Dans un récit, un « instant pivot » est un moment très court qui fait basculer l’histoire – il y en a généralement un lors du climax, mais il peut y en avoir à d’autres moments clefs. Il existe plusieurs types classiques de pivots, mais c’est quelque chose qui est si important pour la satisfaction du lecteur que ça vaut le coup de creuser le détail de ce qu’on peut faire… et en particulier d’adapter quel type de pivot on choisit en fonction du personnage.
Note : Bien que cet article soit compréhensible par lui-même, il peut être utile de relire l’article L’instant pivot avant d’aborder celui-ci.
Lors de la scène finale d’un roman (ou d’une scène clef du livre), il est courant que le protagoniste affronte une épreuve difficile, qu’il s’agisse d’un antagoniste à combattre ou d’une situation particulièrement compliquée à résoudre. Seulement, simplement raconter que le personnage réussit manque de sens, et crée le plus souvent un sentiment d’insatisfaction chez le lecteur : celui-ci s’attend bel et bien à ce que la tension du conflit trouve résolution, oui, mais il s’attend à ce que cela arrive d’une certaine façon – d’où l’instant pivot.
L’élément sans doute le plus important à garder en tête, c’est qu’au moment de l’emporter, le protagoniste doit sembler mériter sa réussite. J’en avais déjà parlé dans Bâtir un climax satisfaisant et Le karma des personnages.
Pour aller plus loin, on peut se demander comment rendre cela encore plus satisfaisant, et l’une des réponses peut être d’adapter le type d’instant pivot au personnage concerné. Pour cela, je propose de se concentrer sur ces traits qui font qu’on aime un personnage.
Les personnages compétents
Les gens adorent les personnages qui sont « bons » dans leur partie, qui sont efficaces à ce qu’ils font, en particulier s’ils sont intelligents, malins, habiles, etc. Faire la preuve de l’intelligence du personnage a donc tendance à montrer qu’il mérite de l’emporter, et baser l’instant pivot sur cela est généralement très efficace car c’est ce qu’on attend dudit personnage. On retrouve dans cette catégorie les pivots suivants :
- Détecter et comprendre une faiblesse de l’adversaire
- Exploiter une soudaine opportunité (comme découvrir le fonctionnement d’un appareillage compliqué, ou tirer parti d’un terrain atypique ou de circonstances extraordinaires)
- Découvrir la vérité (éventer un mensonge, dévoiler un traître, percer une illusion)
- Imaginer une tactique complexe et à tiroirs
- Exploiter ses compétences d’une façon innovante et maline, qu’on n’avait pas vue jusqu’ici
Les personnages « qui méritent »
Les gens apprécient davantage un personnage parce qu’il essaie que parce qu’il réussit (règle Pixar N°1). On aime les personnages qui se montrent déterminés, qui font de leur mieux, qui persévèrent même quand ils échouent ou souffrent. Baser l’instant pivot sur cela est un grand classique de nombreux récits. On retrouve dans cette catégorie les pivots suivants :
- Être récompensé pour ses efforts passés (le personnage s’est entraîné à quelque chose tout au long de l’histoire, il a toujours échoué jusqu’ici, mais cela finit par payer au moment crucial)
- Ne pas abandonner (le personnage surmonte une intense souffrance, un profond épuisement ou un autre type de contrainte parce qu’en cet instant il faut)
- Se sacrifier pour son objectif
- Résister à la tentation (on lui offre quelque chose de bien pour le détourner, mais il refuse)
Les personnages loyaux
Les lecteurs sont friands des relations fortes entre les personnages, et les liens qui peuvent les relier sont des choses particulièrement importantes. C’est très attirant qu’un protagoniste montre une profonde loyauté à d’autres personnages, et il gagne aussi beaucoup en popularité si d’autres gens se montrent loyaux envers lui. Baser l’instant pivot sur cela peut être très fort, et on retrouve là-dedans toutes les scènes qui mettent en avant le pouvoir de l’amour ou de l’amitié :
- Remettre sa vie (ou quelque chose de capital) entre les mains d’un proche
- Renoncer à quelque chose de très important pour un proche
- Se sacrifier pour sauver un proche
- Recevoir l’aide inattendue d’un personnage (souvent au moins un peu antagoniste) que le protagoniste a sauvé précédemment
Les personnages attachants
J’ai conservé cette catégorie pour la fin, car elle-même se distingue en plusieurs cas de figure. Il existe en effet plusieurs façons de rendre un personnage attachant, et chaque aspect peut permettre d’exploiter certains instants pivots.
Les personnages victimes d’injustices (opprimés, rejetés ou ignorés) peuvent :
- Faire éclater la vérité au monde
- Démontrer une confiance en eux qui semblait jusqu’ici perdue
- Recevoir l’aide inattendue de gens rencontrés pendant l’histoire
Les personnages altruistes (responsables, protecteurs, les « paladins ») peuvent :
- Renoncer à leur objectif, sacrifier quelque chose ou se sacrifier eux-mêmes pour un proche, mais aussi le bien commun ou une foule anonyme
- Recevoir l’aide inattendue de quelqu’un qu’ils ont surprotégé jusqu’ici
- Pardonner, aider, voire même sauver l’adversaire
Les personnages excentriques (divertissants, excentriques ou subversifs) peuvent :
- Imaginer une tactique originale, loufoque ou complètement inattendue
- Échouer d’une façon retentissante, mais qui aboutit finalement à un résultat positif
Pour rappel, cette liste n’est pas exhaustive, et les différents pivots possibles ne sont pas mutuellement exclusifs : une scène de climax assez longue pour cela peut en enchaîner plusieurs basculements, de même qu’un récit avec différents personnages de point de vue contient souvent un pivot différent par personnage. Évidemment, pour faire ressentir au lecteur le moment ou tout se joue, mieux vaut garder le pivot le plus fort pour la fin.
***
Le premier avantage à catégoriser les pivots selon les éléments qui font apprécier un personnage, c’est que cela nous rappelle… eh bien, de faire aimer nos personnages en premier lieu. Un personnage qui n’est pas particulièrement apprécié par le lecteur ne donne pas envie de le voir réussir, et les dernières scènes le concernant ne créeront probablement pas beaucoup de satisfaction dans ce cas.
Le deuxième avantage, c’est que faire coïncider le pivot d’un personnage avec les éléments forts qu’on a établis au début pour le faire aimer, cela tend à dessiner un arc narratif : si le début du livre montre un personnage particulièrement touchant dans sa solitude, un pivot de fin où il reçoit l’aide de gens rencontrés en chemin sera bien plus fort (il ne reste plus qu’à s’assurer qu’on a bien des scènes entre les deux traçant clairement cette trajectoire). C’est l’occasion de faire en sorte que le pivot soit thématique, et il n’y a probablement pas plus fort comme outil de résolution d’une tension narrative.
M’enfin, ce n’est que mon avis…

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