[CAS PRATIQUE] Bon antagoniste vs mauvais antagoniste : Vicious dans Cowboy Bebop

Avertissement : même si cet article étudie un personnage précis de Cowboy Bebop, il n’est pas indispensable de connaître la série pour lire l’article et le comprendre. En revanche, il contient de nombreux spoilers (aussi bien sur l’animé que sur la série live action) qui pourraient vous gâcher le visionnage si vous comptez les découvrir prochainement.

Nous avons déjà vu il y a longtemps comment concevoir un bon antagoniste, et plus récemment comment faire aimer ses personnages même s’ils sont « méchants ». Aujourd’hui, profitons de l’adaptation en série live action de l’animé Cowboy Bebop pour réaliser un cas pratique, car elle offre l’opportunité fort rare de comparer un personnage à lui-même dans un quasi cas d’école : Vicious est un antagoniste efficace dans l’animé, et un antagoniste raté dans la série live action. Comment et pourquoi ? Analyse comparative.

Vicious de l’animé VS Vicious de la série : d’un point de vue esthétique, c’est le même ; d’un point de vue dramaturgique, c’est autre chose…

LIEN AU HÉROS

Un bon antagoniste est intimement lié au protagoniste. Ce n’est pas pour rien si, dans de nombreuses histoires, la connexion entre héros et adversaire est si forte : de la même famille, amis d’enfance, partenaire amoureux ou de travail… certains récits de SF poussent même la notion à son paroxysme en faisant de l’adversaire un véritable double du héros (frère jumeau, clone, double temporel, etc.). Cowboy Bebop n’échappe pas à la règle : Vicious et Spike (le héros principal de Cowboy Bebop) sont bâtis en miroir et ont été intimement liés par le passé. Ils étaient partenaires et frères d’armes au sein d’une organisation mafieuse, et ont aimé la même femme. L’adaptation série modifie assez peu le passé de Vicious en comparaison de l’animé… mais hélas, de façon dommageable pour la dramaturgie.

Miroir brisé

Dans l’animé, Vicious et Spike sont vraiment des reflets l’un de l’autre, bâtis sur le même modèle. Ce sont tous les deux des loups solitaires sans passé qui ne se sentaient vivants qu’en tuant. Spike a voulu changer et devenir quelqu’un d’autre, Vicious le traque pour lui prouver qu’il ne peut pas et qu’un tueur reste un tueur.

Dans la série, les auteurs ont tant développé le background de Vicious qu’ils en ont fait un personnage très différent, qui n’est plus du tout le miroir de Spike. Fils d’un maître de la mafia, la problématique de Vicious est de prouver sa valeur à son père et au monde, et d’un point de vue thématique il dévie complètement de Spike. Protagoniste et antagoniste ne sont plus les deux faces d’une même pièce.

Autorité et expérience

Dans l’animé, Vicious et Spike sont montrés comme égaux, combattants dos à dos leurs ennemis avec le même sourire prédateur (on y devine un respect mutuel).

Dans la série, ce n’est pas le cas : dans les flash-backs, on constate que l’organisation associe Spike à Vicious car ce dernier est incompétent (nous y reviendrons) et qu’il a besoin d’un chaperon. Le héros était donc une sorte de « baby-sitter » de l’adversaire, et la situation va même jusqu’au point où Spike sauve la vie de Vicious. Dans la tête du spectateur, cette situation dramaturgique fait que l’antagoniste semble inférieur au protagoniste… ce qui est la situation inverse de celle qu’un auteur devrait rechercher.

Face-à-face

Dans l’animé, Vicious et Spike se font face à trois reprises avant le combat final. La première fois, Vicious capture Faye et attire Spike dans l’église : Spike combat mais perd. La seconde fois, ils se font face sur une planète paumée, mais un ancien protégé de Spike s’interpose pour protéger Vicious et abat Spike, qui perd de nouveau. Plus tard dans l’épisode, il y a un combat aérien, mais Spike ne parvient pas à prendre le dessus (Vicious doit battre en retraite car son appareil est endommagé par Gren, et cela sauve la mise de Spike). En bref : à chaque fois, Vicious nous semble un cran au-dessus de Spike.

