[4 Pages pour une Narration] Fils-des-Brumes, de Brandon Sanderson

[Que sont les articles « 4 Pages pour une Narration » ? C’est expliqué ICI]

Fils-des-brumes_paragraphe

Aujourd’hui, place aux quatre premières pages du premier tome d’une trilogie de fantasy intitulée Fils-des-Brumes, de l’auteur américain Brandon Sanderson. L’objectif de l’exercice que je te propose est de mieux comprendre les différents types de narration, comment les écrire, et ce que chaque narration implique comme résultat dans un texte. Si tu ne connais pas bien les narrations de base, je t’encourage à lire ou relire la série d’articles Choisir sa narration.

Ensuite, je t’invite à lire ces premières pages en gardant en tête les questions suivantes :

  1. Quelle est la narration employée ?
  2. Comment le sais-tu ? Relève les indices qui t’ont mené à ta réponse. D’ailleurs, question subsidiaire, ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?
  3. Quel est le temps de la narration ?
  4. Qu’est-ce que cette narration permet, dans ce chapitre, qui n’aurait pas été possible (ou plus difficilement) avec une autre narration ?
  5. Si tu as lu mes articles sur la narration, tu sais qu’il existe des difficultés inhérentes à chacune : comment s’en sort l’auteur, sur celle-ci ?

[Tu peux cliquer sur les pages ci-dessous pour les ouvrir en plein écran.]

Quelle est la narration employée ?

Dans les deux premiers articles de cette rubrique de blog, nous avons rencontré un extrait typique de récit à la première personne, puis une histoire à la troisième personne avec narrateur omniscient. C’est donc sans surprise que je te présente ici la troisième narration la plus fréquente en littérature (sans doute la plus représentée en fiction de nos jours), à savoir un exemple typique de récit rédigé à l’aide d’une troisième personne focalisée.

Comment le savons-nous ?

Que le texte soit rédigé à la troisième personne, c’est assez évident : dès la seconde phrase nous avons « Vin regardait les flocons duveteux flotter dans l’air » et la suite nous prouve qu’il s’agit bien du protagoniste principal de ce chapitre (Vin sera la protagoniste principale de la trilogie, même si certains chapitres seront parfois rédigés avec d’autres personnages de point de vue).

Ce qui est plus intéressant, c’est de comprendre ce qui distingue l’usage de la troisième personne observée dans Les Chevaliers du Tintamarre la dernière fois (narrateur omniscient) de la troisième personne utilisée ici (en focalisation interne). Car les deux textes sont écrits à la troisième personne, n’est-ce pas ? Et pourtant, les deux narrations n’ont RIEN en commun.

Donc, comment savons-nous que nous sommes en focalisation interne et non en omniscient ?

  • Cela commence dès les deux premières phrases, qui vont ensemble. 1) « Des cendres tombaient du ciel » ; 2) « Vin regardait les flocons duveteux flotter dans l’air ». L’enchaînement induit dans notre esprit de lecteur que la première phrase n’est pas un simple constat météo généraliste issu d’un conteur : c’est l’image perçue par les yeux du personnage, ce qui occupe son esprit en ce moment précis. Cela nous est confirmé par la suite du paragraphe, entièrement dédié à ce sujet. La façon d’écrire ce paragraphe et la question qui le conclut nous montre qu’il s’agit des pensées du personnage.
  • Te souviens-tu de l’article Comment désigner ses personnages dans son récit ? Tu as ici une parfaite illustration de cette démonstration. L’auteur n’utilise que deux façons de désigner sa protagoniste : son prénom (Vin) et le pronom « elle ». C’est tout. Il n’y a pas de qualificatif ou de jugement externe, pas de « la jeune femme fit ceci » ou « l’adolescente fit cela ». Là où la plupart des descriptions en omniscient commencent par le physique, il n’y a rien de tel dans cet extrait : nous sommes dans la tête de Vin, et donc nous ne voyons pas à quoi elle ressemble (pas avant la quatrième page – nous y reviendrons).
  • Tous les éléments sont décrits du point de vue de Vin, c’est-à-dire d’un point de vue biaisé par son caractère et ses croyances personnelles. Quand Ulef nous est décrit, il l’est du point de vue de Vin. Ce n’est pas un narrateur extérieur qui nous dit qui est Ulef : ce sont les pensées de Vin au sujet d’Ulef qui nous sont présentées, teintée d’une réflexion toute personnelle sur le thème de la trahison. En fait, cette description d’Ulef nous en apprend plus sur Vin que sur Ulef, car elle nous informe de la façon dont Vin voit le monde et juge les autres. Concernant plus tard la tenue de Camon, l’auteur écrit « C’était le costume le plus riche que Vin ait jamais vu », ce qui de nouveau nous informe tout autant sur Camon que sur Vin.
  • D’une façon plus générale, regarde la façon dont l’auteur réalise l’exposition des informations de contexte. Si tu relis avec attention, tu verras que l’auteur ne nous fournit que des éléments dont le personnage a connaissance. Si Vin n’est pas sûre d’elle, le texte contient des marqueurs qui nous l’indiquent (« Peut-être avait-il entendu parler de la rébellion skaa », « L’un des lords de province […] avait apparemment été assassiné »). À aucun moment nous, lecteurs, sommes informés d’un élément que Vin ignore. L’inverse est aussi vrai : l’auteur ne nous cache rien des informations utiles de la scène dont Vin a connaissance (tu as le droit de penser que j’ai tort au sujet de son « porte-chance », car en tant que lecteur on ne comprend pas bien ce qu’il se passe, mais… nous y reviendrons).

