Choisir sa narration – 1ère personne au présent

— Il est dedans…
— Comment tu peux savoir qu’il est dedans ?

Arshavin a un petit hoquet rieur, surpris. À ce moment-ci de l’examen final, après soixante-dix-neuf semaines de formation où il m’a tout appris, il ne s’attendait pas, de ma part, à une aussi potache provocation. Ça m’a échappé. Son bras est toujours tendu vers la porte close, vitrée dans sa partie supérieure, afin de m’inviter à entrer dans la salle… Il me toise à plein visage, avec son calme lunaire et ses yeux pers qui sont un hommage quotidien à l’intelligence.

(Les Furtifs — Alain Damasio)

NARRATION À LA PREMIÈRE PERSONNE AU PRÉSENT

Cet article est inédit dans la série initiale que j’avais rédigée en 2016, mais il devient nécessaire. Non seulement parce que le présent est de plus en plus employé, mais aussi et surtout parce que cette narration contient en réalité deux cas différents, qui se ressemblent mais sont pourtant distincts en termes d’effets et rendu. En particulier, l’un de ces deux cas est radicalement différent de la 1ère personne au passé.

Présent de l’indicatif vs Présent de narration

Distinguons deux cas qui n’ont rien à voir en termes d’effet sur le lecteur, et donc en termes d’écriture.

1. Le récit au présent de narration

Dans cette narration, les verbes sont conjugués au présent, mais le cadre narratif qui est fourni rend limpide le fait que les événements appartiennent au passé. Le personnage-narrateur nous raconte aujourd’hui des événements passés, mais en utilisant le présent.

« On est tankés dans mon box habituel. Mon public : quatre faiseurs du showbiz dans un état pire que le mien. Déambulateurs, cannes et bonbonnes d’oxygène bloquent les accès à la cuisine. Freddy Otash le Frondeur tient le crachoir.
On est à la fin de l’été 92. J’ai soixante-dix ans et je suis dans un super sale état. Depuis que je suis sorti du ventre de ma mère, je m’envoie des litres de scotch et trois paquets de clopes par jour. J’ai de l’emphysème et le palpitant patraque. »

Panique Générale – James Ellroy

« À l’époque, je suis encore jeune ; je porte les cheveux longs, mon visage est glabre, mon corps possède la vigueur flexible du baliveau. Et pourtant, je me crois déjà vieux. Je suis plein de la sottise ombrageuse des coquelets : parce que j’ai parcouru le monde, parce que j’ai tué, parce que j’ai connu la morsure du fer, je me considère d’ores et déjà comme un héros. Au vrai, je suis d’une bêtise à pleurer. »

Même pas mort, Rois du monde tome 1 – Jean-Philippe Jaworski

Avec ce type de narration, on se retrouve dans un cas très similaire au récit à la 1ère personne au passé. En particulier, cette narration en a tous les points forts ! Sont ainsi conservés intacts la complicité avec le lecteur, l’aspect de témoignage, ainsi que le recul du personnage sur lui-même (« Au vrai, je suis d’une bêtise à pleurer » ). À cela s’associent les avantages du présent, à savoir un impact plus fort et immédiat, ainsi qu’un effet de discours oral (c’est ce dernier qui renforce la sensation de témoignage et rend une impression de réel). Je te renvoie alors à l’article sur la narration à la 1ère personne au passé : les avantages et inconvénients sont globalement les mêmes, le présent donnant un peu plus d’immédiateté et d’oralité, le passé un peu plus un ton d’archive écrite. Il s’agit donc de faire ton choix en fonction de tes objectifs de rendu.

2. Le récit au présent de l’indicatif

Dans cette narration, les verbes sont conjugués au présent, mais il n’y a pas de cadre narratif nous laissant entendre qu’un personnage nous raconte des faits a posteriori. En fait, le personnage ne nous parle pas et ne s’adresse à personne : cette narration émule le fait de « lire dans les pensées » du personnage, en direct. Nous voyons les événements se dérouler au moment où le personnage en fait l’expérience.

