Nous parlons souvent de rythme en littérature, mais la notion n’est pas toujours simple à saisir, en particulier parce qu’elle se décline à tous les niveaux du texte – à l’échelle d’un livre entier, d’un chapitre ou même d’un paragraphe. Pour simplifier, disons qu’il s’agit de la quantité de texte utilisée pour couvrir les événements d’un récit. Beaucoup de choses en peu de mots ? Tout semble aller vite. Peu de choses en beaucoup de mots ? Tout semble au ralenti. Et quelle que soit la vitesse, la monotonie provoque l’ennui. Réflexions.
Pour la petite histoire, j’ai longtemps pratiqué la musique en tant que batteur, alors qu’adolescent j’étais fasciné par les lignes de basses : dans un morceau, c’est l’aspect rythmique qui m’attrape en premier. En littérature, que nous travaillions consciemment cet aspect ou non, notre récit possède forcément son propre rythme, comme n’importe quelle chanson.
Pourquoi le rythme est important
Le simple fait de lire des mots sur une page prend un certain temps, et ce temps donne au lecteur un certain ressenti quant à la vitesse de l’action qui s’y déroule – j’avais déjà parlé de ce sujet dans l’article Temps de lecture vs Temps du récit.
Néanmoins, nous autres auteurs avons des moyens de contracter le temps ou de le dilater – d’accélérer la vitesse ressentie, ou de la ralentir. Nous pouvons le faire de deux façons, via les deux grands champs de compétences liés à l’écriture :
- Par la dramaturgie, par exemple en insérant un chapitre calme après une bataille épique intense, pour permettre aux personnages (et au lecteur) de souffler.
- Par la narration, en jouant sur le découpage de nos paragraphes et la longueur de nos phrases, afin d’insuffler une impression de rapidité ou de lenteur.
De plus, le rythme se joue à tous les niveaux :
- Agencement des chapitres dans le livre (on peut jouer sur le contraste de ce qui s’y passe, ou bien sur leur taille)
- Agencement des paragraphes dans un chapitre (les paragraphes longs donnent une impression de lenteur, quand des retours à la ligne plus fréquents marquent des changements de rythme ; la présence de dialogues allège aussi visuellement la page et renforce l’illusion d’action)
- Agencement des phrases dans un paragraphe (de prime abord, les phrases longues ralentissent le temps et les phrases courtes semblent avoir plus d’impact… mais la monotonie des tailles de phrases joue un grand rôle également dans cette sensation : une litanie de phrases courtes provoque vite l’ennui).
Quand nous jouons avec ces aspects, nous influençons l’expérience de lecture. Par exemple :
- Coller à la vitesse réelle de l’action peut permettre d’augmenter l’immersion ; accélérer l’action ou la ralentir réduit généralement cette immersion.
- Un rythme soutenu peut souligner l’urgence et l’importance dramatique des scènes, quand un rythme lent suggère le plus souvent des moments avec moins d’action.
- Le rythme du texte peut soutenir l’état émotionnel du protagoniste, par exemple se montrer nerveux et brusque, ou au contraire indolent.
Mais comme en musique, le rythme est davantage affaire de variations que de tempo : même à 200km/h, conduire longtemps à cette vitesse finit par endormir. D’ailleurs, si une course automobile n’était basée que sur la vitesse, les circuits ne seraient que de longues lignes droites, sans virage ni chicane. Pour la même raison, avoir un roman rythmé ne signifie pas d’enchaîner trente chapitres très courts et bourrés d’action : ce sont les variations qui rendent nos histoires vivantes, avec des hauts et des bas, des accélérations et des freinages. C’est tout cela qui donne l’impression qu’il se passe quelque chose.
Bien évidemment, il n’existe pas de rythme « tout fait » : tous les circuits automobiles sont différents, et en musique il existe des milliers de rythmes. Cela relève du choix artistique de l’auteur que de décider s’il souhaite mener un récit plutôt contemplatif ou plutôt mené tambour battant, et à quels moments il serait intéressant de créer des accélérations et des freinages, le cas échéant.
Mais qu’est-ce que ça implique d’accélérer ou de ralentir ?
Rythme lent
On parle de rythme lent quand le texte prend beaucoup de place pour relater très peu d’action (« action » au sens dramatique du terme). Peut-être qu’on passe tout un chapitre où le protagoniste, seul, se prépare un café puis le déguste. C’est en particulier le cas lors des passages introspectifs, où nous explorons la psyché d’un personnage – au niveau dramatique, il est perdu dans ses pensées et n’agit pas. C’est aussi le cas quand la prose s’attarde sur des éléments descriptifs détaillés, qu’il s’agisse d’exposition (= fournir des éléments de contexte utile au lecteur) ou de volonté artistique (= création d’ambiance).