Nous sommes donc en narration focalisée.

Ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?

Nous avons là un personnage de fiction, Vin. Nous (lecteurs) observons tout depuis l’intérieur de sa tête, sans qu’elle ait conscience d’être un personnage d’une histoire. Pour elle, seul existe son univers. Le lecteur n’existe pas. Elle vit sa vie et nous en sommes les témoins en direct-live : personne ne nous raconte d’histoire. On ne peut pas être plus dans la Représentation qu’avec un récit à la troisième personne focalisée. C’est sa nature même.

Quel est le temps de la narration ?

Nous sommes là face à un récit à la troisième personne focalisée rédigé au passé.

Comme pour Les Chevaliers du Tintamarre, pas de surprise ni de recherche d’originalité de ce côté-là : le passé est le temps du récit par excellence, le plus transparent pour la plupart des lecteurs. L’objectif principal de la narration focalisée étant de rendre la narration invisible, un temps de récit simple est le plus souvent le meilleur choix, et c’est donc celui que fait Sanderson dans cet ouvrage.

Qu’est-ce que cette narration permet dans ce chapitre ?

Le premier point fort de cette narration est l’invisibilité qu’elle procure au narrateur : on a l’impression qu’il n’y en a pas. Nous sommes directement dans la tête de Vin. Elle n’a pas conscience de notre présence et personne ne nous raconte son histoire : nous vivons les événements en direct depuis son esprit. Un peu comme un acteur qui se serait glissé dans un rôle, nous expérimentons ses pensées et émotions sans filtre. Cela augmente notre immersion et notre implication, puisque cela supprime toute distance narrative.

Un autre avantage, que les auteurs novices ne réalisent pas toujours, est que cette narration permet un style simple et dépouillé. Relis donc ces quatre pages : Brandon Sanderson ne joue pas les littéraires. Pas de métaphore alambiquée, d’exercice de style ou de phrases pompeuses. Son protagoniste est une fille des rues, et si l’auteur souhaite qu’on s’immerge dans le personnage, le texte ne doit pas nous en sortir. Le personnage est l’ancre à laquelle est attaché le lecteur. Là où un texte en omniscient a absolument besoin d’un style flamboyant pour conserver l’attention du lecteur (qui risque sinon de lâcher prise pour cause de distance narrative), l’immersion dû à la focalisation interne t’autorise à écrire avec un style fluide et simple, sans ornementation superflue. L’auteur écrit comme pense le personnage et c’est ça qui fait que ça marche.

Nota : C’est souvent la raison principale pour laquelle de nombreux auteurs échouent à créer et maintenir cette immersion. Rester focalisé sur le personnage exige de renoncer à faire de l’esbroufe avec les mots. Dès que tu cherches à faire de jolies phrases et à « faire l’auteur », cette narration s’écroule.

Comment l’auteur évite-t-il les écueils ?

Il existe plusieurs pièges quand on écrit à la 3ème personne focalisée.

