[4 Pages pour une narration] La Huitième Couleur, Terry Pratchett

Aujourd’hui, place aux quatre premières pages du roman de fantasy La Huitième Couleur, de Terry Pratchett. L’objectif de l’exercice que je te propose est, comme dans les précédents articles de la rubrique, de mieux comprendre les différentes narrations, comment les écrire, et ce qu’une narration particulière implique comme résultat dans un texte donné.


[Que sont les articles « 4 Pages pour une Narration » ? C’est expliqué ICI]

Je t’invite à lire ces premières pages en gardant en tête les questions suivantes :

  1. Quelle est la narration employée ? Si tu ne connais pas bien les narrations de base, je t’encourage à lire ou relire la série d’articles Choisir sa narration.
  2. Comment le sais-tu ? Relève les indices qui t’ont mené(e) à ta réponse. D’ailleurs, question subsidiaire, ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?
  3. Quel est le temps de la narration ?
  4. Qu’est-ce que cette narration permet, dans ce chapitre, qui n’aurait pas été possible (ou plus difficilement) avec une autre narration ?
  5. Si tu as lu mes articles sur la narration, tu sais qu’il existe des difficultés inhérentes à chacune : comment procède l’auteur, dans cet ouvrage ?

[Tu peux cliquer sur les pages ci-dessous pour les ouvrir en plein écran.]

Quelle est la narration employée ?

Si tu connais déjà l’œuvre de Terry Pratchett, tu connais déjà la réponse sans même lire ces pages. Et puisque je cite souvent Pratchett dès que je parle de narrateur omniscient, tu l’as peut-être deviné rien qu’en lisant régulièrement ce blog : les Annales du Disque-Monde sont des romans rédigés à l’aide d’un narrateur omniscient.

Évidemment, je n’ai pas choisi cet extrait par hasard : cet exemple fait suite au dernier cas pratique en date sur l’exercice de gestion des narrations #07.

Comment le savons-nous ?

Il est assez simple d’identifier une narration omnisciente : c’est lorsque le texte nous raconte des choses qu’un personnage de l’histoire ne peut pas savoir ou appréhender seul. Ici, le premier paragraphe nous décrit un phénomène d’envergure, avec des détails comme une étincelle qui s’infiltre dans des cuves d’huile, et nous savons donc que nous ne sommes pas en train de vivre la scène par les yeux d’un personnage de l’histoire. On survole une catastrophe énorme qui touche plusieurs quartiers puis une ville toute entière, et donc nous sommes forcément en narration omnisciente, et l’auteur nous le fait savoir dès les premières lignes (en fait, aucun personnage n’est mis en scène avant le quatrième paragraphe).

Un autre indice vient très vite : un ton grinçant, une sorte d’humour noir. « Les citoyens plus riches et plus honorables d’Ankh, sur la rive d’en face, affrontaient bravement la situation en démolissant frénétiquement les ponts ». C’est le genre de petit amusement qui revient régulièrement dans le texte, signe d’un narrateur omniscient.

Autre indice encore : un point de vue méta sur l’histoire, avec un narrateur qui connaît le futur. « Plus loin, quand l’occasion se présentera, on constatera qu’il se déplace avec une légèreté toute féline. »

Autre indice enfin, quand les personnages entrent en scène : le texte ne se focalise pas sur l’un ou l’autre, mais alterne. On est parfois dans la tête du barbare (« la figure fendue d’un sourire soigneusement calculé pour rassurer et menacer à la fois ») puis de la Fouine (« en archivant dans sa mémoire la description que l’homme venait de faire de lui, en vue d’une vengeance à déguster froide ») pour revenir au barbare (« ça ne valait presque jamais le coup de se colleter avec les mages »).

Ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?

Pour rappel, on parle de présentation lorsque les acteurs échangent avec les spectateurs : apartés, sourires et clins d’œil ponctuent leurs tirades. On dit qu’il n’y a pas de « 4ème mur » entre les acteurs et les spectateurs. D’évidence, ici, nous sommes donc en présentation.