Généralement, cela signifie que les mots sont dépensés pour :
- Se concentrer sur les sens du personnage ou explorer sa pensée (en général, c’est bon pour l’immersion)
- Déployer une atmosphère et une ambiance, par exemple via un effort stylistique
- En cas de narrateur externe, cela permet aussi de dériver vers des commentaires annexes, des anecdotes ou des tangentes sans lien direct avec la trame du récit
Hélas, cela signifie que pendant ce temps l’action principale est en « pause », et certains lecteurs s’ennuient vite dès que la ligne d’intrigue centrale ne donne pas l’impression d’avancer (voir l’article Promesses et sentiment de progression). Consciemment ou inconsciemment, le lecteur cherche à relier ce qu’il est en train de lire avec la ligne directrice du livre, et s’il y a trop de moments qui semblent détachés de celle-ci, cela peut transformer son expérience de lecture en corvée.
Rythme soutenu
On parle de rythme soutenu quand le texte relate beaucoup d’événements dramatiques en un laps de temps (ou plutôt une quantité de mots) modeste. Cela passe généralement par des actions décrites de façon plus succincte, par l’évocation, par des résumés, voire des ellipses. Quand on souhaite « aller vite », on tente d’éluder ce qui ne semble pas capital pour se concentrer sur ce qui compte vraiment.
Généralement, cela signifie :
- Utiliser des chapitres, paragraphes et phrases plus simples et/ou plus courts, afin de limiter les efforts de lecture de la part du lecteur
- Donner une impression de progression, voire carrément d’urgence
- Souligner un changement dans une suite d’événements jusqu’ici ordinaires ou répétitifs
On remarquera que ces deux derniers points relèvent une nouvelle fois de l’article Promesses et sentiment de progression : sans hasard, jouer sur le rythme permet de prouver au lecteur que l’histoire est en mouvement.
Hélas, comme dit plus haut dans cet article, aller vite tout le temps fait perdre l’impression même de vitesse (c’est l’histoire des 200km/h sur l’autoroute). De plus, se concentrer sur une action frénétique rend difficile de fournir des éléments d’exposition capitaux pour la compréhension, ou d’approfondir la psychologie des personnages. Au niveau de la forme, les scènes qui sont trop résumées semblent floues et vides, et peuvent alors manquer d’impact.
Gérer son rythme
On pourrait se dire de façon simpliste que texte lent = moment calme, et texte rapide = scène d’action. Évidemment, ce n’est pas si simple. Créer de la tension, par exemple, peut passer aussi bien par l’usage de la rapidité que de la lenteur :
- On peut créer un dialogue tendu via des répliques abruptes et concises, ce qui permet de créer du punch dans une scène où les personnages ne font pourtant que parler.
- On peut créer une atmosphère angoissante via la mise en place progressive et lente d’une ambiance – créer le malaise prend du temps et joue en général avec les sens et la psyché du personnage.
Et même en pleine scène d’action frénétique, il est tout à fait possible de rédiger soudain un paragraphe d’une extrême lenteur, façon slow motion au cinéma, afin de mettre l’emphase sur un moment particulièrement tendu et capital.
Il est donc tout à fait possible (pour ne pas dire « fréquent ») d’avoir des moments rapides et des moments plus lents dans un même chapitre.
« Ça dépend de la narration«
Je dis souvent que la plupart des questions d’écriture de la forme « comment fait-on ceci ? » ont une seule et même réponse qui est « ça dépend de la narration qu’on utilise ». Il en va de même pour cette question de rythme.
En effet, les narrations d’immersion (3ème personne focalisée, 1ère personne au présent) fonctionnent d’autant mieux que le temps de lecture ne s’éloigne pas trop – et pas trop souvent – du temps de l’action. C’est généralement pour cela que ce sont des narrations réputées pour exiger beaucoup de place et de signage : ce sont des narrations où l’on cherche à faire coller l’expérience du lecteur à celle du personnage, et intégrer des passages « résumés » est plus compliqué, car la narration les justifie mal. Dans ces narrations, la gestion du rythme passe davantage par la dramaturgie que par l’aspect formel de la narration.
À l’opposé, les narrations « à narrateurs » (narrateur omniscient ou récit à la 1ère personne au passé) possèdent une bien plus grande marge de manœuvre formelle. Le narrateur a conscience d’un auditoire et dispose de tous les outils du conteur : il peut facilement relater des faits dans un ordre non chronologique, introduire des apartés ou commentaires, et jouer avec le style. Cette liberté dans la gestion du rythme peut justement venir compenser l’immersion naturellement plus faible qu’induit la distance narrative inhérente à ces narrations.
Le cas des scènes d’action
Les scènes d’action sont difficiles à écrire parce qu’elles se heurtent à un paradoxe :
- Parce qu’une action débridée va forcément plus vite que nos phrases, on peut vouloir être obsédé à l’idée de donner cette impression de vitesse via le texte ;
- Mais parce que trop résumer l’action rend celle-ci floue et sans impact, vouloir « aller vite » dans l’écriture est parfois contreproductif.
