Montrer les émotions et les sentiments

Tous les lecteurs ne tirent pas le même plaisir d’un roman, mais ressentir quelque chose – des émotions, des sentiments – est l’une de leurs attentes récurrentes. Pour l’auteur, savoir communiquer celles des personnages est donc quelque chose d’important… et de bien plus difficile qu’il n’y paraît.


Cet article fait référence aux notions de montrer et de raconter : si tu n’es pas bien à l’aise avec ces principes, je t’invite à lire l’article consacré.

Il existe plusieurs façon de présenter les émotions des personnages.

1 – Raconter les émotions

Exemple :

« Kirk s’effondra, submergé par une vague de peine immense, par un tsunami d’émotions qui l’engloutit tout entier. Il n’arrivait plus à penser, ravagé par la tristesse. Un gouffre insondable s’ouvrit en lui. En un instant, il était vide. »

Au cas où l’exemple ci-dessus (plutôt mélodramatique) ne serait pas assez clair, précisons ici que le personnage ressent de la tristesse. C’est ce que nous dit le texte – ce qu’il nous raconte. C’est la façon dont de nombreux novices en écriture traitent les émotions : en les racontant, en essayant de les nommer, et en en faisant des tonnes pour essayer de transmettre toute la puissance évocatrice de ces sentiments. Submergé et englouti, peiné et triste, victime d’un gouffre insondable et vide, le personnage subit des termes qui se répètent avec insistance. C’est hélas assez abstrait, et le paragraphe pourrait être deux fois plus long qu’il peinerait toujours à nous faire pleurer. L’exemple ci-dessus raconte la tristesse du personnage, mais ne nous montre pas l’émotion.

2 – Montrer (les manifestations de) l’émotion

Exemple :

« Kirk se laissa aller dos contre le mur, puis glissa au sol. Des sanglots le secouèrent et un torrent de larmes dévala ses joues. Il hoquetait, incapable de se contrôler, sans pudeur aucune en dépit de la morve qui coulait de son nez et des couinements ridicules qui montaient de sa gorge. »

N’est-ce pas plus visuel ? Assurément, le personnage est triste, ça se voit non ? Dans cette seconde option, le texte se sert d’éléments visuels pour nous faire comprendre que le personnage est triste. Néanmoins, il nous montre là les manifestations physiques de l’émotion – ses conséquences –, pas l’émotion elle-même. Bien entendu, il serait bien plus simple pour nous auteurs si l’écriture était une forme de manipulation hypnotique, et si la simple mention de tristesse ou de larmes induisait l’émotion chez le lecteur. Hélas, cela ne fonctionne pas ainsi. Les histoires ne créent pas les émotions chez le lecteur : elles ne font que les réveiller.

Tu n’es pas télépathe : tu décris seulement des évènements dans un texte. Le lecteur est ainsi le témoin de ces évènements et il réagit à ces évènements s’ils ont un sens pour lui – s’ils provoquent un écho par rapport à son vécu et à ses expériences. Si tu rentres chez toi pour trouver un ami en larmes sur ton palier, ta première réaction ne sera pas de pleurer à ton tour : tu ne te sentiras pas triste tant que tu ne sauras pas ce qu’il se passe. Seule la compréhension du contexte des évènements (causes, conséquences) provoquera l’émotion en toi.

De plus, « montrer les émotions » est aussi une histoire de respect du point de vue du personnage. Lorsqu’on est triste, ce sont les causes et conséquences de l’évènement qui occupent notre esprit. Si tu viens de te faire larguer, ton esprit n’est pas accaparé par les manifestations physiques de ta tristesse, et encore moins par des métaphores mélodramatiques en forme de tsunami ou de gouffre insondable : tu penses aux causes et conséquences de cette rupture. Donc, si un personnage est triste, il n’a aucune raison de penser ni aux larmes qui dévalent ses joues ni à des images poétiques de vide cosmique.

3 – Montrer l’émotion

Contrairement à ce que prétend la croyance populaire, le siège des émotions et des sentiments n’est pas dans le cœur : il est dans la tête, dans l’esprit du personnage. Ainsi, lorsqu’on souhaite montrer les émotions d’un personnage, il ne s’agit pas de montrer ses larmes, mais de montrer ses pensées.