Dans la série, la première confrontation entre les deux est quand Spike… tend un piège à Vicious et le tient à sa merci dans la lunette d’un fusil de sniper. Cette scène, tu en as sans doute déjà vu des équivalents dans d’autres histoires, mais généralement c’est le méchant qui tient le héros en joue. Ici, Spike contrôle totalement la situation : Vicious passe pour un idiot, et Spike prouve qu’il peut l’abattre quand il le désire. D’un point de vue de la dramaturgie, la pression n’est pas du tout du bon côté.

COMPÉTENCE

Mais surtout, un bon antagoniste doit être un obstacle pour le héros, ou doit être capable de lui en créer. La tension du récit repose sur la capacité de l’antagoniste à représenter une véritable menace pour le protagoniste. Il doit donc être « efficace », compétent dans des domaines qui lui permettront de poser des problèmes au héros.

Première apparition

Dans l’animé, la première apparition de Vicious le montre en action. Deux puissants chefs mafieux scellent un accord, mais le premier meure dans une explosion (qui sera attribuée à l’autre) et le second est assassiné par les hommes de Vicious. Celui-ci nous est donc montré comme malin, efficace et sans pitié. Son plan fonctionne parfaitement. Quand sa victime évoque Spike, Vicious sourit d’un air sûr de lui, et on apprendra plus tard que tout ça n’était que la première étape d’un plan pour forcer Spike à sortir de sa retraite.

Dans la série, la première apparition de Vicious est passive : l’un de ses hommes vient l’informer que Spike, qu’il pensait mort, est toujours en vie. Vicious tue alors son propre homme de main. À noter qu’il est étonnant que ce cliché apparaisse encore dans les histoires : un méchant qui tue ses propres hommes fait passer le personnage pour quelqu’un qui ne sait pas se contrôler et est un peu stupide (ce n’est pas en tuant les troupes de son propre camps qu’il représentera une menace pour le héros).

Attitude

Dans l’animé, Vicious est un personnage calme et ombrageux. Ses remarques sibyllines (lors de ses discussions avec Lin, Spike ou les maîtres de l’organisation) le soulignent intelligent. Il a toujours un coup d’avance sur les héros.

Dans la série, Vicious est colérique, ou rit de façon hystérique. Dans une scène, il visite un atelier où des esclaves fabriquent une drogue hors de prix, et Vicious informe ses hommes qu’ils vont devoir relocaliser la production ailleurs car la police est sur leurs traces. Et alors, que fait-il ? Il ouvre le feu à l’arme automatique dans l’atelier, aussitôt imité par ses hommes. En riant, il tue les opérateurs, détruit le matériel servant à fabriquer la drogue (!), et on voit des litres de celle-ci tomber par terre (alors que le moindre petit flacon vaut une fortune). Les auteurs ont sans doute pensé que Vicious passerait ainsi pour un « vrai méchant », mais ça le fait surtout passer pour un vrai demeuré.

Vicious et les maîtres de l’organisation

Dans l’animé, Vicious complote contre les maîtres de l’organisation. À plusieurs reprises, on sent que ces dirigeants doutent, mais à chaque fois Vicious garde son calme et argumente sur ses actions. Ses actes semblent bien calculés et il parvient toujours à ses fins. À la fin de la série, il mène un putsch contre les maîtres de l’organisation, action qui échoue lamentablement… mais à son calme et à sa réplique, nous devinons que cet échec est une feinte, et nous ne sommes pas surpris quand finalement, quand vient son exécution, le vrai putsch a lieu et que Vicious devient le maître de l’organisation.