Certes, nous avons là un narrateur anonyme, une voix off, qui nous raconte l’histoire de personnages de fiction. Il n’utilise pas le « je » pour parler de lui, et n’utilise pas le « tu » ou le « vous » pour s’adresser à nous lecteurs, ce qui pourrait laisser entendre qu’il est dans la représentation, mais… est-ce bien le cas ? Avec ces sous-entendus ou l’ironie dramatique dont il fait preuve quand il nous esquisse le futur des personnages, ce narrateur omniscient ne s’adresse-t-il pas à nous, « lecteurs/spectateurs » ? Eh bien si. Conclusion : nous sommes dans une Présentation. Le narrateur n’est pas un personnage de fiction, c’est une incarnation de l’auteur qui use des outils traditionnels du conteur pour nous faire un récit, à nous lecteurs.

Quel est le temps de la narration ?

Pas de piège ni rien de compliqué ici : le récit est au passé, comme la majorité des histoires de fiction à la troisième personne (et en particulier les narrations en omniscient, qui sont très traditionnelles et qui utilisent donc généralement le temps du récit « de base », à savoir le passé).

Qu’est-ce que cette narration atypique permet dans ce chapitre ?

Souvenons-nous des avantages habituels de la narration avec narrateur omniscient :

Son plus gros point fort est sa « mobilité » : le narrateur n’est pas rivé à un seul lieu ni un seul personnage, et il peut sauter du coq à l’âne comme il le souhaite. Cet avantage est utilisé dès la première page de ce récit : seul un narrateur omniscient pouvait nous brosser la catastrophe d’envergure qui touche la cité en si peu de temps tout en étant aussi clair et détaillé sur ce qu’il se passe. En deux paragraphes, en une vingtaine de lignes de texte, on a un décor général bien clair.

Un autre avantage de l’omniscient est de faciliter la narration sur une longue période de temps et/ou de nombreux lieux et/ou avec de nombreux personnages. Difficile de s’en rendre compte dans un extrait de quatre pages, mais on voit bien à quelques lignes d’intervalles que l’auteur saute d’un quartier de la ville à un autre, ou de la tête d’un personnage à un autre. Assurément, il compte se servir de cet avantage à son maximum.

L’omniscient impose une distance narrative entre le lecteur, l’action et les personnages. C’est un inconvénient sur certains sujets, mais c’est aussi une force : cette distance peut aider l’auteur à créer un décalage nécessaire au rire. Le narrateur peut commenter l’histoire, utiliser des métaphores ou comparaisons improbables, dédramatiser des situations qui pourraient autrement être considérées comme choquantes. Quand on parle « omniscient », on pense tout de suite à Terry Pratchett dont l’humour, les métaphores et le sens aigu de la dérision ont fait rire des millions de lecteurs.

L’omniscient peut aussi :

  • permettre à l’auteur des récits pédagogiques ou didactiques (ce n’est pas le cas ici, mais Pratchett a parfois recours à un ton didactique pour nous parler de son univers à la façon d’une encyclopédie – une encyclopédie très drôle, évidemment) ;
  • utiliser l’ironie dramatique (nous avons déjà vu qu’il le fait dans cet extrait avec la phrase « Plus loin, quand l’occasion se présentera, on constatera qu’il se déplace avec une légèreté toute féline. »)
  • jouer avec les mots et la prose.

L’omniscient facilite aussi l’exposition : mine de rien, sous couvert de nous raconter la catastrophe qui s’empare de la ville d’Ankh, as-tu remarqué que Pratchett y glisse des éléments de description ? Il ne nous balance pas un gros paragraphe façon « Ankh ressemblait à » mais – en faisant le récit de ce qu’il s’y passe –, il nous fait déjà visualiser une ville jumelle, plusieurs quartiers, un fleuve central, des ponts, une répartition sociale (avec les riches d’un côté qui tentent d’abattre les ponts quand l’incendie les menace), un niveau technologique, etc. Il s’avère en réalité que ce premier chapitre est une sorte de flashforward : le livre va ensuite nous raconter les événements qui sont arrivés quelques jours plus tôt et qui ont mené à la catastrophe. L’ironie dramatique est à son comble, puisque le lecteur sait déjà que le personnage de Deuxfleurs va être le responsable de l’anéantissement de la ville.

Comment l’auteur évite-t-il les écueils ?

L’omniscient a donc plein d’avantages, mais aussi de très gros inconvénients, raison pour laquelle il est de moins en moins utilisé de nos jours. Comment ce texte s’en sort-il ?