Exemple :

« Lorsque Soonia annonça à Kirk qu’elle le quittait, le reportage de la veille sur la hausse des divorces lui revint en pleine face. Le sourire de Soonia, qu’il avait alors trouvé si complice, changea brusquement de sens. Kirk l’avait compris comme un “tous les autres sauf nous”. Qu’avait-elle pensé, en réalité ? “Je suis désolée pour ce que je m’apprête à te faire” ? ou bien “Si tu savais, pauvre con” ? Combien d’autres fois s’était-il trompé au sujet de leur connivence ? Et dire qu’il avait envoyé Paul se faire voir parce qu’il geignait trop sur son célibat ! Qui Kirk allait-il bien pouvoir appeler pour parler de ça ? »

Ces lignes nous montrent les pensées du personnage, et un lecteur qui aura vécu une situation analogue va y associer ses propres émotions tirées de sa propre expérience. Ta justesse dans le choix des éléments à montrer fera que le lecteur se reconnaîtra dans la scène (ou pas). Si c’est le cas, il va ressentir l’émotion… mais tu n’as pas créée cette émotion, tu l’as réveillée en lui à la façon d’une madeleine de Proust. Entre les lignes de cet exemple, on devine la honte de s’être trompé, les certitudes qui volent en éclats, la perte de confiance, l’impression d’isolement.

Bien entendu, si les exemples de cet article parlent de tristesse, la façon de s’y prendre est la même avec toutes les émotions et les sentiments. Pour montrer la colère, décrire ton personnage qui serre le poing ou qui balaie la table du dîner d’un geste ravageur est un pur cliché. Cela ne fera que sous-entendre qu’il s’agit de quelqu’un de violent ; ça ne véhiculera pas les raisons de sa colère, et donc cela ne risque pas de la faire partager au lecteur. La joie, la curiosité ou l’inquiétude répondent aux mêmes mécanismes. « Montrer les émotions », cela revient à écrire les questions qu’il se pose, les éléments qu’il anticipe et qui le font sourire, ou au contraire les conséquences négatives qu’il craint.

Une question de narration

Bien entendu et comme toujours dès qu’on parle d’un sujet connexe à la narration, l’effet souhaité dépendra du type de narration que tu utilises. Le fait de montrer les émotions est capital lorsque tu écris à la 3ème personne focalisée, car dans cette narration faire autrement crée une distance narrative qui nuit très fortement à l’immersion du lecteur dans le personnage. Néanmoins, il est souvent profitable de privilégier le « montrer » au « raconté » dans les autres narrations également :

  • à la première personne, raconter les émotions (comme dans l’exemple 1 de cet article) tombe très vite dans le mélodrame, et ne montrer que les manifestations physiques de l’émotion sonne un peu creux et faux (quand tu pleures et que tu es triste, tu n’es pas obnubilé par les larmes qui dévalent tes joues) ;
  • en omniscient, raconter les émotions est un peu moins problématique car c’est une narration vraiment tournée vers le « raconté » par nature. Cela créera de la distance narrative, bien sûr, mais celle-ci est moins grave dans cette narration tant que tu sais la compenser par les points forts de l’omniscient.

Une question d’attachement

Autre point : à ton avis, à récit dramatique identique, seras-tu plus touché(e) par un malheur qui arrive à un proche ou à un parfait inconnu croisé dans la rue ? La réponse est assez évidente. Transmettre l’émotion d’un personnage vers le lecteur exige un certain attachement de ce dernier. Plus le lecteur est attaché au personnage, plus il se sent proche de lui, et plus il sera à même de partager ses joies et ses peines. Cela demande donc un peu de préparation de ta part, et induit qu’il est difficile de faire partager des émotions fortes au tout premier chapitre d’un récit, alors que le lecteur ne connaît pas encore les personnages. De même, un drame qui arrive à un personnage que le lecteur déteste ne provoquera en lui aucune tristesse (au contraire). Si tu espères que ton récit provoque des émotions chez ton lecteur, veille donc à faire de ton personnage un individu auquel le lecteur va s’attacher. Je te renvoie pour cela à d’autres articles comme : Les personnages qu’on apprécie ; Relation Personnages/Lecteur : bonbons et épinards ; 12 traits pour faire aimer votre héros.