La première difficulté, c’est qu’écrire en focalisation interne est long. Cette narration impose en permanence une double exposition : ce qu’il se passe dans la scène et ce que le personnage en pense. Et comme on ne le quitte jamais, résumer des événements et faire passer le temps est compliqué. À action égale, un chapitre en focalisé est plus long qu’un chapitre en omniscient. Brandon Sanderson est connu pour ses pavés monstrueux, et si tu te lances à écrire une histoire un peu complexe à la troisième personne focalisée, il y a de fortes chances pour que tu sois obligé(e) d’écrire plusieurs tomes. Il vaut mieux le savoir avant de commencer.

Mais la véritable difficulté de cette narration, c’est qu’elle est « limitée » en terme d’exposition : elle te contraint au point de vue du personnage, et ceci dans les deux sens.

1) tu ne peux donner au lecteur QUE les informations que le personnage connaît ;

2) tu es OBLIGÉ(E) de fournir au lecteur les informations (en lien avec la scène en cours) que le personnage connaît.

En narration focalisée, le lecteur est censé être télépathe : il lit directement dans les pensées du personnage, mais c’est sa seule source d’information. Il ne peut donc pas savoir ce que le personnage ne sait pas… mais il doit pouvoir accéder aux informations que le personnage connaît. Le personnage ne peut donc pas mentir au lecteur.

Le seul levier de l’auteur, c’est qu’il peut orienter les pensées du personnage : si le personnage est en train de penser au sujet A, l’auteur n’est pas obligé de fournir au lecteur d’informations sur le sujet B. Et si l’auteur souhaite informer le lecteur d’un élément concernant le sujet C, à lui de faire en sorte que le personnage pense au sujet C.

C’est ainsi que fonctionne l’exposition avec cette narration : l’auteur nous fournit les éléments de contexte au fur et à mesure que le personnage y pense. Tant que c’est bien fait et logique, nous (lecteurs) suivons naturellement le cours de sa pensée, et l’immersion continue. Si soudain l’auteur nous parle de tout autre chose, la fragile bulle d’immersion éclate et nous sommes tirés hors du personnage (distance narrative). S’il fait ça trop souvent, il « rate » sa focalisation.

Dans ces pages, l’auteur est confronté à ce problème d’exposition sur deux sujets précis. Voyons comment il les résout.

  • L’apparence de l’héroïne. En tant qu’auteur, nous estimons utile (parfois avec raison) de transmettre au lecteur des informations de base sur l’aspect extérieur du personnage principal. Avec les autres narrations, c’est très facile à faire (souviens-toi de la triple description qui sert d’introduction dans Les Chevaliers du Tintamarre !). Mais en focalisé, ce n’est pas si simple car le personnage doit penser à son apparence pour que l’auteur puisse la mentionner. Or, le personnage a rarement l’occasion de le faire de façon naturelle. Un cliché absolu est de faire passer le personnage devant un miroir pour qu’il s’observe et que le texte puisse informer le lecteur, mais il existe d’autres façons de faire plus subtiles, comme nous le prouve ici Sanderson. Évidemment, en général, les informations fournies en focalisation internes sont plus succinctes et très ciblées (faire une description intégrale haute en couleur longue d’un paragraphe comme en omniscient est une gageure). Mais cela suffit : on n’a pas besoin d’en savoir plus sur Vin pour se l’imaginer.
  • Les capacités « spéciales » de Vin. Sanderson affronte un vrai obstacle dans ce début de roman : Vin dispose d’un pouvoir surnaturel dont elle n’a pas vraiment conscience. Elle est capable de faire « des trucs », mais pour elle ce n’est qu’une sorte de superstition, un ressenti instinctif, et elle ne sait pas trop ce qu’elle fait ni comment cela fonctionne. Ainsi, décrire au lecteur l’usage de ce pouvoir est compliqué pour Sanderson à ce stade, car « il n’a pas le droit » de nous dire des choses que Vin ignore ; or, elle ignore beaucoup. Il est obligé de nous le décrire comme le pense Vin, avec cette histoire de « porte-chance », c’est-à-dire de façon assez abstraite (la découverte et la maîtrise évolutive de ses pouvoirs font partie du « jeu » de la narration de cette série). En pratique, Sanderson conserve donc strictement sa focalisation, écrit le passage comme le pense l’héroïne, et compte sur le lecteur pour s’accrocher un peu et patienter pour avoir d’autres indices sur le fonctionnement des étranges capacités de Vin.

