Lorsqu’on écrit, il est possible d’étirer le temps. Plus difficilement, il est possible de le comprimer. Pourquoi est-ce plus difficile ? Parce qu’il existe une contrainte à laquelle on ne peut se soustraire, qui est que l’action du récit ne peut pas vraiment aller plus vite que les yeux de la personne qui nous lit. Le temps de lecture, qu’on le veuille ou non, influe sur le temps du récit : s’il faut dix secondes pour lire un paragraphe, dix secondes s’écouleront dans la tête du lecteur, même si l’action décrite dans l’histoire est censée n’en durer que deux. Réflexions sur ce sujet.
Considérons l’exemple suivant (tiré d’un article-exercice Donner plus d’immédiateté à une scène d’action qui se trouve ici) :
Sera sursauta : une créature monstrueuse se tenait à quelques mètres et courait vers eux. Elle faisait presque deux fois sa taille, se tenait sur deux jambes épaisses aux pieds nus et sales, et avait un front proéminent sous lequel perçaient des yeux d’un rouge funeste, fixés sur eux. La créature rugit.
« C’EST UN TROLL ! » cria David. Il recula de deux pas, tirant Nia derrière lui.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » hurla Sera.
Le troll accéléra, martelant le sol sous ses pieds énormes qui faisaient trembler le sol à chaque pas. Il tendit ses deux mains vers eux.
« COUREZ ! » dit David, avant de s’enfuir le long du chemin avec Nia.
Sera fit volte-face et se précipita derrière eux.
Selon la rapidité du lecteur, il faut vingt à trente secondes pour lire ce passage. D’après ce texte, le troll se trouve au départ « à quelques mètres d’eux » et court dans leur direction, et pourtant – pour le lecteur – il s’écoule une dizaine de secondes pour qu’un personnage s’exclame « c’est un troll ! ». L’expérience de lecture nous laisse à penser que le monstre se trouvait plutôt à l’autre bout d’un terrain de football. En plus du temps que met le troll à approcher, les personnages mettent beaucoup de temps à réagir. Si le troll est si effrayant que David juge la fuite inéluctable, son cri et son départ devraient être immédiats. Au lieu de cela, il identifie le monstre, recule de deux pas, écoute une question de Sera, y répond, avant enfin de se mettre à courir. Nous avons ici l’impression d’une dilatation temporelle, parce que le passage est bien long à lire en comparaison de la brièveté supposée de ce qu’il raconte.
A contrario, j’ai été marqué récemment par le début d’un chapitre tiré de Pieds d’Argile, un tome des Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett.
Hilaria Petitcul entra d’un pas énergique dans les cuisines du palais et tira un carreau d’arbalète dans le plafond.
« Que personne ne bouge ! » brailla-t-elle.
Pourquoi ai-je été marqué ? Parce que je me suis dit que – si j’avais voulu écrire une scène pareille en entrée de chapitre –, j’y aurais très certainement mis bien plus de détails… et que j’aurais ainsi probablement manqué le coche de l’effet recherché – c’est-à-dire, une forme de sursaut, de saisissement. Dans les scènes de braquage au cinéma (dont le passage s’inspire), on a généralement à peine le temps de voir un gangster passer l’entrée d’une banque ou d’un commerce avant qu’il tire un coup de feu en l’air. Filmée, cette scène durerait probablement moins de trois secondes. Écrire une scène qui n’en demande que cinq ou six pour être lue, c’est brillant.
Un effet réel
Les auteurs n’y peuvent pas grand-chose : la lecture demande du temps, et c’est un temps long. Lorsque nous rédigeons la description d’un personnage que notre héros rencontre, cela peut prendre un long paragraphe pour décrire ce que notre héros embrasse d’un seul coup d’œil. Quand on écrit, il n’est pas forcément nécessaire de se torturer : c’est ainsi et on n’y peut rien. Il est impossible d’écrire une scène qui sera aussi rapide qu’un média visuel. Néanmoins, avoir conscience de l’effet du temps de lecture sur le ressenti de la scène permet de mieux choisir :
- Quand fournir des détails ou s’en passer.
