Les lecteurs détestent-ils les personnages parfaits ?

« Je croyais que oui, et que c’était pour ça qu’il nous avait créés si idiots, nous.
– On est idiots ? »

C’est une petite phrase qui revient souvent sur les réseaux ou les forums, ou dans les conseils d’écriture concernant les personnages : il faut donner des défauts aux personnages principaux, parce que les lecteurs détestent les personnages parfaits. Mais est-ce la vérité ? Est-ce une bonne idée de donner des défauts à tes protagonistes principaux ? Réflexions.

Les lecteurs n’aiment pas les personnages sans défauts (vraiment ?)

Un défaut, c’est censé être quelque chose de négatif. Qui aime les gens parce qu’ils ont des défauts ? Certainement pas moi. J’aime certaines personnes malgré leurs défauts, mais certainement pas pour leurs défauts. Ce qui fait que la théorie « un personnage est plus appréciable avec un défaut que sans » me laisse perplexe.

Frodon a-t-il un défaut ? Et son copain Sam ? Harry Potter a-t-il un défaut particulier ? Il suffit de creuser un peu dans sa bibliothèque pour trouver pléthore de protagonistes intéressants et aimés du public, sans pour autant qu’on puisse leur attribuer un défaut particulièrement prégnant. À partir de là, c’est que quelque chose cloche dans notre énoncé : il est faux de dire que les lecteurs n’aiment pas les personnages sans défauts. Pourtant, il n’y a pas de fumée sans feu, et cet adage est si tenace qu’il vient bien de quelque part.

Les lecteurs n’aiment pas les personnages parfaits (vraiment ?)

Quand j’ai titillé une personne sur cette question, elle m’a répondu que je jouais sur les mots : bien sûr que non, on n’aime pas les gens « parfaits », allons ! Personne n’aime ceux qui sont bons partout et doués pour tout ! Et c’était intéressant, parce qu’il y avait là une nuance par rapport à l’énoncé précédent : ce n’est pas que le lecteur voudrait à tout prix que le protagoniste ait un défaut, mais plutôt qu’il vaudrait mieux que le protagoniste ne soit pas super doué en tout.

Pourtant, Aragorn n’est-il pas parfait ? Beau gosse, prince héritier appelé à devenir roi, amoureux d’une elfe splendide qui le lui rend bien, rôdeur compétent, combattant expérimenté et courageux, meneur d’homme, loyal. Ce n’est pas seulement qu’il n’a pas de défaut : Aragorn est doué en tout. Et on l’adore. Et si on cherche dans nos bibliothèques, on en trouve d’autres, des personnages sacrément doués dans tous les domaines, et qu’on aime pourtant.

D’ailleurs, ne t’ai-je pas déjà dit moult fois que la compétence d’un personnage faisait partie des choses qui augmentaient considérablement l’amour que le public a pour lui ?

« Non, mais moi ça m’agace, ces gens trop brillants à qui tout réussit ! » m’a-t-on répondu. Et j’ai levé mon index, car une nouvelle nuance venait de faire son apparition.

Les lecteurs n’aiment pas les personnages parfaits à qui tout réussit

Parce que Aragorn, en lui-même, il est plutôt parfait. Sauf que reconquérir son trône est compliqué, l’épée de son père est brisée, sa relation avec Arwen est un amour impossible, et avec Sauron qui menace le monde, franchement, l’avenir est tout sauf radieux. Sans doute que si Aragorn s’affichait sans vergogne au bras de son elfe, si l’épée de son père était brillante, s’il était sûr de vaincre Sauron et s’il revendiquait haut et fort son titre, il serait un « m’as-tu vu » un peu moins appréciable. Non ?

Et si on regarde un peu les définitions de ce qu’on appelle en littérature les « Mary Sue », il y a bien cette notion qui revient : non seulement ce sont des personnages doués en tout, mais surtout qui réussissent tout, tout le temps, et mieux que tout le monde. À qui rien de grave n’arrive jamais. Pour ces personnages, les difficultés ne sont que des faire-valoir pour montrer à quel point ils sont doués. Un personnage sans défaut, voire très doué, n’est PAS un problème dans un récit… tant qu’il rencontre des obstacles dignes de ce nom, et à la hauteur de ses talents.

Et tu sais quoi ? Cela donne même des histoires plus intéressantes.

Une question d’adversité

À ton avis, quel est le récit qui a le plus de chances d’être captivant ?

  • Si le héros est faible et qu’il rencontre des obstacles énormes, il ne peut pas gagner. S’il le fait, on aura du mal à y croire. L’auteur est forcément obligé de tricher pour que le héros arrive au bout du récit.
  • Si le héros est faible, et qu’il rencontre des obstacles faibles, le récit sera peut-être crédible, mais sans doute pas très palpitant.
  • Si le héros est fort, et qu’il rencontre des obstacles faibles, le récit n’est pas très palpitant non plus, pour une toute autre raison. Le héros va nous paraître agaçant, à tout réussir les doigts dans le nez. Tout nous semblera trop facile, sans tension ni risque.
  • Si le héros est fort, et qu’il rencontre des obstacles forts, le récit a toutes les chances d’être passionnant. Le héros sera apprécié, car fort, et on s’attachera à lui parce qu’il affrontera des adversités difficiles. Il devra donner toute la mesure de son talent pour gagner.

