Choisir sa narration – Sommaire

« Il va donner son point de vue sur les points de vue ?
— Voilà, c’est ça. »


La narration, c’est la façon dont on écrit, concrètement, un livre. Il existe de nombreuses façons d’aborder un texte : est-ce une voix impersonnelle qui nous raconte une histoire ? Un personnage du récit qui nous parle ? Survole-t-on le décor ? Est-on comme « attaché » à un personnage de point de vue ? Le texte est-il au passé, au présent ? Au fil du temps, les auteurs ont créé de nombreuses narrations différentes, dont certaines reviennent plus que d’autres dans les ouvrages de fiction. C’est littéralement le B-A-BA de l’écriture : un auteur est obligé de choisir sa narration avant de pouvoir poser la première ligne de son texte, puisque c’est la narration qu’on choisit qui induit comment on va pouvoir écrire… et donc comment le lecteur va recevoir le texte.

Or, trop d’auteurs ne choisissent pas vraiment leur narration : cette décision se fait de façon inconsciente, au feeling, ou par goût personnel. Pourquoi ? Eh bien parce que, s’il est aisé de trouver des articles sur les différentes narrations existantes, il est beaucoup plus compliqué de trouver des conseils concrets et objectifs pour CHOISIR un type de narration plutôt qu’un autre par rapport à nos objectifs d’auteur. C’est l’ambition de cette série d’articles.

Par souci de clarté de de concision, et même s’il existe d’autres narrations, je me focaliserai sur les quatre narrations les plus courantes en fiction :

1) Le récit à la première personne au passé

Le récit est rédigé à la première personne du singulier, et les verbes sont conjugués au passé.

« Il se tenait au pied de mon lit, une lampe à la main. En soi, l’objet constituait déjà une rareté à Castelcerf où les bougies étaient plus courantes, mais ce ne fut pas seulement la lueur jaunâtre de la lampe qui retint mon attention : l’homme en lui même était étrange. »

L’Assassin Royal (Robin Hobb)

« À peine le temps de me pencher au-dessus du bastingage : mon dernier repas, arrosé de piquette, a jailli hors de mes lèvres. Il a suivi un trajectoire fétide avant de se perdre dans l’écume et les vagues. Encore convulsé par les hauts-le-coeur, j’ai essuyé les filaments baveux qui me poissaient le menton. »

Gagner la guerre (Jean-Philippe Jaworski)

Spécificité : le narrateur est l’un des personnages du récit (dit « personnage de point de vue »), qui raconte son histoire passée, comme un témoignage.

[Lien vers l’article sur le récit à la première personne au passé]

2) Le récit à la première personne au présent

Le récit est rédigé à la première personne du singulier, mais cette fois les verbes sont conjugués au présent.

« À mon réveil, l’autre côté du lit est tout froid. Je tâtonne, je cherche la chaleur de Prim, mais je n’attrape que la grosse toile du matelas. Elle a dû faire un mauvais rêve et grimper dans le lit de maman. Normal : c’est le jour de la Moisson.
Je me redresse sur un coude. Il y a suffisamment de lumière dans la chambre à coucher pour que je les voie. Ma petite sœur Prim, pelotonnée contre ma mère, leurs joues collées l’une à l’autre.
 »

Hunger Games (Suzanne Collins)

« Je me lève de ma chaise, avance vers la lumière du soleil mes pieds enfermés dans leurs souliers rouges, à talons plats pour ménager le dos, pas pour danser. Les gants rouges sont posés sur le lit. Je m’en saisis et les enfile, un doigt après l’autre. Tout, à part les ailes de ma coiffe, est rouge : couleur de sang, qui nous définit. La robe aux larges manches est ajustée sur le buste, froncée à la taille, ample du bas et nous arrive à la cheville. Les ailes blanches aussi sont réglementaires ; elles ont vocation à nous empêcher de voir et d’être vues. Le rouge ne me va pas, ça n’a jamais été ma couleur. J’attrape le panier à provisions, le glisse à mon bras. »

La Servante écarlate (Margaret Atwood)

Spécificité : le narrateur est l’un des personnages du récit (dit « personnage de point de vue »), qui raconte ce qui lui arrive.

Attention, il existe deux cas distincts : dans le premier, le récit est au présent de l’indicatif, et le texte nous relate les événements « en direct », à l’instant où ils se produisent (comme dans les exemples ci-dessus) ; dans le second, le récit est au présent de narration (ou « présent historique »), et même si les verbes sont conjugués au présent, il est clair que les événements appartiennent au passé et sont relatés a posteriori.

Dans le second cas, cette narration se rapproche de la 1ère personne au passé. Mais dans le premier cas, il n’en est rien ! Les avantages et inconvénients de ces deux narrations n’ont alors rien en commun !

