Certains d’entre nous, dans la vraie vie, avancent dans l’existence en se fixant régulièrement des buts clairs et des directions précises. Néanmoins, ce n’est pas le cas de tout le monde (peut-être même pas de la majorité). Nous poursuivons ponctuellement des objectifs, évidemment – plus ou moins importants –, mais nous ne sommes pas forcément obnubilés par une motivation qui serait pour nous capitale. Cela ne fait pas de nous des gens inintéressants, mais vivre son quotidien au jour le jour sans une importante motivation en tête, ce n’est pas forcément l’idéal pour faire un bon personnage de fiction. Réflexions.
Motivations vs Valeurs
Commençons par préciser la différence qu’il peut y avoir entre motivation d’un côté, et valeurs de l’autre. Il est terriblement difficile de définir un personnage sans lui imaginer un caractère ni réfléchir à son système de valeurs – son attitude, ce qui est important pour lui, ce en quoi il croit. Ainsi, il est bien rare qu’un auteur travaille à ses personnages sans aborder ces points, sans imaginer comment tel ou tel personnage est censé se comporter selon les circonstances. D’ailleurs, dans la vraie vie, nous avons toutes et tous un caractère qui nous est propre, ainsi qu’un système de valeurs. Pourtant, nous n’avons pas tous (du moins, pas tout le temps) une motivation forte qui nous pousse en avant, qui guide nos actes au quotidien. Peut-être qu’avec votre partenaire, vous décidez que vous désirez déménager dans un logement mieux situé ou plus grand : cette motivation va guider vos actions plusieurs mois, le temps de chercher, trouver et déménager… mais ensuite, vous voudrez peut-être simplement « profiter de la vie » quelque temps, sans forcément vous fixer un nouvel objectif d’envergure.
Ce sont donc deux choses différentes, et s’il est presque certain qu’un auteur a réfléchi aux valeurs de ses personnages, il n’est pas sûr que ces mêmes personnages possèdent des motivations bien définies.
Pourquoi est-ce important en dramaturgie ?
Le fait d’établir quelque chose qui sert de moteur à un personnage est particulièrement utile à un dramaturge, et ce pour plusieurs raisons.
- Cela rend le personnage moteur. Un personnage qui n’a pas de motivation particulière a tout intérêt à rechercher le status quo quand sa vie quotidienne est dérangée. Même si l’auteur intègre soudain un élément perturbateur dans son existence, le personnage n’aura pas intérêt à s’y intéresser ou à s’y frotter. Il va être tenté de rester en retrait, et n’aura pas de raison d’agir de sa propre initiative. Il cherchera plus probablement à esquiver l’histoire plutôt que d’aller à sa rencontre. Pour l’auteur, avoir un personnage motivé par quelque chose aide beaucoup à mettre en place l’histoire et à la développer. Pour le lecteur, c’est plus intéressant.
- C’est une promesse d’évolution. Un personnage qui n’a pas une motivation forte pour changer sa situation actuelle n’a que peu de chances de changer lui-même. Or, il est particulièrement intéressant pour un lecteur de voir un personnage évoluer – c’est généralement à cela que servent les histoires. Pour reprendre l’exemple cité plus haut, déménager est un changement fort dans une vie, quelque chose qui entraîne tout un tas d’autres modifications du quotidien et qui force la personne à s’adapter. Présenter un personnage motivé par quelque chose est une promesse de le voir changer, et c’est intéressant.
- C’est une assurance de cohérence. Bien sûr, s’il a déjà passé beaucoup de temps à imaginer le caractère et les valeurs de ses personnages, l’auteur devrait déjà être capable de bien les interpréter. Mais quand quelqu’un est vraiment porté vers l’avant par une motivation précise, c’est encore plus facile de rendre ses décisions logiques et compréhensibles pour le lecteur.
À quoi réfléchir quand on cherche la motivation de ses personnages ?
Si l’auteur souhaite se faciliter la vie dans l’écriture, il peut donc décider de réfléchir aux motivations de ses différents personnages dans l’histoire – en particulier les personnages les plus majeurs. Quels sont les points à considérer ?