- Quand déployer son style ou resserrer sa prose.
- Quand rallonger ses phrases ou les écourter.
- Quand se permettre des images, répétitions et accumulations… ou viser l’épuration de tous termes parasites.
Les scènes rapides
Dans une scène où l’action est censée être brève et rapide, on entend souvent le conseil d’utiliser des phrases courtes, des formes actives et une narration resserrée. C’est une question de rythme, mais donc aussi – de façon très pragmatique – une question de durée de lecture. Un coup d’épée, c’est bref : si on prend le temps de décrire le reflet des torches sur le métal et la grimace de haine de l’adversaire, cela donne l’impression d’une action au ralenti. C’est peut-être l’effet que l’auteur recherche. Peut-être pas.
Écrire, c’est faire des choix : choisir ce qu’on dit, mais aussi ce qu’on ne dit pas. Pour raccourcir le temps, il est parfois judicieux d’abandonner certains détails, de jouer sur l’évocation plutôt que sur la mise en scène technique (comme Terry Pratchett dans l’exemple plus haut). Une erreur commune est de vouloir décrire ce que les personnages font de leurs membres (mains, bras, jambes) avec trop de détails. La plupart du temps, cela ralentit la narration, donne un sentiment trop technique à un geste finalement très simple, et rend la scène plus difficile à imaginer. Par exemple, écrire : « Ils enchaînèrent plusieurs attaques et ripostes, l’acier de leurs lames tintant à chaque parade » n’est pas très précis, mais peut-être que le lecteur n’a pas besoin de précision ici, juste d’intensité. Il saura (comme un grand) imaginer quelques passes d’armes sans un étalage de termes d’escrime.
Resserrer sa prose peut se faire de multiples manières (voir l’article du même nom), en particulier en évitant l’emploi de termes comme soudain, immédiatement, tout à coup, instantanément, ou encore en même temps ; tous ces mots censés souligner la fulgurance ne font que rallonger la lecture (et donc l’action) d’une seconde, sans rien y apporter : dans la tête du lecteur, « Il frappa soudain » est exactement la même scène que « il frappa ».
Est-ce que ma scène est rapide ? Est-ce que je veux que le lecteur la ressente comme rapide ? Si oui, que suis-je prêt à sacrifier pour cela ? Question de choix.
Les scènes lentes
À noter que – si ça peut être un défaut d’avoir un texte trop long en comparaison de la brièveté de l’action racontée –, il est aussi possible de rencontrer le défaut inverse, avec un passage qui « résume » à outrance, racontant trop brièvement quelque chose qui devrait sembler long ou lent.
Si un personnage se trouve dans une demeure ennemie et qu’il court le long d’un couloir lors d’une scène de course-poursuite, une phrase brève comme « il détala le long du couloir » peut permettre de représenter le sprint dans le corridor. Mais s’il n’a pas encore été repéré et qu’il s’infiltre avec précaution, essayant de ne pas faire de bruit, marchant avec une lenteur tendue, peut-être que le passage mérite d’être plus long que « il marcha lentement le long du couloir » : cela permettrait de mieux synchroniser expérience du personnage et expérience lecteur. Après tout, si le personnage prend mille précautions, ses perceptions sont différentes, non ? Peut-être remarque-il la décoration qu’il aurait ignorée lors d’une fuite, qu’il prête attention au revêtement du sol, aux bruits qui lui parviennent des autres pièces. Sans doute qu’il s’inquiète, envisageant ce qu’il fera s’il est découvert ? Essayer de décrire ça dans un paragraphe qui demandera un temps de lecture à peu près équivalent au temps de franchissement du couloir, ça peut apporter un vrai plus en termes d’immersion.
Affaire de narrations
Comme à peu près tous les sujets techniques en écriture, cet article est fortement lié au choix de la narration. Tenter de faire coïncider temps de lecture et temps de l’action relève en effet du montrer plutôt que raconter, et cela signifie donc que ce sujet est plus important dans certains cas que dans d’autres.
