Améliorer la cohésion de son histoire

Sur ce blog et ailleurs, de nombreux articles étudient le fait de créer des univers, des personnages, des lignes d’intrigue. Mais ces sujets ne sont pas des ilots indépendants : ils fonctionnent bien mieux s’ils sont conçus ensemble, en relation les uns avec les autres. Quand ce n’est pas le cas, ils entrent en concurrence, parce qu’ils exigent chacun du lecteur une part d’attention différente. Comment faire pour obtenir un récit dont les éléments ne se gênent pas les uns les autres, voire même s’aident et se renforcent entre eux ? Réflexions.

On pourrait penser que, dans le monde du livre, le lecteur a le beau rôle : il lui suffit de tourner les pages et de profiter de l’histoire qu’on lui offre. Pourtant, apprécier un récit peut rapidement devenir quelque chose de compliqué si l’histoire est ennuyeuse, confuse, superficielle ou trop neutre… et c’est ce qui arrive avec un récit dont chaque élément semble un fragment déconnecté des autres.

Qu’est-ce que la cohésion ?

Considérons les quelques idées suivantes en vue d’écrire un nouveau roman :

ROMAN 1

  • Un univers de fantasy où chaque pays dispose d’un énigmatique et antique donjon, réputé pour contenir d’anciens monstres ou démons emprisonnés jadis.
  • Trois protagonistes : un mage disposant de magies de scellement si rares qu’il est contraint de travailler pour la garde des donjons ; une vagabonde énigmatique qui prétend s’être échappée d’un donjon ; un soldat d’une garnison dont la mission est de surveiller les abords des donjons.
  • Une intrigue qui joue sur le mystère de qui est véritablement prisonnier des donjons, avec des populations enfermées dans un système de croyances à leur sujet.

ROMAN 2

  • Un univers de fantasy où chaque pays est associé à l’une des quatre saisons.
  • Trois protagonistes : un mage qui peut manipuler le métal ; une femme qui milite pour obtenir le droit d’exercer un métier réservé aux hommes ; un soldat rongé par la culpabilité d’avoir tué un innocent par accident.
  • Une intrigue où un dirigeant politique sans scrupule tente de renverser la démocratie pour obtenir les pleins pouvoirs.

Évidemment, étant donné le sujet de l’article, il est assez simple de voir ce qui distingue ces deux listes :

  • Le premier projet présente un aspect d’unité, où tous les éléments semblent aller dans le même sens : l’univers, les personnages et les intrigues sont tous liés à ces fameux « donjons » et à des thématiques sur la captivité.
  • Le second projet présente un aspect bien plus hétérogène, où aucun des éléments ne semble – de prime abord – s’associer facilement avec un autre. Les personnages ou l’intrigue ne paraissent pas exploiter l’idée des « quatre saisons » évoquée par l’univers ; les capacités du mage ne sont reliées à aucun autre élément du récit ; les trois personnages n’ont rien en commun ; l’antagoniste paraît déconnecté de tout le reste.

Ceci n’est qu’un exemple d’un point de vue « macro », en prenant énormément de recul sur les éléments constitutifs d’une histoire, mais il en va de même d’un point de vue plus « micro », quand on zoome sur une scène du récit et qu’on compare le lieu où se déroule la scène, les personnages impliqués et ce qui s’y passe. Plus les différents éléments ont de liens entre eux, plus on a le sentiment d’avoir affaire à une corde dont les filaments sont tressés ensemble pour obtenir quelque chose de solide ; au contraire, plus les éléments sont disparates, plus le récit semble fragmenté, dispersant l’attention d’un lecteur qui ne sait plus trop où va le récit et où il doit porter son regard (cela a un rapport très fort avec les promesses implicites et le sentiment de progression).

Améliorer la cohésion du récit permet de rendre celui-ci :

  • Plus clair, car le lecteur distingue mieux et plus vite de quoi parle l’histoire et ce qu’elle dit (mécaniquement, une histoire fragmentée devient confuse) ;
  • Plus riche, car chaque élément ajoute une couche supplémentaire à un même sujet (mécaniquement, une histoire fragmentée va parler de chacun de ses sujets de façon plus superficielle, par manque de place) ;
  • Plus marquant, car le récit acquiert une identité plus affirmée et plus lisible (mécaniquement, il est plus difficile d’étiqueter une histoire fragmentée, et elle aura tendance à rester moins en mémoire).

