Montrer les émotions et les sentiments

Tous les lecteurs ne tirent pas le même plaisir d’un roman, mais ressentir quelque chose – des émotions, des sentiments – est l’une de leurs attentes récurrentes. Pour l’auteur, savoir communiquer celles des personnages est donc quelque chose d’important… et de bien plus difficile qu’il n’y paraît.


Ce qui ne fonctionne pas

Exemple :

« Je m’effondrais, submergé par une vague de peine immense, par un tsunami d’émotions qui m’engloutit tout entier. Je n’arrivais plus à penser, ravagé par la tristesse. Un gouffre insondable s’ouvrit en moi. En un instant, j’étais vide. »

Au cas où l’exemple mélodramatique ci-dessus ne serait pas assez clair, précisons ici que le personnage ressent de la tristesse. C’est ce que nous dit le texte – ce qu’il nous raconte – mais nous ne ressentons rien à la lecture de ce passage. C’est pourtant la façon dont de nombreux novices en écriture traitent les émotions : en les racontant, et en en faisant des tonnes pour essayer de transmettre toute la puissance évocatrice de ces sentiments. Submergé et englouti, peiné et triste, victime d’un gouffre insondable et vide, le personnage subit des termes qui se répètent avec insistance… mais le paragraphe pourrait être deux fois plus long qu’il ne nous ferait toujours pas pleurer. Le problème est ici – comme pour d’autres sujets déjà abordés sur ce blog – un souci de « show don’t tell », de montrer plutôt que de raconter. L’exemple ci-dessus raconte la tristesse du personnage, mais ne nous montre pas l’émotion.

Ce qui ne fonctionne pas (bis)

Exemple :

« Je me laissais aller, dos contre le mur, puis glissais au sol. Des sanglots me secouèrent et un torrent de larmes dévala mes joues. Je hoquetais, incapable de me contrôler, sans pudeur aucune en dépit de la morve qui coulait de mon nez et des couinements ridicules qui montaient de ma gorge. »

N’est-ce pas plus visuel ? Assurément, le personnage est triste, ça se voit non ? Hélas, ce n’est pas ça, « montrer » les sentiments. Via des éléments visuels, le texte nous fait comprendre que le personnage est triste, mais il nous montre les manifestations physiques de l’émotion – ses conséquences –, pas l’émotion elle-même. Il serait si simple que l’écriture soit une forme de manipulation hypnotique, et que la simple mention de tristesse ou de larmes induise l’émotion chez le lecteur ! Mais cela ne fonctionne pas ainsi. En tant qu’auteur, il est nécessaire de comprendre comment les histoires créent les émotions chez le lecteur — ou plutôt (pour paraphraser l’éditrice Chris Winkle), il est nécessaire de comprendre qu’elles ne le font pas.

Tu n’es pas télépathe : tu décris seulement des évènements dans un texte. Le lecteur est ainsi le témoin de ces évènements et il réagit à ces évènements s’ils ont un sens pour lui – s’ils provoquent un écho par rapport à son vécu et à ses expériences. Si tu rentres chez toi pour trouver un ami en larmes sur ton palier, ta première réaction ne sera pas de pleurer à ton tour : tu lui demanderas immédiatement, comme par réflexe, « que se passe-t-il ? ». Savoir qu’il est triste ne suffit pas à te rendre triste : seule la compréhension du contexte des évènements (causes, conséquences) provoquera l’émotion en toi.

De plus, montrer les émotions est aussi une histoire de respect du point de vue du personnage. Lorsqu’on est triste, ce sont les causes et conséquences de l’évènement qui occupent notre esprit. Si tu viens de te faire larguer, ton esprit n’est pas accaparé par les manifestations physiques de ta tristesse, et encore moins par des métaphores mélodramatiques en forme de tsunami ou de gouffre insondable : tu penses aux causes et conséquences de cette rupture. Donc, si ton personnage est triste, il n’a aucune raison de penser aux larmes qui dévalent ses joues ou à des images poétiques.

Ce qui fonctionne

Contrairement à ce que prétend la croyance populaire, le siège des émotions et des sentiments n’est pas dans le cœur : il est dans la tête, dans l’esprit du personnage. Ainsi, lorsqu’on souhaite montrer les sentiments et les émotions d’un personnage, il ne s’agit pas de montrer ses larmes, mais de montrer ses pensées.

Exemple :

« Lorsqu’elle m’annonça qu’elle me quittait, le reportage de la veille sur la hausse des divorces me revint en pleine face. Son sourire, que j’avais alors trouvé si complice, changea brusquement de sens. Je l’avais compris comme un “tous les autres sauf nous”. Qu’avait-elle pensé, en réalité ? “Je suis désolée pour ce que je m’apprête à te faire” ? “Si tu savais, pauvre con” ? Combien d’autres fois m’étais-je trompé au sujet de notre connivence ? Et Paul que j’avais envoyé chier l’autre jour parce qu’il geignait sur son célibat ! Qui allais-je bien pouvoir appeler pour parler de ça ? »

Ces lignes nous montrent les pensées du personnage, et un lecteur qui aura vécu une situation analogue va y associer ses propres émotions tirées de sa propre expérience. Ta justesse dans le choix des éléments à montrer fera que le lecteur se reconnaîtra dans la scène (ou pas). Si c’est le cas, il va ressentir l’émotion… mais tu n’as pas créée cette émotion, tu l’as réveillée en lui à la façon d’une madeleine de Proust. Entre les lignes de cet exemple, on devine la honte de s’être trompé, les certitudes qui volent en éclats, la perte de confiance, l’impression de solitude.