Le plus gros défaut du narrateur omniscient est la distance narrative qu’il impose, puisqu’il intercale un narrateur (le conteur) entre le lecteur et l’action. Le lecteur « flotte » au-dessus des événements et a conscience qu’il y a « quelqu’un » qui lui raconte une histoire. Il se retrouve donc métaphoriquement « plus loin » de l’action, comme dans les gradins d’un théâtre. De plus, comme le lecteur survole les pensées de tous les personnages de façon superficielle, il n’est pas profondément plongé dans les réflexions d’un protagoniste principal, et il se sent donc métaphoriquement « plus loin » des personnages. Ce type de récit a donc tendance à être peu immersif.

J’ai consacré un article entier aux qualités de l’omniscient qu’il faut savoir mettre en avant pour contrer cela ; en gros, pour compenser, il faut une intrigue accrocheuse et un style flamboyant. Pratchett est une référence de l’omniscient, car :

  • Il a un style bien à lui, bourré d’un humour pointu et intelligent, avec des tournures et des images qui vous font sans cesse lever les yeux au ciel en disant « punaise comme c’est bien trouvé ! » ainsi que « mais où va-t-il chercher ça ? » ;
  • Il exploite à fond les capacités de l’omniscient en termes de gestion de l’espace et des personnages (rien que ces quatre pages déploient bien le barbare et la Fouine en très peu de temps, et basculent aisément entre ce qu’il se passe en ville et les deux compères qui devisent au loin sur la colline) ;
  • Il est focalisé sur l’histoire et se sert de l’omniscience pour créer de l’ironie dramatique et du mystère. On n’a qu’une envie à la fin de ce chapitre : en savoir plus sur Deuxfleurs et découvrir comment diable tout ça est arrivé ;
  • Comme il peut aussi maîtriser le temps à sa guise, il ne se prive pas, et nous sert un premier chapitre explosif pour nous sortir en début de chapitre suivant un « Quelques jours avant les événements… »

Bien sûr, on parle toujours de Pratchett pour son humour, et certains auteurs qui veulent écrire en omniscient me disent parfois « mais moi je ne souhaite pas écrire quelque chose de comique ». Pour être honnête, aujourd’hui, c’est la principale raison d’utiliser l’omniscient (en publication récente, en imaginaire, les seuls livres en omniscient que je vois passer jouent sur l’humour, et je crois même que c’est l’auteur et professeur Orson Scott Card qui disait qu’aujourd’hui cette narration « ne servait plus qu’à cela »). Pourtant, je pense personnellement que quand on a un excellent style et qu’on maîtrise bien les atouts de l’omniscient, il est tout à fait possible d’écrire n’importe quel texte avec. C’est juste une narration très exigeante, car son défaut principal (sa distance narrative) est si énorme qu’il faut vraiment être capable d’exploiter ses points forts pour contrebalancer. Néanmoins, quand c’est réussi, ça marche du tonnerre.

M’enfin, ce n’est que mon avis.

***

Discutons-en en commentaires ! Que t’évoque cet extrait ? Que penses-tu de cette narration ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ? As-tu des questions ?

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(3 commentaires)

  1. Je pense aussi que Pratchett palie l’inconvénient de la distance aux personnages avec la redondance de ceux-ci, la série étant particulièrement foisonnante, ce qui rend les lecteurs familiers (voire carrément addicts) aux personnages iconiques, comme Mémé Ciredutemps, La Mort, Sam Vimaire et l’agent Détritus ou le Bibliothécaire. Pratchett joue avec l’attente du lecteur de les voir apparaître au point de laisser plusieurs pages s’écouler avant de les nommer, quel plaisir alors de les reconnaître aux premiers mots, ça donne un véritable sentiment d’appartenance aux fans du Disque-Monde. Le pdv omniscient marcherait moins bien avec une histoire courte, où on n’aurait pas la possibilité de connaître l’histoire et l’évolution derrière chaque personnage, il me semble.

    Aimé par 1 personne

    1. C’est tout à fait vrai. La « qualité » des personnages va de paire avec cette remarque : ces personnages sont marquants, très bien caractérisés (comme tu le dis, on les reconnaît aux premiers mots), et récurrents. Cela compense l’absence d’intimité avec un protagoniste clef (qu’on pourrait ressentir avec une narration focalisée ou à la 1ère personne), et propose à la place toute une galerie de personnages extravagants et savoureux.

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