Choisir sa narration – 3ème personne focalisée

« Chaque fois, cependant, il se dégageait et retournait, souvent à un endroit différent, afin de voir le jeu sous un autre angle. Il était trop petit pour voir les commandes, la façon dont on jouait effectivement. Cela n’avait pas d’importance. Il voyait les mouvements. La façon dont le joueur creusait des tunnels dans le noir, des tunnels de lumière que l’ennemi traquait et suivait impitoyablement jusqu’à ce qu’il ait capturé le vaisseau adverse. Le joueur pouvait tendre des pièges : mines, bombes, boucles qui contraignaient l’ennemi à tourner en rond indéfiniment. Il y avait des joueurs adroits. D’autres perdaient rapidement. Ender préférait, toutefois, que deux joueurs s’affrontent. Chacun était obligé d’utiliser les tunnels de l’autre et la valeur des individus, sur le plan de cette stratégie, apparaissait rapidement. »

(La Stratégie Ender — Orson Scott Card)

NARRATION À LA TROISIÈME PERSONNE EN FOCALISATION INTERNE

Cet article s’attarde sur la narration à la troisième personne focalisée. C’est de loin le type de narration le plus exploité en fiction de nos jours.

Dans la peau du personnage

Dans cette narration, les mots que nous lisons ne sont issus ni de la bouche d’un personnage, ni d’un conteur omniscient. En fait, on a l’impression qu’il n’y a pas de narrateur. Personne ne nous raconte d’histoire. Nous assistons aux faits depuis l’intérieur de la tête d’un personnage du récit. Il ne nous parle pas, n’a pas conscience de notre présence : c’est comme si nous étions incarnés en lui.

Pour faire une analogie, c’est comme si le lecteur se mettait directement dans la peau de l’un des personnages, comme du cosplay :
— soit un seul personnage pour tout le récit ;
— soit un personnage différent à chaque chapitre, en changeant d’un chapitre sur un autre (mais en restant en général focalisé sur une poignée de personnages majeurs récurrents).

Tout est raconté selon le prisme du personnage de point de vue, et le lecteur ne sait alors et ne voit que ce que le personnage sait ou voit. Le lecteur ne peut pas être plus proche du personnage qu’avec cette narration puisqu’il est lui.

Points forts

Un narrateur invisible

Le premier point fort de cette narration est l’invisibilité qu’elle procure au narrateur : on a l’impression qu’il n’y en a pas. Le lecteur est comme directement branché dans la tête du personnage (sans même le filtre de la conscience du personnage). Le personnage n’a pas conscience de la présence du lecteur, et personne ne raconte l’histoire au lecteur : ce dernier la « vit », directement. Cela augmente d’autant son immersion et son implication.

La première personne et le récit omniscient sont par nature dans la « présentation » (= quelqu’un nous raconte une histoire), ce qui est néfaste pour l’immersion. La troisième personne focalisée est dans la « représentation » (on nous montre une histoire). Si ton but est d’impliquer émotionnellement le lecteur auprès de ton protagoniste, avec le minimum de distraction, la troisième personne focalisée est presque toujours le meilleur choix.

Une possibilité de personnages multiples

Certes « limitée » à un personnage par chapitre, cette narration n’est pas complètement dénuée de flexibilité. On évitera de changer de personnage de point de vue dans un même paragraphe (pour ne pas perturber le flux de lecture et casser la fiction, car « changer d’incarnation » représente un effort pour le lecteur). Néanmoins, l’auteur a la possibilité de varier ses personnages de point de vue au fil des chapitres. Cela lui offre plus de possibilités pour raconter son histoire, développer sa scénarisation ou jouer avec l’ironie dramatique, même s’il n’aura jamais la même souplesse qu’avec un narrateur omniscient. On appelle ce type de roman « un récit choral », où chaque personnage est une ligne narrative qui concoure à un « tout ». C’est plus facile à faire à la 3ème personne focalisée qu’à la 1ère personne au présent, justement parce que le « je » incarné à la première personne rend plus difficile de changer de personnage à chaque chapitre.

Un style neutre

La narration à la troisième personne focalisée a un but premier d’immersion. L’auteur s’efface derrière son histoire et ses personnages. Cela signifie que cette narration « autorise » un style neutre et sans fioriture (un style très simple fonctionnera très bien). Pour un auteur qui n’a pas une plume très marquée, cela permet de repousser l’importance du style au second plan, masquant ainsi les petits défauts d’écriture et laissant l’histoire en vedette. Cela ne signifie pas que l’auteur ne doit pas faire d’effort ni que c’est une narration faite pour ceux qui ne savent pas écrire ! Mais c’est un fait : dans cette narration, le personnage est mis en avant, et le style est un peu caché derrière. Si ce dernier n’est pas flamboyant, cela se remarquera moins (mieux : un style très marqué pourrait nuire à l’immersion tant recherchée et à l’illusion que le lecteur est le personnage).

Points faibles

Un texte plus long

La narration à la troisième personne focalisée gomme toute distance entre lecteur et personnage, mais cela a un prix : à action égale, la longueur de texte est plus conséquente pour raconter les mêmes événements. En effet, l’immersion de cette narration passe par le fait de « montrer » au lieu de « raconter », ce qui est généralement plus long à faire. En cas d’intrigue complexe et de nombreux personnages, cela peut vite transformer un projet de roman en projet de série ou de saga.