« Chez moi, il y a un miroir. Il se trouve à l’étage sur le palier, derrière un panneau coulissant. Les règles de notre faction m’autorisent à m’y regarder le deuxième jour de chaque trimestre, quand ma mère me coupe les cheveux.
Je m’assois sur le tabouret et elle se tient derrière moi avec les ciseaux. Mes mèches tombent par terre en formant de lourds anneaux blonds. »

Divergente, tome 1 – Veronica Roth

« Je me lève de ma chaise, avance vers la lumière du soleil mes pieds enfermés dans leurs souliers rouges, à talons plats pour ménager le dos, pas pour danser. Les gants rouges sont posés sur le lit. Je m’en saisis et les enfile, un doigt après l’autre. Tout, à part les ailes de ma coiffe, est rouge : couleur de sang, qui nous définit. La robe aux larges manches est ajustée sur le buste, froncée à la taille, ample du bas et nous arrive à la cheville. Les ailes blanches aussi sont réglementaires ; elles ont vocation à nous empêcher de voir et d’être vues. Le rouge ne me va pas, ça n’a jamais été ma couleur. J’attrape le panier à provisions, le glisse à mon bras. »

La Servante écarlate – Margaret Atwood

Avec une narration au présent de l’indicatif, attention, tout change ! On se retrouve dans un cas qui n’a rien en commun avec à la 1ère personne au passé. En particulier, cette narration n’a pas du tout les mêmes points forts ! Ni les mêmes faiblesses. Ce sont ces points que cet article va développer.

On perd les avantages de la 1ère personne au passé

Dans cette narration, c’est comme si nous étions dans la tête du personnage et que nous étions soudain capable d’entendre ses pensées. Nous entendons donc sa voix, même s’il ne « parle » pas vraiment : il pense, et au fur et à mesure de ses actions, nous entendons ses pensées. Il est très important de comprendre à quel point cette narration est radicalement différente de la 1ère personne au passé :

  • Au passé, la 1ère personne crée une complicité entre le personnage-narrateur et le lecteur, puisque le premier raconte son histoire au second, mais l’usage du présent donne un tout autre effet : le personnage ne s’adresse à personne sinon à lui-même, un peu comme s’il parlait tout seul. Il n’a pas conscience de raconter son histoire à quelqu’un, et pour lui le lecteur n’existe pas.
  • Au passé, la 1ère personne donne une impression de réel via son format de témoignage et de confession, mais l’usage du présent fait disparaître cet aspect de « récit a posteriori ».
  • Au passé, la 1ère personne approfondit notre vision du personnage via son regard sur lui-même et ses décisions passées, ce qui étoffe son caractère et souligne son évolution, mais cet effet disparaît avec le présent puisque le personnage raconte l’histoire en direct sans aucune réflexion a posteriori sur ses actions.

D’un point de vue technique, la narration à la 1ère personne au présent de l’indicatif a plutôt le même objectif que la narration à la 3ème personne en focalisation interne : l’immersion. Ce sont deux narrations qui nous placent dans la tête du personnage au moment-même des faits relatés.

Points forts

Plus d’immédiateté

Évidemment, la première raison de l’usage d’un récit au présent est de gagner en « immédiateté ». Au passé, la 1ère personne génère une certaine distance aux faits (puisqu’ils ont eu lieu avant). Au présent, le personnage nous les décrit à l’instant même où ils arrivent, et nous avons ses pensées et ses réactions en live. Cela donne un effet particulier, plus immédiat et intense. Cette intensité fonctionne un peu comme un zoom ou un ralenti au cinéma : un bon moyen de créer un récit haletant et/ou oppressant.

Un personnage vu de l’intérieur

Un second intérêt de cette narration est notre placement de lecteur « dans » la tête du personnage. Le récit acquiert encore plus de personnalité. Outre que cela nous permet de connaître le personnage sans filtre, cela libère l’auteur de certaines contraintes de dramaturgie : plus besoin d’avoir un personnage assez à l’aise pour nous raconter son histoire. Le personnage peut bien être introverti et muet ! Cela ne l’empêche pas de penser, et donc de nous donner accès à ses sentiments les plus secrets, à ses réflexions, etc.

***

La première personne au présent de l’indicatif est donc une narration à privilégier si on tient à écrire à la première personne, mais qu’on voudrait une plus grande immédiateté et une plus grande immersion (le lecteur devient le personnage, alors qu’au passé il écoute le personnage parler). En revanche, cela signifie renoncer aux points forts de la 1ère personne au passé : le rapport de complicité, l’effet de réel et le recul sur les événements.