- Une motivation devrait être forte. Elle devrait même être très importante, voire capitale, ou tout au moins prioritaire par rapport à d’autres aspects de la vie du personnage. Si ce n’est pas le cas, pourquoi le personnage continuerait-il de s’y consacrer si quelque chose de grave venait perturber son quotidien ? Si déménager n’est qu’une lubie passagère du personnage et qu’il perd soudain son emploi, il va sans doute se dire que changer de logement peut attendre et que ce n’est pas la priorité du moment. Pire : s’il s’obstine, le lecteur va trouver son attitude illogique ou idiote.
- Une motivation devrait être unique. Cela permet de clarifier l’attitude du personnage et d’avoir du « temps de récit » à accorder à cette motivation. Si le personnage veut plusieurs choses à la fois, ces motivations devraient être liées en un axe commun, et/ou l’auteur a fortement intérêt à dresser une hiérarchie des motivations, à montrer qu’une est prioritaire sur les autres (voir point N°1)… au risque que le lecteur soit un peu perdu quant à ce qui motive vraiment le personnage.
Note : Il est possible d’utiliser deux motivations contradictoires pour créer un débat interne et des dilemmes (voir par exemple ci-dessous Rappel : désirs vs besoins). Dans ce cas, ce débat devrait être central dans l’histoire, avec un personnage en lutte avec lui-même pour déterminer « ce qu’il veut vraiment », avec cette idée qu’à la fin, il devra faire « le bon choix » entre les deux.
- Une motivation devrait être concrète. C’est sur ce point qu’une motivation diverge – au niveau dramaturgique – d’une valeur ou d’un idéal. « Se battre pour la justice » demeure quelque chose d’abstrait tant que ce n’est pas converti en quelque chose de concret dans l’histoire : mettre le meurtrier sous les verrous, renverser ce dictateur, faire condamner ce lobby coupable de malversations, etc. Cela vaut tout autant pour les protagonistes que les antagonistes, et c’est une faille particulièrement récurrente dans les histoires : les personnages peuvent bien disposer de grands idéaux, le récit paraîtra confus et abstrait tant qu’ils n’auront pas de moteur plus concret qui les feront avancer.
- Une motivation devrait être intime. Comme pour le point N°1, cela permet que le personnage s’accroche à sa motivation au lieu d’abandonner en cours de route. Les meilleurs objectifs sont généralement ceux qui touchent profondément le personnage, ceux qui lui font gagner ou perdre quelque chose à un niveau très personnel. L’auteur devrait ainsi creuser dans le passé et la personnalité du personnage pour identifier ce qui pourrait agir en moteur dans le récit.
Rappel : désirs vs besoins
S’il est très utile pour l’auteur qu’un personnage dispose de solides motivations, cela ne signifie pas que celles-ci doivent forcément être bonnes pour lui ! En cela, il est utile de se rappeler les différences entre désirs et besoins : ce que le personnage veut n’est pas forcément ce dont il aurait besoin pour aller mieux ou progresser dans son existence. J’en parlais déjà dans cet article.
Autre rappel : ce qu’un personnage veut peut changer plusieurs fois au cours du récit. L’important est que le lecteur sache clairement ce qui motive le personnage en un instant donné.
Transmettre les motivations des personnages au lecteur
Bien entendu, les actions d’un personnage ne sembleront logiques au lecteur que si ce dernier connaît ce qui motive les personnages. Si l’auteur utilise le mystère pour dissimuler ce que veut vraiment un personnage, les actes de ce dernier paraissent alors absurdes. Jouer avec ces contradictions peut apporter un sel intéressant si le texte parvient à titiller la curiosité du lecteur, mais c’est aussi un grand risque de confusion.
De façon générale, l’auteur a donc intérêt dans la plupart des cas à clairement expliciter quelles sont les motivations d’un personnage – cela permet au lecteur de le comprendre, de se mettre dans ses bottes (= identification), et d’apprécier ainsi ses décisions et évolutions.
La façon de le faire, comme toujours, dépend grandement… du choix de la narration ! Certaines narrations offrent plus de contraintes que d’autres. Pour passer en revue les plus courantes :
- Un narrateur omniscient permet une grande liberté à l’auteur pour indiquer clairement et facilement « qui veut quoi ».
- Un récit à la 3ème personne au passé, avec un personnage narrateur, est plus limité : le personnage connaît évidemment intimement quelles étaient ses motivations au moment des faits, mais il faut parfois trouver des astuces pour expliciter (si besoin) celles des autres. L’avantage du récit au passé est que le narrateur a pu apprendre certaines motivations a posteriori des faits, et qu’il peut donc nous les rapporter en temps voulu lors de la narration.