Bien entendu, si les exemples de cet article parlent de tristesse, la façon de s’y prendre est la même avec toutes les émotions et les sentiments. Pour montrer la colère, décrire ton personnage qui serre le poing ou qui balaie la table du dîner d’un geste ravageur ne fera que sous-entendre qu’il s’agit de quelqu’un de violent ; ça ne véhicule pas les raisons de sa colère, et donc cela ne risque pas de la faire partager au lecteur. La joie, la curiosité ou l’inquiétude répondent aux mêmes mécanismes. Montre les pensées de ton personnage en direct, les questions qu’il se pose, les éléments qu’il anticipe et qui le font sourire, ou au contraire les conséquences négatives qu’il craint.

Créer le lien

Un dernier point pour conclure cet article : à ton avis, à récit dramatique identique, seras-tu plus touché(e) par un malheur qui arrive à un proche ou à un parfait inconnu croisé dans la rue ? La réponse est assez évidente. Transmettre l’émotion d’un personnage vers le lecteur exige un certain attachement de ce dernier. Plus le lecteur est attaché au personnage, plus il se sent proche de lui, et plus il sera à même de partager ses joies et ses peines. Cela demande donc un peu de préparation de ta part, et induit qu’il est difficile de faire partager des sentiments très forts au tout premier chapitre d’un récit, alors que le lecteur ne connaît pas encore les personnages. Un drame qui arrive à un personnage que le lecteur déteste ne provoquera en lui aucune tristesse. Si tu espères que ton récit provoque des émotions chez ton lecteur, veille donc à faire de ton personnage un individu auquel le lecteur va s’attacher. Je te renvoie pour cela à d’autres articles comme : Les personnages qu’on apprécie ; Relation Personnages/Lecteur : bonbons et épinards ; 12 traits pour faire aimer votre héros.

Les métaphores, les passages un peu racontés ou les réactions physiques ne sont pas forcément à bannir de tes textes, mais il est important de comprendre qu’ils ne véhiculent pas l’émotion par eux-mêmes. Ils sont de bons compléments à un passage où tu montres les pensées du personnage. Ils assaisonnent le plat, mais ce sont bel et bien les pensées – l’écheveau des réflexions du personnage face à un évènement donné – qui feront échos aux émotions enfouies chez ton lecteur et les réveilleront.

M’enfin, ce n’est que mon avis.


« Ouch, ça m’a rendu super triste cet article !
— …
— Si, je suis triste !
— …
— Je SUIS triste, je te dis ! »

(6 commentaires)

  1. Super article, comme toujours. Il y a un autre aspect à prendre en compte, souvent négligé et c’est bien dommage. Le rythme de la phrase joue un grand rôle dans la façon dont le lecteur perçoit ce qu’on lui raconte. Car la première manifestation physique d’une émotion, c’est un changement de la respiration. Accélération, retenue, poumons qui se gonflent, apnée soudaine ou sensation de ne pas avoir assez d’air… Si le rythme de la phrase parvient à se caler sur la respiration du personnage, sans que ce soit forcément écrit en toutes lettres, le lecteur, par transfert, cale lui aussi sa respiration dessus. Respirer avec, c’est ressentir le même. Un moyen très très puissant de travailler le lecteur au corps en travaillant le texte.

    Aimé par 3 personnes

  2. On a déjà eu l’occasion d’en parler, même si intellectuellement, je souscris complètement à ce que tu dis, je ne peux pas nier que les passages « qui ne fonctionnent pas » fonctionnent en réalité assez bien sur moi, déclenchent mon empathie et me font ressentir des émotions, au diapason de celles qui sont décrites dans le texte. Peut-être qu’il y a quelque chose de bancal chez moi, ou peut-être faut-il y voir la manifestation du fait que je suis une personne assez peu cérébrale, et plus viscérale que je n’en ai l’air. Pour moi, ce qui se passe dans la tête se répercute toujours dans le corps.

    Enfin bref. Les émotions. C’est plutôt une question d’enjeux, non ? 😉

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    1. Ah, mais C’EST effectivement une histoire d’enjeux, raison pour laquelle il est généralement plus efficace de focaliser le texte (les pensées du personnage) sur les causes et conséquences de la scène dramatique plutôt que sur les manifestations physiques (qui peuvent servir « d’assaisonnement » à la description mais ne génèrent pas l’émotion par elles-mêmes). Mais… ce n’est que mon avis.
      🙂

      Aimé par 2 personnes

  3. Merci pour cet article,qui aborde un bon paquet d’éléments de l’écriture. C’est complexe et motivant. Merci aussi, Sylvie, pour ta réponse très pertinente sur le rythme de la respiration et de l’écriture. Allez, je m’en vais parfaire mon éducation sentimentale.

    Aimé par 1 personne

  4. Excellent article, merci ! J’ajouterais que ce qui ne fonctionne pas dans tes exemples, c’est aussi leur longueur. Trop d’émotions tue l’émotion. Il vaut mieux l’exprimer en phrases courtes, en effet, et passer ensuite à l’action / réaction. Bon courage à tous pour l’écriture confinée…

    Aimé par 1 personne

  5. Encore un article éclairé, pratique et plein de bon sens.
    Je viens mettre mon grain de sel concernant la rythmique sentimentale.
    Je pense qu’elle fonctionne seulement si elle s’inscrit dans un effort modulatoire systématique. Ne l’employer que dans un contexte où on cherche à provoquer l’empathie me semble une faiblesse qui aura un effet de surjeu.
    Mais comme le dit Stéphane, c’est juste un point de vue. Ce que j’en dis …

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