Points faibles

Comme à la 1ère personne au passé, le personnage narrateur est généralement unique (c’est même presque obligatoirement le cas au présent, car avoir plusieurs personnages qui racontent leurs histoires au présent est particulièrement dérangeant pour le lecteur – à moins que tu te sentes capable de rendre les différents personnages bien distincts au premier coup d’œil comme le fait Alain Damasio dans Les Furtifs, mieux vaut s’abstenir). N’avoir qu’un seul personnage narrateur implique des difficultés de dramaturgie, qui sont encore plus rudes qu’au passé.

Une scénarisation plus compliquée

Le personnage narrateur ne peut raconter que ce qu’il voit et vit en direct, et il ne sait rien de ce que pensent les autres personnages. Au passé, il pouvait encore éventuellement raconter des choses qu’on lui avait rapportées a posteriori, et il pouvait même nous raconter certains événements dans le désordre. Cela devient impossible au présent. Ainsi, le personnage doit se trouver dans toutes les scènes du roman, et doit nous raconter les faits de façon linéaire. C’est un vrai handicap pour le travail de scénarisation.

Au présent, le narrateur perd aussi le recul de la 1ère personne au passé.

  • Il est plus délicat de faire passer le temps, d’évincer les creux de l’histoire et de faire des ellipses. Là où un narrateur au passé peut aisément dire quelque chose comme « pendant deux jours, je décidais de ne rien faire et je me reposais », un narrateur au présent n’est pas censé pouvoir le faire. C’est donc l’auteur qui doit intervenir pour réaliser des ellipses, et cela est un peu plus visible (« Je me réveille et fronce les sourcils. Une semaine s’est écoulée depuis le couronnement. Je n’arrive toujours pas à dormir. ») C’est faisable, mais le lecteur aura plus facilement conscience de l’intervention artificielle de l’auteur pour faire cette « coupe ».
  • Le personnage ne peut pas faire le tri entre les événements importants ou sans intérêts, et nous raconte donc tout en direct comme si tout était important. Cela fonctionne bien si c’est le cas, par exemple dans une intrigue resserrée où tous les événements s’enchaînent de façon intense. Mais cela peut être gênant dans le cas contraire.

Le récit au présent pose moins de problème quand le récit est centré sur une période courte. Cette narration peut permettre d’induire un sentiment haletant d’urgence, ou bien aider à instaurer une ambiance oppressante (idéal par exemple dans le cadre d’un thriller). Dans le cadre d’un récit plus long, lent et posé, c’est une narration qui peut poser plus de problèmes de dramaturgie. Cela dépend des projets, à chaque auteur de le prendre en compte.

Gare au mélodrame

Le narrateur sera (le plus souvent) le personnage principal (protagoniste), celui qui vit l’histoire. C’est donc ce personnage qui affrontera le plus d’épreuves. Or, c’est très difficile de raconter ses propres souffrances à la première personne sans tomber dans le mélodrame (c’est le problème de Fitz dans la série L’Assassin Royal de Robin Hobb) ; c’est aussi difficile de raconter ses réussites ou exploits sans paraître vaniteux (c’est le problème de Kvothe dans la série Le Nom du Vent de Patrick Rothfuss). Ce point, déjà vrai au passé, l’est encore plus au présent ! Un narrateur qui raconte au passé peut relativiser et avoir du recul, au présent il faut écrire la réaction en direct, ce qui demande un certain doigté d’écriture.

Une histoire d’identification

On place le lecteur directement dans la tête du personnage, ce qui l’empêche totalement de se dissocier de lui. C’est normalement un point fort (voir ci-dessus), et c’est la raison pour laquelle on choisit cette narration. Mais cela peut être problématique si le lecteur n’apprécie pas le personnage. Au passé, le personnage est extérieur au lecteur, et il est plus facile d’avoir un personnage avec des défauts qui nous raconte son histoire et ses erreurs a posteriori, car le lecteur peut s’en dissocier (« ce n’est pas moi, c’est lui »). Au présent, si le personnage commet des choses terribles (comme tuer quelqu’un), le lecteur peut moins s’en dissocier à cause de ce « je » incarné, et il peut être amené à le rejeter complètement. Attention donc au choix de personnage avec cette narration.

