La notion d’immersion

Comme je suis très intéressé par les diverses narrations qui existent en littérature, j’écris beaucoup à ce sujet, et il m’arrive donc souvent de dire des choses comme « ceci favorise l’immersion » ou « cela est néfaste à l’immersion ». Mais qu’est-ce que l’immersion quand il s’agit de lire un texte ? De quoi parle-t-on exactement ? Qu’est-ce qui a tendance à la favoriser ou à lui nuire ? Réflexions.

Ma conviction personnelle est que – en tant qu’auteur – notre capacité à créer de l’immersion dépend avant tout de décisions que nous prenons avant le début de l’écriture, car l’élément le plus important concernant l’immersion est le choix de la narration que nous allons utiliser.

Mais j’anticipe.

Qu’est-ce que l’immersion ?

Pour rester dans le même vocabulaire aquatique, disons qu’il y a immersion quand le lecteur est « plongé » dans notre récit, si profondément qu’il ne pense même pas à ressortir la tête de l’eau : visage orienté vers les pages, il ne relève pas le menton. C’est une image, bien sûr, mais cela révèle néanmoins le sens de l’expression, puisque l’immersion est ce que ressent un lecteur qui vit l’histoire d’une façon impliquée et viscérale, en ayant le sentiment que la fiction est réelle.

À l’opposé, si quelque chose distrait le lecteur ou interrompt son flot de lecture, l’immersion est brisée. Et si quelque chose tient le lecteur à distance des personnages et de leurs émotions, l’immersion n’a pas lieu du tout. Cette dernière affirmation est d’ailleurs capitale, puisque les personnages sont les vecteurs du récit, et qu’en général, quand on parle d’immersion, on parle d’immersion dans les personnages, ce qui implique l’accès à leurs pensées et à leurs émotions.

L’immersion est-il le Saint Graal ?

Tel qu’elle est présentée ci-dessus, nous pourrions croire que l’immersion est forcément quelque chose de souhaitable. Au fond, c’est assez proche de la vérité : les lecteurs sont très friands d’immersion, et l’immersion en elle-même est quelque chose de positif pour le récit. Néanmoins, il existe des cas où nous pouvons volontairement utiliser des techniques ou procédés qui vont – entre autres choses – réduire l’immersion. Pourquoi ? Parce que la technique ou le procédé en question apporte autre chose qui nous intéresse. La perte d’immersion devient alors un effet secondaire indésirable que nous acceptons de subir en échange d’une autre forme d’avantage.

Les passionnés des articles Choisir sa narration s’en souviennent sans doute : certaines narrations fonctionnent par défaut selon un principe d’immersion maximum (ex : narration à la 3ème personne en focalisation interne stricte), tandis que d’autres acceptent de renoncer à l’immersion en échange – le plus souvent – de plus de liberté et de flexibilité (ex : récit avec un narrateur omniscient).

En théorie, et pour généraliser, l’immersion est d’autant plus importante que nous souhaitons offrir un récit émotionnel et viscéral, en lien avec les personnages ; elle est moins indispensable si nous avons d’autres objectifs, comme par exemple favoriser l’humour et le fun (mais pas seulement).

Tout est donc affaire de choix, mais encore faut-il savoir ce qu’on veut, et comprendre quel choix entraîne quelle conséquence.

Qu’est-ce qui augmente l’immersion ?

Générer de l’immersion passe généralement par le fait de s’invisibiliser en tant qu’auteur, et de rendre notre prose la plus proche des personnages et de leurs sentiments qu’il nous est possible. L’immersion du lecteur dépend du fait qu’il soit plongé dans les personnages et les événements « sans gêne », sans filtre, sans distance, sans intermédiaire. Cela s’obtient en cumulant certains efforts listés ci-dessous.

Faire oublier l’existence du quatrième mur

On parle de « briser le quatrième mur » quand un personnage s’adresse directement au lecteur, ou quand un élément du récit contient un trait d’humour méta. User de cette technique a pour conséquence de faire prendre conscience au lecteur qu’il est un spectateur, qu’il assiste à une histoire depuis l’extérieur. Briser le quatrième mur, c’est surtout souligner l’existence du mur : l’histoire se déroule à l’intérieur d’une maison et les personnages nous font coucou depuis la fenêtre.

