Créer une fin ambiguë

« Lequel de nous deux commence l’intro ?
– J’ai toujours trouvé ça ambigu. »

La fin d’une histoire est particulièrement importante puisqu’il s’agit du goût qui va rester dans la bouche du lecteur lorsqu’il aura refermé le livre. Plus une fin est satisfaisante, mieux c’est. Généralement, écrire une fin satisfaisante passe par le fait de répondre à tous les fils d’intrigue du récit de façon claire. Mais parfois, cela signifie poser une question… et la laisser en suspens sans y répondre, laissant à charge du lecteur de faire sa propre interprétation.  Ce type de fin est difficile à mettre en œuvre, et donc risquée : laisser le lecteur sur une interrogation profonde, c’est marquant ; l’abandonner en pleine confusion, c’est la frustration et l’insatisfaction assurées. Viens, on en parle.

L’influence du grand méchant romantisme littéraire

Tu peux faire l’expérience, si tu veux : lance une discussion sur les réseaux sociaux au sujet de « faire passer un message dans son roman », et je peux te garantir que tu auras très vite des gens pour te répondre des choses comme : « non mais moi, j’aime quand un livre interroge mais sans donner de réponse toute faite » ou encore « ceux qui essaient de faire passer un message dans leur roman n’ont rien compris ». De nombreux auteurs pensent qu’il ne faut surtout pas passer de message dans un récit, que c’est la marque des écrivains de bas étage.

Et tout ça, ça nous vient du romantisme littéraire qui pollue la tête des auteurs depuis des siècles : être clair et limpide, c’est pour les faibles. Tout doit être symbolisme, tout doit être caché, dissimulé entre les lignes. « Si tu as du talent, ça va marcher ». Il ne faut surtout rien imposer au lecteur, c’est à lui de tirer une signification du texte, et surtout pas à l’auteur d’y mettre un quelconque sens.

Le problème, c’est que c’est absurde : l’écriture est, comme tous les arts, un moyen d’expression. La fiction, en particulier, est un laboratoire de la compréhension humaine. D’aussi loin que l’on remonte, les contes oraux et les fables avaient « des morales » à leurs histoires, qui n’étaient pas là par hasard. Et, tout comme personne ne peut avoir la fève si le pâtissier n’en a mis aucune dans la galette, aucun lecteur ne pourra trouver un sens à ton texte si – à la base – tu n’en mets aucun. Si tu ne dis rien, personne ne peut rien entendre.

Ambiguïté vs confusion

Il est tout à fait possible de poser une question au lecteur sans lui donner de réponse, de le laisser dans l’expectative et de le laisser confronté à sa propre interprétation. Mais, pour que cela fonctionne, il est justement nécessaire de faire tout cela : faire en sorte que la question soit le message du livre, et bâtir le récit afin que la fin pose une question claire. C’est difficile à exécuter, raison pour laquelle les auteurs qui s’y essaient se retrouvent souvent avec une fin qui n’a aucun sens – et quand on les interroge, ils prennent un air profond en disant : « je suis de ces auteurs qui préfèrent que le lecteur se fasse sa propre interprétation », alors qu’il n’y a aucune interprétation à faire de leur charabia.

  • L’ambiguïté, c’est lorsque la fin du livre peut avoir deux sens différents (souvent opposés), et que cette fin peut donc être interprétée d’une façon ou d’une autre selon comment on voit les choses. Le message que véhicule l’histoire est la question.

Ex : le film Inception est célèbre pour sa fin ambiguë, qui est préparée tout au long du film. L’histoire nous apprend à faire confiance au test de la toupie pour savoir si le personnage est dans un rêve ou dans la réalité. À la toute fin, le personnage lance sa toupie, et nous la voyons tourner. Est-ce que cette fin est réelle ? Est-ce un rêve ? L’image coupe sans qu’on ne puisse être sûr du résultat du test. C’est une fin ambiguë, parce qu’il y a deux réponses possibles à la question. Mais la question, elle, est limpide. Il est clair que l’histoire nous pose cette question à nous, spectateur, et que c’est à nous de décider de la réponse – et il est clair que, au-delà du sort du personnage principal, l’histoire nous interroge sur nous-mêmes et notre propre existence.

  • La confusion, c’est lorsqu’on ne comprend pas la fin. On ne comprend pas ce qui se passe, et/ou plusieurs questions soulevées au long de l’histoire ne trouvent pas de réponses, et/ou il n’y a pas vraiment de conclusion à l’action du récit. Neuf fois sur dix, c’est parce que l’histoire ne contient en fait aucun message et que l’auteur ne savait pas comment conclure son récit.