Prévenir plutôt que guérir

L’exemple au début de cet article montre bien que la cohésion du récit commence dès que les premières idées nous viennent pour un nouveau livre. Ainsi, c’est un sujet sur lequel il vaut mieux réfléchir en amont et dès le début : une fois que nous avons ruminé pendant des semaines ou des mois une panoplie de lieux, de personnages et d’intrigues, il nous est plus difficile de « faire le ménage » et de nous séparer des éléments disparates, car nous y sommes attachés émotionnellement.

Dès les étapes de worldbuilding, de réflexion sur notre casting de personnages ou de nos intrigues, tisser des liens entre nos éléments est quelque chose de profondément utile… et si c’est un conseil qui semble familier, c’est parce qu’il s’agit de la loi de Sanderson N°3 :

« Développez ce que vous possédez déjà avant d’ajouter quelque chose de nouveau. »

Pour le détail, je vous renvoie à l’article concerné et à l’essai de Brandon Sanderson lui-même, mais pour un rapide rappel, cela revient à :

  • Extrapoler nos éléments (= réfléchir aux déploiements et conséquences logiques de chaque élément créé)
  • Interconnecter nos éléments (= créer des liens entre nos éléments existants)
  • Rationnaliser nos éléments (= essayer de réutiliser chacun plusieurs fois)

Si on reprenait l’exemple plus haut et qu’on décidait d’écrire un roman où chaque pays serait centré sur l’une des quatre saisons, il y aurait bien des façons d’extrapoler ça, et d’interconnecter ce concept aux différents personnages ainsi qu’aux intrigues.

Et s’il est trop tard ? Peut-être que nous avons déjà créé tout un univers ultra détaillé, imaginé plein de personnages et plusieurs lignes d’intrigues, et que nous réalisons avec le recul que ça part dans tous les sens. À ce stade, il ne reste que le fameux adage kill your darlings : faire des listes, tenter de tisser des liens, et couper ce qui semble trop déconnecté du reste.

Penser thématique

Une excellente solution pour créer du lien entre nos différents éléments (worldbuilding, personnages, intrigues) et de relier chacun d’entre eux à un même pilier : une thématique commune. Si nous choisissons par exemple de parler de liberté, nous pouvons faire en sorte que tous nos éléments disposent d’un lien avec cette notion. Si nous faisons l’exact même exercice avec un autre sujet – par exemple, la maladie –, nous obtiendrons évidemment des résultats radicalement différents : cela nous permet d’imaginer des univers, personnages et intrigues spécifiques et non génériques.

Quand nos lieux, personnages et intrigues sont tous en lien avec une même thématique, nos options d’écriture explosent au moment de rédiger nos scènes : le sujet central du livre va forcément revenir dans les dialogues, les lieux vont nous offrir des possibilités d’analogies, de métaphores ou de symbolismes, le moindre rebondissement de l’histoire fera écho au thème central. À l’évidence, le récit y gagnera une immense cohésion, et ce sentiment ressenti par le lecteur est associé à de la satisfaction (le S de l’acronyme ANTS) : l’impression que l’auteur et son histoire tiennent une promesse plus ou moins explicite.

Cohésion du monde

Outre l’excellent essai de Brandon Sanderson cité plus haut dans cet article au sujet du worldbuiling, voici deux points à prendre en compte au sujet de la cohésion de l’univers :

  • Le nombre de lieux différents
  • Les différences de tons entre eux

Au sujet du nombre, il s’agit encore et toujours du budget de l’attention : plus un récit est éclaté sur de nombreux lieux différents, plus il est difficile d’apporter à chacun une attention soutenue (cela vaut pour l’auteur – qui doit travailler plus dur pour développer chacun des lieux – et ça vaut pour le lecteur – qui doit faire davantage d’efforts pour s’investir dans chaque nouvel endroit).