Dans la série, Vicious aussi voudrait prendre la tête de l’organisation… sauf qu’il est un très mauvais comploteur. Il est prompt à l’emportement et n’est pas très futé. C’est Julia qui lui obtient l’ascendant lors des négociations avec les autres capo ou lui suggère des intrigues, par exemple. En fait, il n’y a que dans l’épisode 8 (alors qu’il doit être exécuté et parvient à tuer les maîtres de l’organisation à la place) qu’il réussit quelque chose de façon brillante : dans tous les autres épisodes, à chaque fois qu’il entreprend quelque chose, il échoue.

Loyauté

Dans l’animé, Vicious est un solide meneur d’hommes. C’est un ancien soldat qui a survécu à de terribles guerres. Il a le respect de ses hommes : Lin abat Spike pour Vicious, s’interpose sous des tirs et meurt pour Vicious, et ses soldats se retournent contre les maîtres de l’organisation et se rallient à Vicious. Même Gren, que Vicious a trahi par le passé, en parle avec respect, comme si Vicious était digne d’admiration (en tout cas, Gren l’a admiré autrefois).

Dans la série, Vicious est méprisé de toutes et tous. Personne ne le respecte : ni les maîtres de l’organisation, ni les autres « capo » (lieutenants de la mafia), ni Julia. Spike, lui, semble en avoir un peu pitié. Pire : on apprend que si Vicious occupe ce poste de capo au sein de l’organisation en dépit de son incompétence, c’est parce qu’il est le fils de l’un des maîtres ! Les auteurs ont donc fait de Vicious un « fils-à-papa », un privilégié, ce qui ne risque pas de remonter sa cote dans la tête du spectateur.

CONCLUSION

Impossible de comparer l’intégralité des histoires et évolutions des deux Vicious : l’animé a une vraie fin, mais la série live action n’est pas parvenue à convaincre les téléspectateurs et n’aura pas de saison 2. Nous ne saurons donc jamais ce que les auteurs avaient prévu pour la suite : la fin de la saison 1 montre Vicious trahi et à la merci de Julia (encore une sacrée contre-performance pour ce soi-disant grand méchant, qui tombe bien bas). Quoi que les scénaristes pensaient faire en saison 2, leur adaptation de l’histoire entre Spike, Julia et Vicious n’a pas fonctionné. Sans doute les éléments listés dans cet article n’y sont pas tout à fait étrangers.

Pour conclure, et pour faire référence à l’article Faire aimer ses personnages :

Dans l’animé, Vicious n’est pas spécialement attachant. En revanche, c’est un méchant devenu emblématique de Cowboy Bebop : il respecte un code personnel (il conseille à Lin de le respecter aussi pour ne pas mourir), possède la loyauté de ses hommes, est montré très compétent (au combat bien sûr, mais aussi dans l’intelligence d’un chef mafieux). Sa patience et sa persévérance méthodique pour arriver à ses fins force le respect. Il fait un bon job d’adversaire du début à la fin.

Dans la série, Vicious est tout ce qu’on déteste dans un personnage de fiction : sa masculinité toxique le rend tout sauf attachant, il ne respecte aucun code ni ne défend aucune cause, est méprisé de tous, et est royalement incompétent pour autre chose que manier son katana. Il ne donne vraiment pas l’impression de mériter quoi que ce soit (en fait, sans Spike par le passé ou Julia ensuite, il serait déjà mort depuis longtemps et ce serait bien fait pour lui). À aucun moment on ne pense qu’il pourra battre Spike, car il nous est toujours montré comme lui étant inférieur.

M’enfin, ce n’est que mon avis…

(2 commentaires)

    1. La série n’est pas inintéressante… Et, très franchement, je pensais que c’était absolument impossible d’adapter l’animé en série, or les créateurs ont prouvé que si, c’était possible. Mais il faut y aller avec *beaucoup* de recul. On y retrouve le fun, c’est plutôt sympa. Mais il y a plein de problèmes de dramaturgie de base qui font que l’émotion, elle, ne suit pas. Pour piquer la phrase d’un mutu sur Twitter : la série manque sacrément de ‘real folks blues’.

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