À part cela, amuse-toi à lister le nombre invraisemblable d’informations transmises au lecteur sur le monde en seulement quatre pages, seulement en suivant les pensées du personnage sur ces courtes scènes. En quatre pages nous avons un cadre général (une cité sombre et brumeuse où il pleut des cendres, une opposition entre noblesse et gens des rues), un contexte resserré (le personnage fait partie d’une bande de voleurs et s’apprête à participer à une grosse arnaque juteuse mais très risquée) et une thématique (le personnage est solitaire, n’a confiance en personne, a été trahie par son propre frère, et une thématique du livre sera vraisemblablement liée à ça). Comme quoi, la façon de réaliser l’exposition est fortement influencée par la narration choisie, mais on peut très bien exposer de nombreuses choses quelle que soit celle que l’on utilise : aussi bien Jaworski, Bardas que Sanderson parviennent à nous fournir énormément d’informations en quatre pages, chacun à sa façon en respectant « sa » narration.

Pour conclure, si tu as envie d’étudier un auteur qui maîtrise bien la narration focalisée, tu peux lire du Brandon Sanderson. Cette fameuse « focalisation » est un outil qui impose quelques contraintes puisqu’elle « limite » l’auteur à son personnage de point de vue. Mais la récompense en vaut la chandelle, car tu gagnes le Graal que bon nombre d’auteurs souhaitent offrir à leurs lecteurs : l’immersion.

M’enfin, ce n’est que mon avis    😉


Et toi, que t’évoque cet extrait ? Que penses-tu de cette narration ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ? As-tu des questions ? Discutons-en en commentaires !

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(4 commentaires)

  1. Bonjour Stéphane,
    Superbe idée cette série d’articles! Je suis pour ce genre d’exercices, bien plus concrets que les éternels « 10 conseils pour… ».
    Si j’avais découvert un tel article il y a quelques années, ça m’aurait évité d’écrire un roman à la troisième personne en point de vue interne alors que ce choix desservait le récit…
    J’aurais aimé avoir ton avis sur un point. Si je reconnais le talent de Sanderson, je dois avouer que j’ai du mal avec sa stratégie d’exposition. Tu expliques toi-même que « l’auteur ne nous fournit que des éléments dont le personnage a connaissance. » et c’est vrai. Mais quel intérêt pour Sanderson de nous dire des choses comme « Vin aimait la solitude », sinon de nous distiller une information? Vin n’a aucune raison de se dire « Tiens donc, j’aime bien la solitude, moi. » à ce moment de l’histoire. C’est ça que je lui reproche. On retrouve tout au long de ces quatre pages des bouts d’information qui sont jetées là sans raison, juste parce qu’il faut bien que le lecteur le sache. Narration focalisée, d’accord, mais à l’exposition toujours aussi maladroite que chez un narrateur omniscient…
    Qu’en penses-tu?

    Aimé par 1 personne

    1. Salut Cyril, et merci de ton commentaire. J’écris des articles que j’aurais aimé trouver à l’époque où j’ai débuté, et j’espère en effet que cette rubrique aidera certains à y voir plus clair.
      Pour ta question « quel est l’intérêt pour Sanderson de nous dire que Vin aime la solitude ? », la réponse est simple : quand on écrit en focalisé, le but est de toujours transmettre au lecteur ce que le personnage pense… ou ressent. Il y a toujours cette double exposition entre la situation d’un côté, et ce que le personnage en pense de l’autre. Ici on voit Vin dans une situation très solitaire, et alors il est capital pour Sanderson de nous dire comment Vin ressent cela. Est-ce qu’elle souffre de cette solitude ? Est-ce qu’elle l’aime ?
      Un narrateur omniscient pourrait choisir de ne pas nous le dire. En focalisation, tu n’as pas le choix, sous peine que le lecteur n’arrive pas à cerner le personnage. En permanence le texte doit nous faire penser et ressentir comme le personnage.
      J’ai trop insisté sur la pensée et pas assez sur les ressentis et sentiments dans l’article, pourtant c’est indispensable.
      J’espère avoir répondu à ta question.
      🙂

      J'aime

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