Réécriture : 3 piliers pour garder l’équilibre

Plongés dans un livre, les lecteurs aiment de nombreuses choses différentes : explorer de nouveaux mondes, découvrir des personnages, s’immerger dans une intrigue, se faire happer par un style. Pour un auteur, cela signifie travailler sur de nombreuses composantes. Comment conserver l’intérêt du lecteur et ne pas négliger certains aspects au détriment des autres ?


Pas de recette miracle, mais trois piliers de base qu’il peut être utile de garder en tête lorsqu’on passe à la relecture d’un premier jet puis en phase de réécriture.

1) Le contenant : épure ton texte

« Ne dis pas peu de choses en beaucoup de mots, mais dis beaucoup de choses en peu de mots. »

Pythagore

Chaque mot que tu ajoutes à ton texte entre en compétition avec les autres pour atteindre l’esprit du lecteur. Plus tu réussiras à exprimer beaucoup de choses en peu de mots et plus tu pourras exprimer de choses différentes avec l’espoir réaliste que le lecteur les perçoive et les mémorise.

Je parle là de plusieurs sujets (déjà abordés dans les articles « focus ») : éviter les verbes ternes, limiter les adverbes en -ment, utiliser des mots forts et expressifs, se passer des « un peu », « presque » et « très », etc. Tout cela concourt sur la durée à épurer ton texte et à augmenter le pourcentage de contenu qui va effectivement atteindre l’esprit du lecteur.

Par exemple, la phrase :

« Tania fit à manger pour toute la petite famille puis lava le sol vigoureusement et avec beaucoup d’attention. Cela lui prit presque une heure et, à la fin de l’épreuve, elle se sentit très fatiguée. »

… pourrait être réécrite :

« Tania cuisina pour toute la famille puis récura le sol une heure durant. Elle sortit de l’épreuve exténuée. »

Plusieurs bonnes raisons pourraient inciter l’auteur à préférer la première version à la seconde. Néanmoins, la seconde est deux fois plus courte tout en contenant strictement les mêmes informations. Sur la durée d’un roman, cela peut faire une énorme différence et il y a donc en permanence des choix à faire entre style, concision et clarté.

Rendre un texte plus digeste passe aussi par la mise en page. En réécriture, arrête-toi sur les pages contenant un bloc ininterrompu de texte. N’hésite pas à entamer un nouveau paragraphe lorsque tu changes d’idée ou de sujet, à mettre en exergue les phrases fortes en les isolant, à introduire des éléments narratifs pour couper un trop long monologue, etc.

Alléger un texte, c’est également éviter les redondances. Je ne parle pas là de répétitions de mots mais de répétitions d’informations ou d’idées. Si une information n’est pas critique pour l’intrigue et que le lecteur l’a déjà lue, il n’est pas nécessaire de « gâcher des mots » en la répétant plusieurs fois – certains auteurs sont si fiers des yeux bleus de leur héros qu’ils répètent cet élément d’information à la moindre occasion. Et si une information précise est critique pour l’intrigue et que tu souhaites absolument que ton lecteur la capte et la mémorise, arrange-toi pour la présenter de façon différente afin qu’elle ne paraisse pas répétée.

2) Le contenu : remets en question chaque scène et ses éléments constitutifs

Par flemme ou par automatisme, nous écrivons souvent des éléments inutiles qui ne font pas avancer l’histoire ou qui n’ont pas un grand intérêt pour le récit. Je parle ici de lieux communs, de clichés, ou de ce que j’appelle « des décors en carton » : un magasin générique, un restaurant générique, une forêt générique ; des éléments fournis sans détails, sorte de background flou derrière les personnages que l’auteur ne décrit pas vraiment, trop occupé à évoquer l’action ou à écrire les dialogues de ses personnages.

Chaque scène du récit a bien plus de force si elle possède un intérêt propre et sert clairement à quelque chose dans l’histoire. Il en va de même avec les composantes de chacune de ces scènes :

– le décor / contexte

Le lieu de la scène est-il bien choisi ? Pourrait-elle se passer ailleurs ? Quel intérêt de la placer ici plutôt que ? Ce lieu a-t-il une fonction symbolique ? Est-ce un lieu que le personnage connaît bien ou qui lui est inconnu (cela va affecter la façon dont il en parle ou dont il s’y conduira) ? Quelle est l’ambiance qui devrait s’en dégager et est-ce bien le cas dans ton texte actuel ? Les endroits « génériques », vagues et flous, ont peu de chances de marquer le lecteur. Peux-tu donner un caractère fort à ce lieu ? Comment ? Fais-toi peintre : chaque scène devrait offrir un tableau saisissant.