- Dans les narrations « à narrateur » (narrateur omniscient, 1ère personne au passé), la présence factuelle et conscientisée d’un narrateur rend moins choquants les passages trop lents ou trop rapides : le lecteur sait que « quelqu’un lui raconte une histoire ». Les besoins du conteur peuvent exiger ralentis ou résumés, qui sont des artifices de récit connus et admis.
- En revanche, dans les narrations « à immersion » (3ème personne focalisée, 1ère personne au présent), on cherche à simuler le fait qu’il n’y a pas de narrateur, on fait croire au lecteur qu’il est dans la tête du personnage, et qu’il vit l’action en même temps que lui. Avoir un temps de lecture très différent du temps de l’action concourt à dissocier le lecteur du personnage, parce qu’ils n’ont pas la même expérience (par exemple, le lecteur ne ressent pas l’intensité du combat du personnage, parce que le texte lui semble bien trop long et lent en comparaison).
***
Évidemment, ce qu’explique cet article ne vaut pas pour toutes les phrases, tout le temps : généralement, l’histoire d’un roman s’étale sur des jours, des semaines, des mois voire des années, le tout condensé en quelques heures de lecture. Mais il est important, en tant qu’auteur, de se rendre compte que notre façon d’écrire dilate ou contracte le temps… et que cela a un effet réel sur la façon dont le lecteur ressent les scènes. Il est alors possible d’en jouer pour les passages qui comptent vraiment, selon les effets recherchés.
M’enfin, ce n’est que mon avis…
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Bonjour,
Comme toujours j’apprécie la lecture des billets sur ce blog… simple, efficace et précis. De temps en temps, je me dis qu’un jour, Stéphane (si tu m’autorises le tutoiement), les compile pour en faire un livre à la façon de certains manuel d’écriture et qui m’ont beaucoup aidé.
De plus, j’ai une question complément perfide : j’ai vu que tu as un bouquin à Paraître chez Mnémos !
Ce qui est génial !
Je boudais cette maison d’édition à cause d’une ligne éditorial trop tourné vers la traduction (et souvent je n’apprécie pas les traductions). Il est donc probable que je sois un de tes lecteurs d’ici la fin de l’année ;-)).
Maintenant la question perfide : Les soumissions de manuscrit sont fermés chez mnémos (sur leur site du moins) depuis de longues années. Comment as-tu fais ? Tu leur as fait le coup de Hilaria Petitcul avec une arbalète ?
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Merci pour les compliments ! Je prends. Et le tutoiement est de rigueur par ici (j’ai arrêté dans les articles parce que des gens se sont plaints, mais ça me fait toujours bizarre qu’on me vouvoie).
Pour les maisons d’édition, et encore plus les indépendantes, les traductions sont nécessaires à la survie, mais c’est aussi ce qui permet de publier de nouvelles plumes.
Quant à Mnémos, voilà une question effectivement bien perfide ! Le fait est que je travaille avec Mnémos depuis quelques années pour des jeux de rôle. Lors d’une réunion de travail, j’ai demandé quand les soumissions de romans rouvraient parce que j’avais un manuscrit à proposer. Le directeur éditorial m’a dit que ce n’était pas prévu, mais qu’il appréciait mon travail et acceptait de lire mon manuscrit pour me faire un retour pro dessus – au départ ce n’était que ça, une demande de conseils. Et puis, finalement, ils ont beaucoup aimé le livre, donc… Voilà.
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Sujet super interessant, comme toujours 😉
Je me posais justement des question sur le fait de jouer sur l’écriture pour faire ressentir une action plus lente ou plus rapide. Et maintenant je m’en pose encore plus à ce sujet (ce qui est toujours positif) !
J’ai commencé ton nouveau roman, je suis juste bluffé, tellement c’est bon ! En tout point !
Bref, je vais arrêter les compliments… pour aujourd’hui.
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Je pense moi aussi que c’est un sujet intéressant 🙂 On ne peut pas tout écrire en prenant ce paramètre en compte, mais pour certains passages – censés être très lents ou très rapides, par exemple – il y a des trucs à faire.
(Et merci pour le roman, bonne lecture 😉👍)
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