- Les récits « sur le vif » en focalisation interne avec un seul point de vue (POV) sont les plus complexes à ce niveau. Puisque le lecteur est « dans la tête » du personnage, il connaît facilement ses motivations, intimement et sans ambages. En revanche, connaître celles des autres exige que ces autres personnages les expriment, d’une façon ou d’une autre. Des proches peuvent simplement en parler avec le POV. Pour des personnages moins proches ou des antagonistes, c’est plus délicat, et il faut alors créer des scènes qui vont s’y prêter : le personnage peut être poussé dans ses retranchements et craquer, ou bien avoir sa fierté brusquée au point qu’il parle, ou le POV peut surprendre une conversation censée demeurer privée, etc.
- Les récits en focalisation interne avec de multiples POV sont au contraire du pain béni en ce qui concerne la transmission des motivations, puisque le lecteur a très facilement accès aux esprits des différents personnages majeurs. Il y a en revanche les mêmes contraintes que ci-dessus pour les autres personnages, en particulier antagonistes (mais avec un peu plus d’options pour l’auteur, puisqu’il dispose de plusieurs POV pouvant obtenir ces informations d’une façon ou d’une autre).
Certains cadres narratifs particuliers offrent d’autres possibilités intéressantes, comme l’inclusion de flash-back, permettant à l’auteur d’exposer en temps utile une scène qui éclaire la motivation de tel ou tel personnage.
***
Un peu comme dans la vraie vie, les personnes motivées sont plus engageantes que les gens qui traînent les pieds, ne veulent rien de spécial ou ne savent pas ce qu’ils veulent. Des personnages dotés de solides motivations font donc de meilleurs personnages de fiction, qui facilitent la vie de l’auteur au lieu d’être des poids pour le récit. Avec une motivation puissante, intime et concrète, un personnage dispose d’un moteur interne capable de l’emmener très loin – par extension, il devient lui-même une partie énergisante du récit, une partie de ce qui fait avancer l’histoire.
M’enfin, ce n’est que mon avis…

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Bonjour,
J’ai dans l’idée que la réalité est parfois plus bizarre que la fiction et qu’il est difficile de savoir ce que penserait quelqu’un dans telle situation. Ma question : comment se renseigner pour toucher du doigt des vérités intimes et spécifiques liées à une motivation ou un besoin quand on ne l’a pas vécu soi-même ? ça pose même des problèmes éthiques parce que j’ai vu des écrivains amateurs faire des appels aux témoignages très indélicats sur des traumatismes. Et puis, autant un roman peut motiver un gros travail de recherches en amont, mais pour des nouvelles ? On en vient à faire du bricolage avec le plausible !
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Bonjour Nicolas, et bonne question ! À laquelle, hélas, il n’y a pas de réponse toute faite. Tout le temps, nous bricolons avec le plausible. Et quoi qu’on en dise, nos personnages de fiction sont toujours très loin d’être de vrais gens, tout comme nos dialogues sont écrits pour *paraître naturels* mais sans pourtant être l’être (parce que si les personnages de roman s’exprimaient comme les gens de la vraie vie, ce serait illisible). Tout ça pour dire : on peut se documenter, on peut faire appel à son empathie, mais finalement tout se joue surtout sur la façon dont on va écrire les choses et rendre ça plausible. Peu importe si vous connaissez quelqu’un dans la vraie vie qui a fait un truc complètement dingue : si c’est incroyable, ça sonnera faux dans le livre, et vous justifier en disant « mais c’est un cas réel ! » ne vous sauvera pas. Et donc, exactement de la même façon, il est possible d’inventer une situation de toute pièce, peut-être même qui n’a jamais été vécue par personne (parce que éléments de fantasy ou SF), et de faire en sorte qu’elle paraisse « juste » et plausible. L’important est de disposer d’assez d’empathie pour imaginer comment la motivation est plausible du point de vue du personnage, pourquoi c’est important pour lui. Si c’est une motivation étrange, il faut réussir à faire comprendre SA vision du monde et de la vie qui va faire qu’on comprend SON point de vue et qu’on admette que sa motivation soit plausible. Mais nous sommes auteurs, on fait juste ce qu’on peut. 🙂
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