Qu’est-ce qui peut être « trop résumé » ? Eh bien, si lire la phrase est beaucoup plus rapide que l’action qu’elle contient, l’action est sans doute trop résumée.
Exemple : « Ils échangèrent coup pour coup pendant de longues minutes de combat sauvage, alternant frappes et parades intenses. »
C’est généralement à ce niveau de résumé que l’immersion se dissout et que l’intensité qu’on cherchait à créer disparaît à cause même de la forme trop concise. Résumer les choses est très utile en littérature, mais le lecteur ne nous en sait gré que quand on résume des éléments barbants. Si on résume des choses cool, on les ruine.
L’une des causes à cette pratique est l’influence sur nous des médias visuels (films, séries, anime). Les scènes d’action à l’écran sont souvent hautement spectaculaires et frénétiques, avec un nombre incroyable de mouvements à la seconde, mais il faut bien comprendre que le plaisir du spectateur vient ici de l’émerveillement sensoriel/visuel. En littérature, nous n’avons pas ça, alors à la place nous avons besoin que l’action ait du sens – et la résumer, ça ne nous aide pas.
En particulier, lors d’une scène de combat, chaque coup porté peut signifier la défaite et la mort du personnage. Or, pour faire ressentir cela, il vaut mieux que chaque coup semble important. Regarder deux personnages échanger des dizaines de coups virevoltants ne fonctionne qu’à l’écran : en prose, nous avons intérêt à rendre les affrontements plus courts – càd avec moins de coups portés, mais avec chacun d’eux mieux décrit, afin d’en augmenter la charge émotionnelle.
- Cela favorise l’immersion (pour le personnage qui combat, chaque coup est vital, et ça aide à ancrer le lecteur dans sa tête),
- Cela aide à préserver l’impression de menace liée à l’adversaire (résumer de longs échanges de coups éloigne la sensation de danger, et ne devrait être utilisé que pour relater des combats rapides et sans enjeu contre des minions).
En revanche, l’usage du slow motion (ralentissement du temps, avec une description longue et lente d’un moment capital) peut fonctionner aussi bien qu’à l’écran, avec la même limite – càd ne pas abuser de la technique et ne l’utiliser qu’à des moments vraiment cruciaux. En particulier, cela marche bien quand le personnage fait face à un danger imminent contre lequel il ne peut rien.
Le cas des dialogues
On pourrait croire que la partie « dialogue » est facile, côté rythme : après tout, les répliques sont censées se dérouler en temps réel. Pourtant, ce n’est pas vraiment le cas, car nous introduisons régulièrement des incises – en général, pour apporter de la communication non verbale supplémentaire, des gestes, des attitudes, des réactions en pensées, etc.
Un enchaînement de répliques sans aucune incise donne très rapidement une sensation de vide qui sonne très faux. Mais d’un autre côté, trop de texte entre les répliques peut saborder le rythme de l’échange entre les personnages. Habiller le dialogue permet d’apporter de la nuance à l’interaction, de souligner l’impact émotionnel d’une révélation ou d’une insulte… mais chaque mot ajouté qui n’appartient pas au dialogue lui-même, c’est du temps qui passe :
- Cela peut donner l’impression qu’un personnage patiente de longues secondes (ou dizaines de secondes) avant de répondre, ce qui casse le naturel du dialogue ;
- Un paragraphe entier de réflexion peut perdre le lecteur, qui risque d’oublier la réplique précédente et ne plus trop savoir où il en est quand le dialogue reprend.
Là encore, c’est un problème plus ou moins grave selon la narration que nous utilisons :
- Avec des narrations à narrateurs, c’est moins problématique, car le conteur peut plus facilement introduire des commentaires et jouer avec le temps du récit (le lecteur comprend que le récit est en pause le temps que le narrateur explique des choses)
- Avec des narrations d’immersion, en revanche, la pratique peut rapidement sonner faux, car le temps de lecture s’écarte bien trop du temps du récit. Pour rapproche l’expérience lecteur de l’expérience du personnage, mieux vaut limiter les insertions de texte entre les répliques, ou trouver une bonne raison au temps qui passe entre les phrases.
***
Pour conclure, à chacun son rythme, mais un roman a généralement besoin d’alterner les moments vifs et les moments plus lents s’il souhaite donner l’impression qu’il avance. Aller vite ou lentement sert des objectifs différents, et les accélérations/freinages sont des marqueurs qui impliquent le mouvement. On peut jouer avec la dramaturgie, on peut jouer avec la narration ; on peut déployer son style ou au contraire resserrer sa prose. On peut oppresser le lecteur pour ne pas lui laisser le temps de respirer, ou au contraire lui laisser la place de souffler. Le tout en gardant à l’esprit que côté rythme, notre pire ennemi n’est pas la lenteur : c’est la monotonie.
M’enfin, ce n’est que mon avis…

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