu jusqu’à atteindre un instant critique, un moment clef où tout se joue. Dans un récit d’action ou de fantasy, il s’agit généralement d’un affrontement physique ; dans une romance, il s’agit d’un face à face entre les deux protagonistes où le couple se fait ou se défait pour de bon ; dans un polar, c’est le moment où le coupable est découvert ou arrêté. Il s’agit d’un point de bascule, un moment pivot où la fin – jusqu’ici incertaine – se décide enfin.

Pour que ce passage de l’histoire soit réussi, il doit satisfaire à deux critères principaux :

  1. La situation doit effectivement donner l’impression d’un tournant. Quelque chose change lors de ce climax, quelque chose qui a un impact fort sur l’histoire et décide de sa conclusion.
  2. Ce quelque chose doit montrer en quoi le protagoniste mérite cette fin (en quoi il mérite d’atteindre son objectif dans la plupart des histoires, ou en quoi il mérite d’échouer dans le cas de tragédies).

Exemple : Imagine que le protagoniste de ton roman de fantasy soit aux prises avec un sorcier maléfique tout au long du récit. Le climax arrive sous la forme d’un combat final de ton héros contre le sorcier.

– Si ton héros gagne simplement le combat sans que rien n’ait vraiment changé dans le rapport de force depuis le début du roman, la fin sera insatisfaisante et on se demandera pourquoi le héros n’a pas affronté et vaincu le sorcier avant. Pourquoi a-t-il gagné ce combat alors qu’il perdait jusqu’ici ? Qu’est-ce qui fait basculer l’histoire ? Qu’est-ce qui fait dévier le récit vers cette fin ?

– Si ton héros gagne par chance, ou grâce à un acte détestable (comme un rituel sanglant où il sacrifie de jeunes enfants pour renverser le sorcier), il ne semblera pas mériter sa victoire (dans le cas du rituel sanglant, certains lecteurs vont même fortement souhaiter qu’il échoue et soit détruit pour avoir basculé ainsi dans l’horreur).

D’une façon générale, il vaut donc mieux que le climax soit peu ou pas influencé par la chance, au risque de donner naissance à un deus ex machina (si le protagoniste remporte la victoire sur un coup de bol, il n’en retire aucun mérite et le lecteur n’en éprouve aucune satisfaction).

Un climax est un obstacle

Rappel : un climax est un obstacle et devrait donc répondre aux exigences de tout obstacle digne de ce nom, à savoir :

  • Il doit être difficile à vaincre, demander des efforts ou un coût ;
  • Il doit être surmonté par le protagoniste lui-même. Même si ce dernier peut recevoir un peu d’aide, c’est son action / sa décision / son évolution qui doit faire pencher la balance.

Quelques climax classiques

Une fois que l’on comprend comment fonctionnent les climax, il est possible d’en créer de nombreuses variations. Néanmoins, il existe plusieurs « classiques » que l’on retrouve régulièrement dans les romans, séries ou films.

  1. Vaincre sa faiblesse : alors que tout semble perdu, l’unique façon pour le protagoniste de gagner est de faire quelque chose lié à sa plus grande faiblesse. Dans un effort de volonté, il doit prendre une importante décision et se forcer à faire ce qu’il n’avait pas réussi jusqu’ici. Ce type de climax ne fonctionne bien que si le récit montre pourquoi le héros réussit à vaincre sa faiblesse maintenant alors qu’il n’y parvenait pas jusqu’alors. C’est souvent un climax basé sur la psychologie du personnage et sur des dilemmes internes. Le personnage évolue (point de bascule) et devient quelqu’un de meilleur (mérite), lui permettant de renverser la situation.
  2. Payer le coût : alors que tout semble perdu, l’unique façon pour le protagoniste de gagner est de sacrifier quelque chose auquel il tient plus que tout. Ce type de climax ne fonctionne que si le coût à payer est très élevé du point de vue du personnage et si l’histoire soulignait l’attachement du protagoniste à ce qu’il sacrifie (mérite). C’est le déchirement et l’émotion de ce coût qui fait office de point de bascule. Ce climax est parfois utilisé dans un format où le héros sacrifie sa propre vie pour remporter la victoire et sauver le monde ou ses amis.
  3. Comprendre soudain la vérité : alors que tout semble perdu, le protagoniste met bout à bout plusieurs indices et réalise soudain quelque chose qui lui avait échappé jusqu’ici. Cette « soudaine compréhension » est souvent très efficace, car elle donne vraiment au lecteur ce sentiment de « point de bascule », de twist où la situation change de façon brusque. Le fait que le protagoniste fasse ces intelligentes déductions lui accorde du mérite et rend sa réussite satisfaisante. En revanche, ce climax n’est pleinement efficace que si le lecteur a l’impression qu’il aurait pu faire ces déductions lui-même, c’est-à-dire si tous les indices sont bel et bien présents dans le texte, disséminés au long de l’histoire. Si le raisonnement qui mène à la déduction apparaît tiré par les cheveux et venu de nulle part, le climax semble forcé.
  4. Révéler un plan caché : alors que tout semble perdu, le protagoniste révèle un plan caché qu’il avait mis en place en secret et qui change soudain la donne ! Ce plan secret souligne la grande intelligence du personnage, ce qui le valorise (mérite), et ce twist fait basculer l’histoire. Néanmoins, à l’écrit, ce type de climax est difficile à mettre en place et ne fonctionne qu’avec certaines narrations. Il est par exemple impossible de masquer les pensées du personnage au lecteur en narration focalisée, et donc de dissimuler son plan. Mieux vaut opter pour une narration omnisciente et distante. Néanmoins, même ainsi, ce type de climax est délicat : le lecteur peut avoir l’impression d’avoir été trompé par l’auteur et cela réduit drastiquement sa satisfaction. Ce type de climax fonctionne mieux avec des médias visuels.

Une histoire de karma

Si tu es amateur de sport, tu l’as sans doute déjà ressenti en participant à une compétition ou en regardant un match : la joie de la victoire est démultipliée si celle-ci a été difficile et si le vainqueur semble mériter ce succès plus que son adversaire. La satisfaction du lecteur à la fin d’une histoire dépend en grande partie du fait que chaque personnage « obtienne ce qu’il mérite », en bien ou en mal. On peut ainsi considérer que tous les actes des personnages dans le récit octroient du bon ou du mauvais karma. C’est plus ou moins conscient dans l’esprit du lecteur, mais ces éléments s’accumulent au fil du récit. À la fin, la conclusion des arcs narratifs des personnages doit coïncider avec le bilan de karma qui s’est constitué chez le lecteur. La satisfaction vient du fait que le vainqueur mérite sa victoire, et que le perdant mérite sa défaite. Encore une bonne raison de faire en sorte que les personnages soient libres de leurs choix, et de maîtriser les éléments de valorisation ou dévalorisation qu’on place dans le texte.

Soigne donc le moment pivot de ton récit, ce point de bascule où l’histoire prend un tournant décisif… et fais en sorte que les personnages méritent ce qu’ils obtiennent à la fin. Si ces deux conditions sont réunies, ton lecteur devrait refermer ton livre avec un sourire satisfait.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Je ne suis pas sûr que les lecteurs du blog méritent de telles conclusions.
Je suis à peu près sûr qu’ils méritent mieux. »


Les concepts de cet article proviennent de la théoricienne en dramaturgie Chris Winkle, publiés à l’origine sur le site de Mythcreants :

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