[Lien vers l’article sur le récit à la première personne au présent]

3) Le récit à la troisième personne externe (narrateur omniscient)

Le récit est rédigé à la troisième personne du singulier. Les verbes sont conjugués le plus souvent au passé (mais le récit peut aussi – rarement – être au présent).

« Quoi qu’il en soit, il fut prouvé, beaucoup plus tard, que le bois de cet arbre possédait encore une certaine magie. »

Chroniques de Narnia (C.S. Lewis)

« Quant à Bilbo Bessac, il n’avait cessé, tout au long de son discours, de tripoter l’anneau d’or qui se trouvait dans sa poche : son anneau magique qu’il avait tenu secret pendant tant d’années. En descendant de sa chaise, il le glissa à son doigt, et aucun hobbit ne devait jamais le revoir à Hobbiteville. »

Le Seigneur des Anneaux (JRR Tolkien)

Spécificité : le récit nous est conté par une personne sans nom, une sorte de « voix off » qui n’est PAS un personnage de l’histoire. Ce conteur sait tout : passé, présent, futur, ainsi que tout ce que pensent tous les personnages.

[Lien vers l’article sur le narrateur omniscient]

4) Le récit à la troisième personne en focalisation interne

Le récit est rédigé à la troisième personne du singulier. Les verbes sont conjugués le plus souvent au passé (mais le récit peut aussi – rarement – être au présent).

« Szeth se leva et entreprit de se frayer un chemin à travers la pièce. Les festivités s’éternisaient ; même le roi s’était retiré depuis plusieurs heures. Mais beaucoup festoyaient toujours. Szeth fut contraint de contourner Dalinar Kholin – le propre frère du roi – qui était affalé, totalement ivre, à une petite table. »

La Voie des Rois, Les Archives de Roshar tome 1 (Brandon Sanderson)

« Lors du banquet de début d’année, Harry avait senti que le professeur Rogue ne l’aimait pas beaucoup. À la fin du premier cours de potions, il se rendit compte qu’il s’était trompé : en réalité, Rogue le haïssait. »

Harry Potter à l’école des sorciers (JK Rowling)

Spécificité : cette narration, qui peut ressembler au premier abord au narrateur omniscient, est en réalité très différente. Ici, personne ne nous « raconte » l’histoire, nous la vivons en direct depuis la tête d’un personnage, dit « personnage de point de vue ». Nous voyons ses actions, et avons accès à toutes ses pensées et ses ressentis. Néanmoins nous y sommes aussi limités : le lecteur ne sait que ce que le personnage sait, ne voit que ce qu’il voit, etc. Même si dans la forme elle ressemble à la narration omnisciente, c’est donc une narration qui n’a absolument rien à voir. Les avantages/inconvénients de ces deux narrations sont diamétralement opposées !

Dans de nombreux livres en narration focalisée, l’auteur se limite à un seul personnage de point de vue (comme dans Harry Potter, où nous ne suivons toujours que le personnage de Harry). Dans d’autres, il change de personnage d’un chapitre à l’autre (comme dans Les Archives de Roshar, où nous suivons de nombreux personnages différents). Néanmoins, dans un même chapitre, cette narration ne suit toujours qu’un seul personnage à la fois. Il s’y limite, et ne raconte que ce que ressent, voit, sait le personnage en question.

[Lien vers l’article sur la narration à la 3ème personne focalisée]

Comme les auteurs ont tendance à mélanger sans le vouloir le narrateur omniscient et la troisième personne focalisée, j’ai préparé un article en deux parties pour ne pas les confondre et tirer le meilleur parti de ton choix de narration.

***

Il existe d’autres types de narration. Certains romans sont rédigés à la seconde personne du singulier (« tu »). D’autres utilisent des cadres narratifs particuliers, comme les récits épistolaires, où chaque chapitre est un courrier échangé entre deux personnages (c’est encore une autre façon d’écrire à la première personne du singulier, très différente). Néanmoins, afin d’atteindre les objectifs de clarté que je me suis fixés pour cette série, je m’en tiendrai aux quatre majeures listées ci-dessus, puisqu’une (très) large majorité des romans de fiction rentrent dans l’une de ces quatre catégories de narration.

J’ai ainsi dédié un post à chacune de ces possibilités, pour tenter d’en préciser les spécificités : qu’est-ce qu’elles « font le mieux » ? Quels sont leurs inconvénients ou pièges ? Mon but est de pouvoir t’aider à choisir — sur la base de critères objectifs — laquelle est la plus adaptée en fonction de ton projet d’écriture.