Si nous souhaitons favoriser l’immersion, « briser le quatrième mur » est donc quelque chose dont nous devrions nous abstenir. Et le contraire de « briser le quatrième mur », c’est faire oublier que ce mur existe. Le personnage ne doit pas pouvoir faire coucou à la fenêtre, car le lecteur est censé être dans la maison. Pour ce faire, le texte doit prétendre de bout en bout que l’histoire est réelle. C’est ce que font la grande majorité des fictions, et cela revient à faire agir et parler les personnages comme si ce qui leur arrivait était vrai, mais aussi à décrire leur monde comme si c’était le seul existant.

Écrire une prose facile à lire

Réduire toute gêne à la lecture, cela passe évidemment par le fait d’écrire conformément aux règles de grammaire, d’orthographe et de typographie… mais aussi en évitant d’autres formes de gênes moins évidentes.

  • Si nous écrivons de façon très poétique, très lyrique, avec des métaphores complexes ou du vocabulaire peu usité, l’attention du lecteur a beaucoup plus de chances de prendre conscience de ces éléments et de dériver à l’écart de l’histoire elle-même. C’est pour cela qu’on dit souvent qu’écrire en focalisation interne autorise un style plus simple et gagne à être moins littéraire.
  • Si nous écrivons un récit particulièrement complexe, avec énormément d’originalité, de personnages, de lieux ou d’intrigues imbriquées, l’attention du lecteur a également plus de chances de s’épuiser.

Si notre objectif prioritaire est l’immersion, mieux vaut suivre les conseils de Léonard de Vinci : « La simplicité est la sophistication suprême ». Cela ne signifie évidemment pas que nous devons forcément renoncer à un style flamboyant ou à une intrigue à tiroirs : cela veut seulement dire que ces choix ont un coût, et que c’est à nous de décider à quelle hauteur nous voulons monter la facture. Nous en avions déjà parlé, j’avais appelé ça le budget de l’attention.

Choisir une narration en focalisation interne

Réduire les intermédiaires entre le lecteur et l’histoire est favorable à l’immersion, et cela peut se faire en renonçant à l’usage de narrations « à narrateur ». Cette appellation s’applique aux récits à narrateurs omniscients, qui emploient un ton de conteur et utilisent des techniques associées ; mais cela concerne aussi les récits à la première personne au passé, où un personnage nous raconte son histoire. Ces narrations ont l’immense avantage de pouvoir utiliser les « procédés du conteur » : un narrateur peut naturellement raconter l’histoire dans un ordre non chronologique, se mettre soudain à raconter un événement du passé, faire de l’ironie dramatique concernant des événements futurs, résumer une longue période temporelle peu intéressante, digresser, faire de l’humour, sauter d’un lieu à un autre de son récit, dissimuler des éléments clefs de l’intrigue, etc.

Néanmoins, ces techniques si utiles ont un coût, et ce dernier se paye en immersion : ces outils de conteur rappellent en effet au lecteur qu’il est un auditoire à qui on relate des événements. En intercalant un narrateur entre le lecteur et l’histoire, on augmente mécaniquement la distance narrative.

À l’opposé, le principal intérêt des narrations « sans narrateur » est justement la force de l’immersion qu’elles procurent. C’est le cas de la narration à la troisième personne en focalisation interne, mais aussi par exemple de la première personne au présent, où le lecteur est témoin en direct des pensées du personnage POV (on a l’impression au premier abord qu’il y a un narrateur, mais c’est faux, puisque le protagoniste ne raconte rien à personne, et que nous avons juste accès à son récit intériorisé). Ces narrations reposent en grande partie sur le fait de ne pas utiliser les techniques du conteur : elles placent directement le lecteur dans la tête du protagoniste, ce qui implique de lui faire vivre les événements en direct. Il est difficile de décrire d’une meilleure façon le principe même d’immersion.

Montrer plutôt que raconter

Le blog contient plusieurs articles sur le célèbre « Show, don’t tell », un adage souvent très mal compris, car il a été dépouillé de son contexte depuis longtemps. Il est tout à fait possible de montrer avec n’importe quelle narration, mais lorsqu’on utilise une narration « à narrateur », ce n’est pas très grave de raconter : c’est le concept même que d’avoir une voix qui nous raconte une histoire (et dans ce cas, l’usage ponctuel du « montré » n’est qu’une technique utilisée par le narrateur).