Au sujet de la variété, et en particulier en littératures de l’imaginaire, on aime apporter au lecteur du dépaysement et de l’originalité. En fantasy, nous créons des mondes complexes et variés. C’est super. Néanmoins, la tentation peut alors être grande de faire transiter les personnages entre de nombreux lieux qui peuvent être très différents (voire radicalement différents) les uns des autres… et c’est un risque de fragmenter l’unité du récit. Si on souhaite proposer de nombreux environnements très différents dans leurs aspects, il est d’autant plus primordial de les rattacher à d’autres éléments pour qu’ils ne semblent pas hors de propos :

  • Lien fort avec la thématique centrale (ex : ce village n’a pas du tout le même aspect que le village précédent, mais les deux sont bâtis autour d’une prison, exactement comme le pays est centré sur le mystérieux donjon)
  • Lien fort avec un personnage du récit (ex : ce village n’est pas n’importe quel village, c’est celui où le héros a grandi)
  • Lien fort avec l’intrigue (ex : ce village est central pour le culte religieux qui enseigne aux gens ce que sont les donjons et pourquoi il faut les craindre)

En règle générale, l’originalité d’un worldbuilding n’a pas de forte valeur intrinsèque : un lieu ne reste en mémoire que s’il s’y passe quelque chose d’intéressant pour l’histoire, et si son éventuelle originalité avait à y voir – càd que ce qui s’y passe n’aurait pas pu avoir lieu ailleurs qu’en cet endroit spécifique. Si une scène clef de l’histoire peut être transposée ailleurs sans mal, c’est peut-être que le lieu choisi n’a pas une grande importance, et donc peut-être qu’il y a un manque de cohésion entre l’environnement et le reste.

Cohésion des personnages

Bien sûr, l’idée ici n’est certainement pas de dire que les personnages doivent tous se ressembler pour créer de la « cohésion » : les auteurs savent que les personnages fonctionnent d’ordinaire bien mieux quand ils disposent d’une identité propre et forte, et quand ils ne sont pas interchangeables facilement.

Le plus grand risque de fragmentation en lien avec les personnages est tout simplement le nombre de ces derniers, car il est très facile pour un auteur d’en créer trop. La problématique est encore et toujours celle du budget de l’attention : plus il y a de personnages, moins chacun bénéficie de « temps de page » dans le livre (c’est mécanique).

Mais ce n’est pas tout : quand un auteur souhaite qu’un personnage « compte » pour le récit, il lui développe le plus souvent un arc narratif… et plus il y a d’arcs dans le récit, plus il devient compliqué de faire en sorte que ces arcs soient en relation avec l’intrigue principale. Résultat : avec trop de personnages, de plus en plus d’éléments n’ont plus l’air d’être reliés entre eux.

Les solutions sont déjà révélées par Brandon Sanderson dans son essai : nous avons besoin d’un traître ? D’une romance ? D’un personnage doté d’une compétence spécifique ? Essayons d’utiliser des personnages que nous avons déjà au lieu d’agrandir le casting. Et évidemment, si nous parvenons à construire nos arcs narratifs autour de la thématique centrale du récit, de multiples portes s’ouvrent à nous pour le développement des intrigues, les dialogues, les relations interpersonnelles, etc.

Cohésion des intrigues

Il existe tout un tas de récits différents et de possibilités, mais généralement, une histoire tourne autour d’une intrigue centrale et peut contenir plusieurs lignes d’intrigues secondaires. Les principaux risques de fragmentation sont :

  • Des intrigues secondaires dont le lien avec l’intrigue principale n’est pas clair ;
  • Des arcs narratifs internes (psychologie, développement des personnages) qui ne sont pas liés aux arcs narratifs externes (action principale du récit).

Dans l’idéal, quelle que soit l’intrigue principale, le lecteur ne devrait pas avoir à se demander quel est le rapport entre la scène qu’il est en train de lire et l’histoire centrale du roman. N’importe quelle scène du livre devrait être clairement reliée à d’autres pour former dans sa tête un schéma : si notre personnage est témoin de quatre phénomènes mystérieux très différents et qu’il n’a aucun moyen de les relier entre eux, le lecteur a l’impression qu’il s’agit de quatre lignes d’intrigues différentes – ça donne un rendu fragmenté, même si l’auteur a secrètement connecté ces éléments et compte le révéler plus tard.