Ainsi, je ne suis pas vraiment fan de l’adage « un héros doit avoir des défauts ». Tout simplement parce que, de fait, ce n’est pas vrai. Et que ça a plus de chance de rendre le personnage antipathique aux yeux du lecteur que le contraire.

Arc narratif

Bien sûr, il y a aussi plein de personnages intéressants dans la fiction qui sont dotés de défauts. Surtout – à ne pas confondre – bien des protagonistes sont dotés d’une faiblesse psychologique ou morale qui forme leur « arc narratif » : ils se trompent sur un sujet au début de l’histoire, vont réaliser qu’ils se trompent au cours du récit, et vont changer. C’est par exemple le cas de Han Solo, égoïste et individualiste quand Luke le rencontre, et qui finit par prendre des risques personnels pour le bien de ses amis (pour le bien commun, tout court). Cette notion d’évolution et d’amélioration est intéressante chez un personnage.

Cela existe. C’est fréquent, et – bien traité – c’est intéressant. Mais ce n’est pas un passage obligé. Un personnage peut être « parfait » tant qu’il s’en prend plein la poire dans l’histoire. Tant que, malgré sa perfection, ses chances d’atteindre ses objectifs restent minces.

Je te renvoie pour cela au très important (et pourtant trop méconnu) concept des « bonbons et épinards », théorisé par l’éditrice Chris Winkle. Tu réaliseras que ce ne sont pas les personnages sans défauts qui nous agacent, ce sont les personnages qui sont sans cesse valorisés (qui ne reçoivent que des bonbons, cf. l’article). Et ce n’est pas exactement la même chose. En réalité, ce n’est rien d’autre qu’une affaire de karma.

***

N’aie pas peur de créer des personnages forts, doués, compétents, talentueux… tant que tu mets des obstacles à leur mesure sur leur chemin, qu’ils en chient à les vaincre, et qu’ils perdent même, parfois. Quant aux défauts, méfie-t’en, et manie-les avec précaution. Il est possible qu’ajouter un défaut au personnage soit utile à ton discours ; il est improbable qu’il rende ton personnage plus appréciable. Mon conseil est alors de relire les articles sur comment faire aimer ses personnages : si tu dotes tes protagonistes de défauts, il te faudra travailler deux fois plus pour les compenser.

M’enfin, ce n’est que mon avis.

(9 commentaires)

  1. N’y a-t-il pas un peu une confusion entre « sans défaut » et « sans personnalité » ? Avec quelque part, sous entendue l’idée qu’un défaut est ce qui va donner une identité à un personnage, le rendre unique, et donc potentiellement attachant ?
    Ce qui est une façon caricaturale de voir la construction d’une personnalité, en fait : Aragorn est un personnage un peu nostalgique. Ce n’est en soi ni une qualité ni un défaut (il ne passe pas non plus son temps à se lamenter !), c’est juste un aspect de son personnage, qui le rend crédible dans son environnement (il évolue dans un monde qui change) et utile pour comprendre ce monde, qu’il connaît bien mieux que Frodo.
    Merci pour ce billet comme toujours plein de nuance !

    Aimé par 1 personne

    1. Il est possible, voire probable, que ça soit une dérive de ça, oui (avec le temps, les conseils et adages se radicalisent jusqu’à parfois s’éloigner de leur sens d’origine). De là à penser que les défauts font la personnalité, il n’y a qu’un pas. Mais j’ai clairement eu face à moi des auteurs dont je critiquais les personnages en bêta-lecture et qui refusaient de leur retirer leurs défauts « parce que les personnages parfaits c’est chiant ». Or, il y a bien d’autres façons de développer un personnage sans l’affubler d’un défaut (ce n’est pas « interdit », c’est parfois très bien, mais c’est toujours risqué).
      Merci pour ton commentaire !

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    1. Disons que c’est un risque, oui : si l’auteur pense que « donner un défaut à son protagoniste » suffit pour en faire un personnage intéressant, il se retrouve finalement avec ce type de résultat, càd un personnage binaire, défini surtout par son défaut, et difficilement appréciable pour le lecteur qui le juge généralement antipathique et agaçant.

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    1. Sur ce sujet des loosers, deux autres articles du blog peuvent t’intéresser : « Pas de pitié pour les personnages », et « Faire aimer ses personnages ».

      Il est tout à fait possible de créer des loosers attachants, mais ça demande deux fois plus d’attention pour éviter :
      1) qu’ils génèrent de la pitié (s’ils évoluent et s’assument, c’est bien),
      2) pour qu’on les aime. Et si on ne peut pas les aimer pour leur compétence, il faut bien veiller à ce qu’il y ait « le reste ». L’auto-dérision, dans ce cadre, ne suffit pas.

      Mais on peut évidemment aussi créer des loosers. C’est juste devenu un sacré cliché, alors ça demande un peu de travail pour que ce soit intéressant et que « ça marche ». Bonne écriture !
      🙂

      Aimé par 1 personne

  2. Merci pour ta réponse, je pense que je vais lire tous tes articles ! J’écris à l’instinct et je sens qu’il est temps d’ajouter de la technique et de la réflexion à mon écriture.
    A bientôt !

    Aimé par 1 personne

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