Mélanger les narrations

En théorie, tout est possible en littérature, et puisque tu es l’auteur/autrice, tu fais ce que tu veux. Si tu souhaites changer de narration en cours de récit ou alterner d’un chapitre à un autre, fais comme tu le souhaites ! Néanmoins, sache que peu de romans le font.

En pratique, la grande majorité des livres se limite généralement à un seul type de narration. La raison en est simple : la narration est l’une des premières choses que le lecteur s’approprie sans le savoir, après seulement quelques lignes. Un changement de narration casse la fluidité du récit, et peut générer une grande confusion chez le lecteur. Or, le principal travail de l’auteur, c’est de maintenir l’illusion de la fiction de bout en bout. Le lecteur doit oublier qu’il est en train de lire un livre, rédigé par un auteur. The show must go on. D’une manière générale, sauf exception voulue et maîtrisée :

un récit = un type de narration.

Si tu tiens absolument à changer de narration dans ton récit (ou de personnage narrateur, ou de personnage de point de vue), il est très préférable de le faire lors d’un changement de chapitre, qui est déjà par nature une pause dans la lecture. Par exemple, le premier tome de La Passe-miroirs de Christelle Dabos est en très large majorité écrit à la troisième personne focalisée (on y suit le personnage d’Ophélie). Pour des raisons justifiées par son histoire, l’autrice a néanmoins intercalé ici et là des passages rédigés à la première personne du singulier au présent… mais ils font l’objet de chapitres bien distincts et sont très clairement identifiés.

Autant dire qu’il vaut mieux choisir avec soin la narration de son récit, car les narrations ne sont pas qu’affaire de pronoms et de conjugaisons. Tu ne peux pas transformer une narration à la 1ère personne au présent en une narration à la 1ère personne au passé juste en modifiant la fin des verbes : chaque narration est bien plus complexe et spécifique que cela (d’où ces articles). Certaines te permettent de faire des choses que d’autres ne t’autorisent pas. Changer de narration en cours de projet revient le plus souvent à devoir tout réécrire. Autant se poser les bonnes questions avant de commencer, n’est-ce pas ?

[Lien vers le post de synthèse]


(1) L’ouvrage le plus précieux, clair et concret qu’il m’ait été donné de lire en français est une traduction, et elle est hélas difficile à trouver désormais. Il s’agit de « Personnages et points de vue » de l’auteur américain Orson Scott Card (de nombreuses fois primé pour ses livres de fantasy ou de SF). Si jamais tu lis l’anglais, je te conseille plus que vivement les articles de l’éditrice américaine Chris Winkle sur le site de Mythcreants. Un point d’entrée général est un article de synthèse que j’ai adapté en français et publié chez Scribbook.


(53 commentaires)

    1. Hélas, oui, le trouver en français (à un prix raisonnable) est compliqué. Pour ceux que la langue de Shakespeare n’effraie pas, foncez ! Mais l’intérêt du livre est surtout dans ses nombreux exemples, et si vous écrivez en français, le mieux encore est de trouver une version française. Personnellement, j’ai acheté mon exemplaire sur une librairie en ligne… québecoise. 😀

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  1. Bonjour, un grand merci pour cet article très utile et très didactique. Il va beaucoup m’aider. Pour information, le livre « Personnage et points de vue » a été ré-édité et il est disponible assez facilement. Je ne citerai pas de site mais foncez. Je l’ai acheté et dévoré. Il est effectivement très bien.

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour!

    Si j’ai bien compris grosso modo, la narration est écrite (généralement) à la première ou troisième personne du singulier et on doit y rester tout le long du récit, mais que l’on peut changer de point de vue qui est omniscient, dans la tête d’un (ou plusieurs) personnage en alternance de chapitre, ou on le suit.

    Ça mérite réflexion tout de même tous ces articles (très intéressant d’ailleurs à lire), ça pourrait expliquer pourquoi certaines scènes que j’écris me dérangent. Je vais devoir relire chapitre par chapitre. Je sais que j’écris toujours à la troisième personne, mais ensuite je peux m’attarder sur le point de vu interne d’un personnage et à un moment changer de personnage dans le même chapitre. Je vais retourner étudier ces articles avec mon histoire sous les yeux, ça me rentrera peut-être mieux dans la tête.

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    1. Pour être plus clair et en résumé :
      – à la première personne, généralement, on garde le même point de vue tout le livre (et si jamais on veut vraiment changer de personnage, il faut changer de chapitre).
      – à la troisième personne focalisée, on reste en point de vue interne sur un seul personnage, soit tout le livre, soit au moins tout le chapitre (s’il y a plusieurs personnages de points de vue, on peut changer d’un chapitre sur un autre).
      – en omniscient, on peut sauter d’un personnage à un autre d’une ligne à l’autre ou d’un paragraphe à l’autre (mais cela crée de la distance narrative et c’est un point faible de l’omniscient). L’omniscient a d’autres avantages pour compenser ça, voir l’article « utiliser l’omniscient à bon escient ».