En revanche, les amateurs de focalisation interne savent que montrer plutôt que raconter est la base d’une focalisation réussie. Il n’y a pas focalisation interne si nous ne sommes pas capables de montrer, ou plutôt, montrer consiste à resserrer la focalisation – c’est un peu bonnet blanc et blanc bonnet.

Soigner ses descriptions

Par principe, il est aisé de comprendre qu’un lecteur va se sentir immergé s’il est capable d’imaginer de façon vivace les scènes qu’il lit : logique, donc, de se dire qu’il a besoin pour cela de descriptions à même de le plonger dans l’univers fictionnel. Puisque tout est connecté (comme dirait Dirk Gently), ce point est relatif aux précédents : l’immersion sera favorisée si ces descriptions sont faciles à lire, si elles sont faites du point de vue du personnage, et si elles sont montrées plutôt que racontées.

Qu’est-ce qui réduit l’immersion ?

De façon binaire, nous pourrions tout simplement répondre à cette question en disant : « tout le contraire de ce qu’on vient de lister », ce qui serait exact. Mais tout ce qui peut faire sortir le lecteur du livre nuit à l’immersion, ce qui inclut bien d’autres éléments, comme par exemple :

Écarts de narration

Entre dans cette catégorie tout ce qui brise nos propres règles de narration. Si nous avons choisi d’écrire en narration focalisée sur notre protagoniste, décrire soudain les pensées d’un autre personnage contrevient à l’immersion que nous étions en train de bâtir. Ce n’est pas « faux », car rien n’interdit de faire cela et il n’existe aucune police du livre… mais ça nuit à nos objectifs.

Entrent aussi dans cette catégorie d’autres « changements » dans la narration, qui ne relèvent pas de la maladresse, mais qui ont pourtant le même effet : changer de narration entre deux chapitres, ou encore changer de personnage de point de vue, rappelle au lecteur qu’il lit une histoire.

Problèmes de confusion, de crédibilité et de cohérence

L’immersion est brisée dès que le lecteur interrompt sa lecture pour se poser des questions sur celle-ci. S’il ne comprend pas la phrase, le paragraphe ou le chapitre qu’il vient de lire, il y a perte d’immersion. S’il ne croit pas que ce qui vient de se passer dans le récit est possible, et s’il y voit une maladresse ou une ficelle d’auteur, il y a perte d’immersion. S’il estime que les événements ou les agissements des personnages sont incohérents, il y a perte d’immersion.

En général, ce sont des choses qui ne sont pas voulues par l’auteur, évidemment. Néanmoins, on sous-estime souvent le nombre de fois où une prose volontairement mystérieuse ou se voulant suggestive manque le coche et devient confuse à la place. De même, il peut arriver que nous connaissions si bien nos personnages que nous oublions parfois de spécifier pourquoi ils agissent de telle façon à tel moment : le lecteur risque fort d’avoir oublié la petite scène du chapitre 3 qui explique l’agissement incongru du chapitre 42. Une incohérence peut ainsi être réelle – une erreur d’auteur –, mais elle peut aussi n’exister que dans l’esprit du lecteur, à cause d’une mauvaise maîtrise de l’information.

***

Pour conclure, rappelons que l’immersion est un effet puissant, et que si nous parvenons à créer cette immersion chez le lecteur, c’est forcément quelque chose de positif qui aura une répercussion bénéfique sur son expérience de lecture. Néanmoins, l’immersion n’est pas le Saint Graal ! L’immersion n’est pas forcément la priorité d’un projet, et une histoire peut avoir bien d’autres qualités que l’immersion. Or, il n’est pas possible d’avoir le beurre et l’argent du beurre : réussir son immersion passe le plus souvent par le fait de se priver de certaines techniques narratives bougrement utiles ou sacrément efficaces. Il faut savoir faire ses propres choix, en fonction de son manuscrit du moment.

M’enfin, ce n’est que mon avis…

PS : Comme cet article m’a été fortement inspiré par Chris Winkle, éditrice chez Mythcreants, j’en profite pour rappeler l’existence de ce site que je conseille très fortement à tous les auteurs d’imaginaire qui lisent l’anglais. Les articles de Chris Winkle sont les plus pertinents que j’ai lus à ce jour, aussi bien en ce qui concerne la dramaturgie que la narration.


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