Une narration sans mensonge

On place le lecteur « dans » le personnage, et il a donc accès à tout ce que sait ce dernier. Un narrateur à la première personne (au passé) peut mentir. Un narrateur omniscient peut nous dissimuler des faits. Une narration focalisée, elle, ne le peut pas : si le personnage sait quelque chose d’important en lien avec l’action en cours, le lecteur doit le savoir, sous peine de casser la fameuse immersion et le lien « lecteur-personnage » (le gros point fort de cette narration). Si tu es du genre « auteur cachottier », prudence ! Choisis tes personnages de point de vue en fonction de ce qu’ils savent ou pas, ou tu risques de te retrouver coincé par des incohérences.

Une exposition parfois plus difficile

On place le lecteur « dans » le personnage, et il a donc accès à tout ce que sait ce dernier… mais seulement à condition que le personnage de point de vue y pense. Lorsque tu crées un concept nouveau dans ton livre (une technologie, un objet, une créature, etc.), un narrateur omniscient peut facilement prendre un paragraphe à nous expliquer de quoi il s’agit. Un narrateur à la première personne a souvent une raison de nous l’expliquer. Or, en focalisation interne, s’il s’agit de quelque chose de courant pour le personnage, celui-ci n’a aucune raison de s’y appesantir et le texte n’a aucune raison de nous le décrire en détail ou de nous expliquer son fonctionnement. Cela rend l’exposition d’univers de fiction plus délicat et exige de l’auteur un peu de doigté et d’imagination pour créer des scènes dans lesquelles le contexte aidera le lecteur à comprendre de quoi il retourne.

Tenir sa narration

La narration à la 3ème personne focalisée est plutôt technique car elle repose sur un principe assez mal connu de l’écriture : le montrer plutôt que raconter (le célèbre « show, don’t tell »). Le principal intérêt de cette narration est l’immersion, et elle repose donc sur la capacité de l’auteur à gommer le plus possible toute distance narrative (j’en avais fait un article dédié tant c’est un sujet important). Tenir cette narration, cela signifie de ne pas la confondre avec un narrateur omniscient, et de maintenir la plus grande immersion possible :

Désignation des personnages

À moins d’être Alain Delon, ton protagoniste ne devrait pas penser à lui-même à la 3ème personne. Or, c’est bien l’impression que nous donne certains textes qui désignent les personnaes par des substituts tels que « la jeune femme » ou « le garçon brun ». Ce sont des jugements externes, que l’on retrouve souvent dans les récits avec narrateur omniscient. Or, le personnage ne devrait pas se penser comme tel : cela nous sort de sa tête. Dans une narration à la 3ème personne focalisée, tu n’as généralement besoin d’utiliser que le prénom du personnage et le pronom il/elle. C’est tout.

Verbes de pensées et sensations

Si tu écris « Linara aperçut un lapin bondir dans un buisson », tu racontes ce que voit Linara, et le lecteur a l’impression d’observer Linara de l’extérieur. Dans sa tête, il imagine Linara sursauter, tourner la tête, puis seulement il imagine le lapin qui bondit.

Si tu écris directement « Un lapin bondit dans un buisson », tu montres ce que voit Linara, et le lecteur a l’impression d’être Linara (or c’est bien cela l’effet recherché quand on écrit à la 3ème personne focalisée). Dans son esprit, il « ne voit plus » le personnage de Linara. Son imagination lui montre uniquement l’image du lapin bondissant, comme s’il regardait la scène par les yeux du personnage. Il a ainsi l’impression d’être dans sa tête, et non d’être à côté d’elle.

Descriptions

Les descriptions devraient être biaisées, et non objectives. Comme dans un récit à la première personne, tout devrait être teinté par le point de vue du personnage de point de vue.

***

Pour conclure, nous résumerons donc en disant que le récit à la troisième personne focalisée est un outil parfait pour l’immersion. La plupart des lecteurs lisent pour s’immerger dans la vie des personnages, et pour cette perspective précise, la narration à la troisième personne limitée est la meilleure. Seule la narration à la première personne au présent peut la concurrencer sur l’immersion, mais elle a plus de contraintes dramaturgiques.

 La narration focalisée exige une compréhension technique du « montrer plutôt que raconter », mais une fois que c’est assimilé, c’est un choix plus aisé pour un écrivain débutant :

1) parce que le récit à la troisième personne focalisée n’exige pas la même maîtrise de langage que les deux autres (il est a priori « moins littéraire » et autorise un style plus neutre),

2) parce qu’il est plus familier et naturel, car c’est un type de récit prédominant aujourd’hui et que les gens en ont l’habitude.

Tu as peur de mélanger le narrateur omniscient et la narration à la troisième personne focalisée ? J’ai rédigé un article en deux parties pour ne pas les mélanger et savoir garder le cap de la narration que tu as choisie. La plus grande difficulté stylistique de la narration focalisée est d’y mettre sans le vouloir de la distance narrative. Je t’explique dans cet article ce que c’est, en quoi elle est gênante et comment l’éviter. Tout repose sur le fait de savoir « montrer plutôt que raconter » (un conseil et un adage qui est justement dédié à cette narration).


AUTRES ARTICLES DE LA SÉRIE
Sommaire
Narration à la première personne au passé
Narration à la première personne au présent
Narration à la troisième personne externe – narrateur omniscient
Synthèse


(29 commentaires)

  1. Après avoir lu ton analyse de la narration à la première personne et celle-ci, je dois avouer être étonné, car en terme d’immersion, j’ai presque le sentiment inverse vis avis de ces deux types de narration.
    La 1ère personne ne me donne pas l’impression que l’on me raconte quelque chose, mais de vivre la chose en question (même quand l’histoire est un écrit dans un recueil du héros).
    La 3ème personne focalisée quand à elle, me donne plutôt l’impression d’être une camera, certes dans le feu de l’action, mais ne m’immerge pas spécialement à l’intérieur d’un personnage (même si nous avons accès à toutes les infos du héros).
    Cette différence de point de vue était intéressante à lire en tout cas !

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