Les métaphores, les passages un peu racontés ou les réactions physiques ne sont pas forcément à bannir de tes textes, mais il est important de comprendre qu’ils ne véhiculent pas l’émotion par eux-mêmes. Ils sont de bons compléments à un passage où tu montres les pensées du personnage. Ils assaisonnent le plat, mais ce sont bel et bien les pensées – l’écheveau des réflexions du personnage face à un évènement donné – qui feront échos aux émotions enfouies chez ton lecteur et les réveilleront.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Ouch, ça m’a rendu super triste cet article !
— …
— Si, je suis triste !
— …
— Je SUIS triste, je te dis ! »

(9 commentaires)

  1. Super article, comme toujours. Il y a un autre aspect à prendre en compte, souvent négligé et c’est bien dommage. Le rythme de la phrase joue un grand rôle dans la façon dont le lecteur perçoit ce qu’on lui raconte. Car la première manifestation physique d’une émotion, c’est un changement de la respiration. Accélération, retenue, poumons qui se gonflent, apnée soudaine ou sensation de ne pas avoir assez d’air… Si le rythme de la phrase parvient à se caler sur la respiration du personnage, sans que ce soit forcément écrit en toutes lettres, le lecteur, par transfert, cale lui aussi sa respiration dessus. Respirer avec, c’est ressentir le même. Un moyen très très puissant de travailler le lecteur au corps en travaillant le texte.

    Aimé par 3 personnes

  2. On a déjà eu l’occasion d’en parler, même si intellectuellement, je souscris complètement à ce que tu dis, je ne peux pas nier que les passages « qui ne fonctionnent pas » fonctionnent en réalité assez bien sur moi, déclenchent mon empathie et me font ressentir des émotions, au diapason de celles qui sont décrites dans le texte. Peut-être qu’il y a quelque chose de bancal chez moi, ou peut-être faut-il y voir la manifestation du fait que je suis une personne assez peu cérébrale, et plus viscérale que je n’en ai l’air. Pour moi, ce qui se passe dans la tête se répercute toujours dans le corps.

    Enfin bref. Les émotions. C’est plutôt une question d’enjeux, non ? 😉

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    1. Ah, mais C’EST effectivement une histoire d’enjeux, raison pour laquelle il est généralement plus efficace de focaliser le texte (les pensées du personnage) sur les causes et conséquences de la scène dramatique plutôt que sur les manifestations physiques (qui peuvent servir « d’assaisonnement » à la description mais ne génèrent pas l’émotion par elles-mêmes). Mais… ce n’est que mon avis.
      🙂

      Aimé par 2 personnes

  3. Merci pour cet article,qui aborde un bon paquet d’éléments de l’écriture. C’est complexe et motivant. Merci aussi, Sylvie, pour ta réponse très pertinente sur le rythme de la respiration et de l’écriture. Allez, je m’en vais parfaire mon éducation sentimentale.

    Aimé par 1 personne

  4. Excellent article, merci ! J’ajouterais que ce qui ne fonctionne pas dans tes exemples, c’est aussi leur longueur. Trop d’émotions tue l’émotion. Il vaut mieux l’exprimer en phrases courtes, en effet, et passer ensuite à l’action / réaction. Bon courage à tous pour l’écriture confinée…

    Aimé par 1 personne

  5. Encore un article éclairé, pratique et plein de bon sens.
    Je viens mettre mon grain de sel concernant la rythmique sentimentale.
    Je pense qu’elle fonctionne seulement si elle s’inscrit dans un effort modulatoire systématique. Ne l’employer que dans un contexte où on cherche à provoquer l’empathie me semble une faiblesse qui aura un effet de surjeu.
    Mais comme le dit Stéphane, c’est juste un point de vue. Ce que j’en dis …

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