Un effet différent sur le lecteur

Ces deux types de fins, ambiguë et confuse, n’ont pas du tout le même impact sur le lecteur. Dans le premier cas, la fin génère du questionnement et de la réflexion sur le sens de l’histoire. Le lecteur se replonge dans ses souvenirs du récit et repasse les événements en revue. La question que pose la fin ne le sort pas de l’histoire, mais au contraire l’y maintient alors que cette interrogation sans réponse tourne et retourne dans sa tête. Dans le second cas, la fin génère au contraire une rupture de l’immersion. Le lecteur ne cherche pas à répondre à une question clairement identifiée, mais cherche juste un moyen quelconque de donner le moindre sens à un tas de pièces de puzzle qui semblent ne pas aller ensemble. Lors de ta phase de bêta-lecture :

  • Si ta fin laisse tous tes lecteurs avec la même question en tête, et s’ils balancent entre deux réponses possibles, tu as obtenu de l’ambiguïté.
  • Si ta fin provoque chez les lecteurs la réaction « je n’ai rien compris » et que leurs interrogations partent dans de nombreuses directions différentes, et si chacun y va de sa propre théorie dont aucune ne tient debout, alors tu as plutôt généré de la confusion.

Des pistes pour ouvrir la porte à l’ambiguïté

Si tu me lis régulièrement, tu te doutes du premier conseil que je vais te donner si tu souhaites créer une fin ambiguë : concevoir ton histoire de façon thématique. Si tu es du genre architecte, ton thème devrait être ton point de départ ; si tu es du genre jardinier, identifier ton thème central devrait être ta priorité à la fin de ton premier jet. Créer une fin ambiguë passe par la mise en place d’un véritable débat moral dans l’histoire, débat lié à la thématique du récit. Et le choix même de créer une fin ambiguë devrait dépendre du sujet que tu traites. Tous les thèmes ne profitent pas d’une fin ambiguë, donc fais-le si ça sert ce que tu veux dire, et non « pour être original ». En vérité, la plupart des sujets exigent au contraire un positionnement fort de la part de l’auteur : si tu traites du sujet réalité vs illusion, oui, c’est une idée intéressante de jouer sur l’ambiguïté ; mais si tu traites du fascisme, mieux vaut peut-être éviter les fins ambiguës, pas vrai ? Si on peut répondre de deux façons différentes à ta question finale, prends garde à quelles sont ces deux réponses, parce que par nature cela signifie que 50% de ton lectorat va sérieusement penser que tu souhaites faire passer chacun de ces messages !

Le deuxième conseil, c’est de conjuguer des enjeux différents, dramatiques et thématiques. C’est une autre façon de créer de la nuance dans un récit, et ainsi une autre façon de permettre la naissance d’une ambiguïté à la fin de ton histoire. Par exemple, avec un personnage qui échoue à l’enjeu dramatique mais réussit l’enjeu thématique (ou l’inverse), cela peut te permettre d’interroger le lecteur sur la conclusion de l’histoire.

Le troisième conseil, lié aux personnages, est de travailler profondément leur « karma » : en construisant judicieusement les bons côtés d’un personnage et ses défauts, en alternant de façon maline ses bonnes actions et ses erreurs, ainsi que les bonnes choses qui lui arrivent et les mauvaises, il est possible de créer de nombreuses nuances et variations. C’est une autre façon d’ouvrir la porte à l’ambiguïté.

***

Est-ce qu’une histoire doit véhiculer un message ? L’auteur doit-il poser une question et donner son point de vue ? Ou interroger sans donner de réponse ? C’est un débat vieux comme le monde littéraire : j’ai écrit il y a des années un article intitulé La morale de l’histoire, et il y avait eu des commentaires endiablés très « romantisme littéraire », avec des phrases telles que « si vous avez la moindre parcelle de talent, votre vision du monde transparaîtra à travers ce que vous écrivez ». On aimerait bien, hein ? Ce serait tellement simple que l’écriture ne soit qu’une histoire de talent, cette étincelle magique en toi qui ferait que tu pourrais écrire sans trop réfléchir et voir les certitudes de ton lecteur bousculées par ton génie. Mais ce n’est pas ce qui se passe concrètement : ton histoire ne dira quelque chose que si tu y mets quelque chose ; elle n’interrogera le lecteur que si tu y intègres une question. Ton histoire peut être nuancée et ambiguë, ce n’est absolument pas un problème. Ce qu’elle ne peut pas se permettre d’être, c’est « confuse et incompréhensible » (ce qui se passera si tu n’as aucune idée de ce que tu es en train d’écrire).

M’enfin, ce n’est que mon avis…

Don_sarnier

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