Les polémiques sur l’emploi du présent

Beaucoup de lecteurs se plaignent des récits à la 1ère personne au présent, mais comme ces récits sont de plus en plus courants, les amateurs et défenseurs de cette narration deviennent eux aussi plus nombreux. C’est surtout une question d’habitude de lecture, je crois, et (peut-être ?) de génération : le passé comme temps du récit est plus conventionnel, mais les jeunes générations (plus habituées à lire au présent qu’avant) semblent moins gênées. De mon côté (avis strictement personnel) j’ai beaucoup de mal à lire des romans rédigés à la première personne au présent de l’indicatif. Le présent devrait rendre ces histoires plus immédiates et immersives : c’est la théorie, et ce que j’explique dans cet article. Mais chez certains lecteurs (comme chez moi) cette narration crée l’effet inverse : dans la vie, personne ne pense en permanence à ses actions sous la forme « je fais ceci, puis je vais à la cuisine pour faire cela, et je prends ma douche, l’eau coule sur mon dos », etc. Cela me donne l’impression d’avoir un personnage qui parle sous hypnose et se remémore ses actions passées (je cite toujours l’exemple du roman La Passe-miroir de Christelle Dabos : l’action centrale présente est écrite à la 3ème personne focalisée au passé, et quelques chapitres à la 1ère personne au présent nous relatent des faits très anciens, remémorés dans une sorte de transe hypnotique par un personnage). Je trouve donc personnellement ces récits désincarnés et distants – l’exact opposé de l’effet recherché. En termes d’immersion, je préfère de loin la 3ème personne en focalisation interne, mais… je suis un vieux. C’est donc une question de préférence – les tiennes en tant qu’auteur, et peut-être aussi celle de ton public cible ? Il faut juste avoir conscience qu’opter pour cette narration est un choix qui divise. Mieux vaut être sûr de bien exploiter ses avantages et de savoir esquiver ses inconvénients.

Tenir sa narration

La narration à la première personne au présent est beaucoup moins naturelle qu’au passé : il est rare que nous l’employions au quotidien, à part pour commenter nos actions en direct au téléphone avec un ami, par exemple. Nous n’avons pas non plus l’habitude de l’entendre. Il y a donc un peu plus de risques de la faire « sonner faux » et de rappeler au lecteur qu’il ne fait que lire un livre. Le risque principal est de sortir de la voix du personnage parce qu’on en a besoin pour des raisons techniques (exposition, description, aparté, ellipse temporelle, etc.). Certains possibilités offertes par le passé disparaissent au présent.

Trouve la « voix » du personnage

Le personnage-narrateur est censé avoir sa « propre voix », sa propre façon de parler, ses expressions, ses tournures de phrase, sa façon de penser. Écrire un récit à la première personne, c’est le faire avec la voix du personnage, pas la sienne propre. Si ce n’est pas pour développer une vraie personnalité autour de ce protagoniste, écrire à la première personne n’en vaut pas la peine, alors fais en sorte de trouver une « voix » à ton personnage. C’est déjà vrai en écrivant au passé, mais ça l’est tout autant voire plus au présent.

Sois 100% sincère

Cette narration nous place dans la tête du personnage, espionnant ses pensées. Cela signifie qu’il ne peut absolument rien nous cacher, et qu’il est incapable de nous mentir. Garde donc ça en tête quand tu écris : tu dois toujours procéder avec la plus grande sincérité et fournir au lecteur toutes les clefs de compréhension du personnage. Ne fais pas de rétention d’informations. Il est toujours possible d’avoir un personnage « qui se ment à lui-même », mais attention, cette grosse ficelle atteint rapidement ses limites ! Si tu as l’intention de faire des cachotteries au lecteur au sujet de ton personnage principal, mieux vaut choisir une autre narration. La première personne au présent est une narration d’immersion, alors immerge-nous.

***

Pour conclure cet article, nous résumerons donc en disant que le récit à la première personne au présent de l’indicatif est très particulière. Elle a provoqué un engouement ces dernières décennies, alors que techniquement elle pose de vrais problèmes. En réalité, ses objectifs sont les mêmes que la narration à la 3ème personne focalisée, et elle vise en particulier une forte immersion… mais elle a des contraintes que la 3ème personne focalisée n’a pas. Cela ne l’empêche pas d’être populaire et de fonctionner, grâce 1) à la forte personnalité du récit à la première personne et 2) à l’immédiateté du présent. Dans certains contextes – par exemple dans des récits vifs qui cherchent un côté haletant ou oppressant comme le thriller, ou dans les romans jeunesse ou young adult où le public cible est moins gêné par l’emploi du présent – c’est une narration qui a fait ses preuves.


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Narration à la première personne au passé
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Synthèse


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