Quant à l’histoire des arcs internes, c’est un peu plus subtil. C’est juste que, la plupart du temps, les scènes liées à l’action principale d’un récit sont plus mouvementées (il s’agit de scènes souvent construites autour de la tension, comme une scène d’action, l’apparition d’une nouvelle menace, un coup de théâtre, etc.). En opposition, les scènes liées aux arcs internes sont plus calmes (les personnages discutent, vivent un moment fort ou intime, réfléchissent, etc.). En conséquence, il peut être très facile de donner une impression de fragmentation du récit, avec des scènes calmes et lentes où l’on souhaite montrer que les personnages évoluent en profondeur, tandis que l’action principale semble en « pause ». Pourtant, ces deux types de scènes ne sont pas mutuellement exclusives, et il est possible de montrer l’évolution interne d’un personnage via une scène de tension où l’action principale va de l’avant… mais ça demande parfois un peu plus de travail. Le tout est d’en avoir conscience. Au moins, on comprend désormais pourquoi certains films ou séries ont mis en scène des demandes en mariage en plein combat épique, ou des déclarations d’amour en pleine tension : c’est pour unifier l’ensemble.

Cohésion de la narration

Depuis le début de l’article, j’utilise le triptyque dramaturgique de base univers – personnages – intrigues pour illustrer le propos, mais il y a toujours un quatrième élément qui vient soutenir cela, à savoir la narration… qui, elle aussi, peut devenir une cause de fragmentation du récit.

Il existe trois risques majeurs :

  • Le fait d’user de plusieurs narrations différentes dans le livre, avec des chapitres usant d’un type de narration, et d’autres chapitres usant d’autres types.
  • Le fait d’utiliser des personnages de points de vue (POV) multiples.
  • Le fait d’utiliser des cadres narratifs inhabituels : des différences de temporalité (flashback, flashforward), un narrateur non fiable, des prologues, épilogues et interludes, etc.

Ces différents points augmentent le risque que le lecteur ressente un manque de cohésion dans le récit, en particulier s’il peine à voir les liens qui existent entre les chapitres rédigés avec des narrations différentes. Peut-être l’auteur pense-t-il pouvoir réunir tous ses fils d’intrigues à la fin, mais encore faut-il que le lecteur aille jusque-là. Bien évidemment, il existe de nombreux romans qui cumulent des narrations ou qui jouent avec les points de vue. Néanmoins, c’est une piste supplémentaire pour gérer la cohésion de son récit, et c’est comme un budget à dépenser : si tout le reste de nos éléments fait bloc (forte cohésion de la dramaturgie), on peut se permettre une narration plus fragmentée, car le lecteur va quand même voir les liens tissés entre tout le reste ; mais si notre dramaturgie est un peu éclatée, envisager une narration plus unitaire peut aider.

***

Le fait de former un « tout » et de faire preuve d’unité n’est pas un compliment qu’on entend souvent au sujet d’un livre, mais c’est essentiellement parce que les lecteurs n’en ont pas vraiment conscience quand c’est le cas… et qu’ils ne sont pas forcément capables d’identifier qu’il y avait un problème de fragmentation s’ils n’ont pas accroché au récit. C’est pourtant un facteur important, qui est relié à plein de petites choses du côté de la dramaturgie et de la narration : s’intéresser à l’impression de cohésion de nos textes, ce n’est pas du temps perdu.

Bien sûr, c’est plus facile à faire en début de projet, plutôt que de devoir repenser tout un tas de choses que nous avons déjà formalisées dans des travaux préparatoires ou des brouillons. Néanmoins, c’est parfois salutaire de se rappeler que nous sommes maîtres à bord et que nous pouvons donc changer la localisation d’une ville, le genre d’un personnage ou le point de vue adopté au chapitre 33. Si ça nous permet de créer davantage d’unité, c’est peut-être un bon calcul.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


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