– les personnages

Qui est présent ? Tous les personnages de cette scène sont-ils utiles ? Est-ce qu’ils agissent bien tous ? Est-ce qu’on n’a pas oublié d’évoquer les réactions ou attitudes de certains d’entre eux ? On n’est pas dans un jeu vidéo : les personnages qui gravitent autour de ton protagoniste principal ont des personnalités, des buts et des caractères propres. Ils ne suivent pas bêtement l’action de la scène sans rien dire, sans intervenir ni se manifester d’une façon ou d’une autre. En quoi cela affecte-t-il le protagoniste et la scène ?

– l’action / intrigue

Que se passe-t-il ? En quoi est-ce lié à l’intrigue principale du livre ? Est-ce que ça la fait avancer ? Dans quel sens ? En quoi est-ce que l’action confronte ou challenge le personnage ? Contient-elle un mystère, un dilemme, un obstacle ? Comment le personnage affronte-t-il cela ? Est-ce qu’il en sort valorisé ou dévalorisé aux yeux du lecteur ? (ce dernier point, souvent négligé, est pourtant capital : relis donc l’article sur le concept de bonbons/épinards).

Se poser à chaque scène ces questions sur les trois composantes du récit permet d’équilibrer l’intérêt que tu portes à chacune d’elle et à ne pas en négliger une (exposition, personnages, intrigue).

3) L’assemblage contenu/contenant : conserve ta narration

Tu as choisi la narration la plus adaptée à ton histoire ? Bien.

Alors : tiens fermement la barre et garde ton cap !

  • À la première personne ou en narration focalisée, garde en tête la subjectivité du personnage et profite de chaque phrase pour y exposer son point de vue personnel sur la scène. Les descriptions sont ses descriptions, réalisées selon ses perceptions et ses goûts. Chaque scène est une nouvelle couche ajoutée à la connaissance du personnage par le lecteur.
  • En narration focalisée, montre le plus possible, raconte le moins possible, afin de conserver une profonde immersion et éviter la distance narrative.
  • À la première personne, développe le lien et la complicité personnage/lecteur via ses commentaires personnels et son recul sur les choses. Afin de trouver un ton juste et cohérent, imagine à qui il s’adresse et à quel moment par rapport à l’action.
  • En narrateur omniscient, ton cap n’est pas le personnage mais l’intrigue. Quelle est la meilleure façon d’attaquer la prochaine scène ? Comment exploiter les capacités uniques de l’omniscient pour fournir de nouvelles informations au lecteur, le faire rire, l’inquiéter ou attiser sa curiosité ? Comment déployer ton style avec finesse, poésie ou panache ?

Savoir « tenir » sa narration, tirer parti de ses avantages propres tout en réduisant l’impact de ses faiblesses, c’est sans doute le B-A-BA de l’écriture et ce qui fait que tout le reste tombe à l’eau si cela ne tient pas debout.


Épure ton texte, ne néglige aucune composante de ton histoire (univers / personnages / intrigue) et surtout tiens bien les rênes de ta narration. La forme, le fond et ce qui lie les deux ensemble. Les trois piliers qui servent de fondation à un texte littéraire. Relire chaque chapitre que tu viens d’écrire avec ce triptyque en tête peut t’aider à garder ton équilibre.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


« Tu l’as, toi, l’équilibre ?
— Les cinq et fruits et légumes par jour, là ? »

(8 commentaires)

    1. À vrai dire c’est une erreur, c’est un article rédigé depuis longtemps que j’avais programmé « fin janvier » pour voir venir et je l’avais oublié. Je comptais le garder pour plus tard. Tant pis : il est posté, maintenant 😉
      Oui, j’ai beaucoup délaissé le blog à cause d’un projet écriture qui m’accapare, mais dans quelques semaines je compte redonner une nouvelle vie à cette page. Je serai plus présent ici en 2021 qu’en 2020 (normalement). Merci pour ta fidélité et à bientôt !

      Aimé par 1 personne

  1. Supprimer sans pitié tout ce qui ne sert à rien. Ne pas écrire pour faire joli. Se débrouiller pour créer des images dans la tête du lecteur.

    J'aime

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