      Beaucoup de gens mélangent sans le vouloir la 3ème personne focalisée et l’omniscient, et c’est un défaut important (si c’est ton cas, tu peux lire aussi l’article « omniscient vs 3ème personne focalisée »).
      J’espère avoir éclairci la situation.
      🙂

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  3. Bonjour, désolé d’envoyer un commentaire si tard, mais je m’interrogeais surtout sur la frontière entre l’omniscient et la 1e personne.
    En quoi réside la différence fondamentale entre les deux ? Le fait que le narrateur appartient ou non à l’univers fictif de l’histoire ? Mais quand Tolkien estime qu’il doit présenter les hobbits à cause de leur « raréfaction de nos jours », ne place-t-il pas son narrateur omniscient dans l’univers qu’il a créé ?
    Le fait que le narrateur sache tout ou ne connaisse que son point de vue ? Mais quand Watson nous raconte son histoire, ne sommes-nous pas déjà à la fin de celle-ci, et son ignorance de l’identité de l’assassin n’est-elle pas d’abord une feinte de conteur plutôt qu’une limitation liée à son manque de compréhension ?
    La participation active du narrateur à l’histoire ? Mais n’est-il pas possible de se trouver sur une frontière un peu floue entre les deux ? Certains conteurs omniscients ne pourraient-ils pas être des personnages très secondaires, voire anonymes, de simples témoins mais qui, à leur petite échelle, auraient donc quand même participé à l’histoire ? Un exemple un peu bancal me vient en tête, parce qu’il est issu de l’audio-visuel, mais le troubadour du « Robin des bois » de Disney me semble se trouver sur cette frontière : sa présence est tellement minime dans l’histoire qu’il fonctionne tout à fait comme un narrateur omniscient, et pourtant il est bien un personnage.
    Désolé pour la longueur et l’aspect très théorique de cette question, mais la lecture de vos articles m’a pas mal fait réfléchir sur cet aspect de la littérature (quand j’écris et quand je dois l’expliquer à des élèves) et j’ai tendance à m’emballer quand je suis intéressé…

    Aimé par 1 personne

    1. La réponse à la question se trouve dans le terme « omniscient » : à partir du moment où le narrateur est un personnage de l’histoire, il n’est pas omniscient. Watson ne sait pas TOUT. Même s’il raconte l’enquête a posteriori et qu’il connaît l’identité de l’assassin quand il nous fait le récit de l’histoire, ce n’est pas pour autant qu’il peut raconter ce qui se passe dans la tête des différents personnages (et a fortiori, dans la tête de Holmes). Idem pour le troubadour : un personnage du récit nous raconte les choses de son point de vue de personnage du récit, ce qui n’a pas le même effet qu’une « voix off » qui peut sauter des kilomètres d’une scène à une autre et nous raconter ce qu’il se passe dans les têtes des différents personnages. L’exposé sur les Hobbits par le narrateur omniscient chez Tolkien donne un effet tout autre que si l’histoire nous était narrée par Bilbon ou Frodon.
      Ni l’un ni l’autre ne sont « mieux » ou « moins bien » : ce sont juste des effets de rendu très différents. L’intérêt de choisir l’un ou l’autre (ou encore une autre narration) dépend de ce qu’on vise. Et là, je te renvoie aux articles proprement dit pour différencier quelle narration est plus efficace a priori selon quels cas.
      En espérant que cette réponse t’éclaire.
      🙂

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  4. Merci, c’est tout à fait clair ! Je crois que je vais faire référence à ce site pour la leçon que je prépare sur la narration. Il est précis et pratique. Et leur donner des exercices d’écriture, aussi : on comprend mieux quand on pratique ! 😉

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    1. Comme dirait l’auteur Lionel Davoust, tout est possible tant que c’est bien fait. 🙂 Comme ça, à brûle-pourpoint, j’ai un peu de mal à imaginer pourquoi quelqu’un se raconterait son histoire à lui-même, mais par exemple ça pourrait être une façon de consigner sa mémoire pour plus tard (par exemple s’il craint d’oublier les détails et l’émotion d’ici vingt ans).
      Ce n’est pas indispensable de trouver une bonne raison, de nombreux livres font l’impasse sur ça, mais d’expérience ça renforce vraiment l’histoire quand l’auteur a ça en tête.
      Bonne écriture !
      🙂

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