[4 Pages pour une narration] Outrage et Rébellion, Catherine Dufour

Aujourd’hui, place aux quatre premières pages du roman de science-fiction Outrage et Rébellion de Catherine Dufour. L’objectif de l’exercice est, comme dans les précédents articles de la rubrique, de mieux comprendre les différentes narrations, comment les écrire, et ce qu’une narration particulière implique comme résultat dans un texte donné. Mais attention, épisode spécial ! Parce que cette narration-là, tu ne la croises pas tous les jours.


[Que sont les articles « 4 Pages pour une Narration » ? C’est expliqué ICI]

Quand on tourne la couverture du livre, avant même le titre, on a ça.

Je t’invite à lire ces premières pages en gardant en tête les questions suivantes :

  1. Quelle est la narration employée ? Si tu ne connais pas bien les narrations de base, je t’encourage à lire ou relire la série d’articles Choisir sa narration.
  2. Comment le sais-tu ? Relève les indices qui t’ont mené(e) à ta réponse. D’ailleurs, question subsidiaire, ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?
  3. Quel est le temps de la narration ?
  4. Qu’est-ce que cette narration permet, dans ce chapitre, qui n’aurait pas été possible (ou plus difficilement) avec une autre narration ?
  5. Si tu as lu mes articles sur la narration, tu sais qu’il existe des difficultés inhérentes à chacune : comment procède l’auteur, dans cet ouvrage ?

[Tu peux cliquer sur les pages ci-dessous pour les ouvrir en plein écran.]

Quelle est la narration employée ?

Aparté : cela faisait très longtemps que je voulais utiliser ce roman dans cette catégorie d’articles, mais je n’avais pas trouvé de version numérique pour faire des captures d’écran propres, et j’ai longtemps eu le livre papier au fond d’un carton pour cause de déménagement. J’ai finalement pu faire quelques clichés des quatre premières pages – voilà pour la petite histoire.

Ce début de roman t’intrigue, et tu penses que ce n’est qu’une introduction avant le récit ? Non non : tout le roman, sur près de 400 pages et jusqu’à la fin, n’est qu’une succession de témoignages rédigés de cette façon (et c’est un roman vraiment formidable sur lequel je m’extasie à chaque relecture).

Alors, quelle narration ? Bien sûr, elle n’est pas classique : on y lit une série de courts témoignages à la première personne, à chaque fois introduits par le nom de la personne qui parle (il y a plusieurs personnes différentes, la plupart reviennent plusieurs fois). C’est donc un roman à la première personne, mais avec narrateurs multiples (ce qui n’est pas commun).

L’effet de rendu, sur l’ensemble du livre, est celui de ces documentaires télé façon Netflix : on imagine quasiment les personnages à l’écran, de trois-quarts, en train de nous parler de leur passé dans cette pension quand ils étaient jeunes. Il n’y a pas de voix off, de commentateur ni de personnage qui pose des questions. On n’a que les réponses des participants et leurs témoignages.

Comment le savons-nous ?

Cette narration est atypique, certes, mais particulièrement limpide à la lecture : un nom, prénom ou surnom débute chaque témoignage, et celui-ci est à la première personne (Ashto, qui parle en premier, n’utilise que le « on », mais Drime dit « je » immédiatement).

Comme chaque témoignage est court, l’effet visuel quand on contemple les pages est très clair (un saut de ligne sépare chaque prise de parole, on ne risque pas de les mélanger). Dans le livre, certains témoignages ne font qu’une ligne. La plupart font un ou deux paragraphes. Ils dépassent rarement une page entière.

Ce texte est-il dans la Présentation ou la Représentation ?

Pour rappel, au théâtre, on parle de présentation lorsque les acteurs échangent avec les spectateurs : apartés, sourires et clins d’œil ponctuent leurs tirades. On dit qu’il n’y a pas de « 4ème mur » entre les acteurs et les spectateurs. Mais attention : même si ça y ressemble, ce n’est pas le cas ici. Les personnages s’adressent à nous comme si nous étions nous-mêmes des gens appartenant à cette fiction, comme si nous regardions un documentaire dans ce monde-là.

Quand l’auteur disparaît et que le lecteur est ignoré pour lui-même, quand seuls restent l’histoire et les personnages, c’est de la représentation. Conclusion : nous sommes dans une représentation. Chaque narrateur est un personnage de fiction, qui s’adresse à un public de fiction.

Quel est le temps de la narration ?

Pas de piège ni rien de compliqué ici : le récit est au passé, comme la majorité des histoires à la première personne misant sur l’effet de véracité apporté par des témoignages. Quand on a des personnages qui parlent à la première personne au passé, et si c’est bien fait, on obtient un ton d’anecdote réelle, une impression que les choses se sont vraiment déroulées ainsi.

Qu’est-ce que cette narration atypique permet ici ?

Revenons sur les avantages habituels de la narration à la première personne :

Le premier avantage théorique de la première personne est de tisser un lien de complicité entre le personnage-narrateur et le lecteur. Rappelle-toi, nous l’avons vu dans d’autres études de textes à la première personne : Jaworski le fait dans Gagner la guerre parce que son protagoniste est une pourriture et qu’il souhaite très tôt lier le lecteur à cet antihéros. Hobb le fait dans L’Assassin royal pour donner une impression de confession et nous faire ressentir que nous lisons les mémoires d’un homme qui a eu une vie longue et difficile. Ici, la multiplicité des personnages a une tout autre ambition, mais cela reste dans la même veine : c’est essentiellement pour nous donner un sentiment de « vrai ». L’aspect documentaire que prend le récit met en place une sorte de « contrat de confiance » entre narrateur et lecteur façon « vous saurez tout ». C’est renforcé par le ton des témoignages. On y avoue dès les premières pages l’usage de drogues, on évoque des éléments sexuels, ça parle franchement sans se retenir, et on sent que ça va dénoncer les institutions de l’époque. C’est une promesse : nous apprendrons tout ce qu’il s’est passé dans cette pension, ainsi que l’histoire qui entoure Marquis.

Le second avantage de la première personne est, d’habitude, de nous en apprendre beaucoup sur le personnage-narrateur, puisque c’est lui qui parle. Or, ici, nous avons de multiples narrateurs. Marquis, autour duquel semble axé le récit puisqu’on parle beaucoup de lui, intervient à peine. Alors pourquoi la première personne est-elle diluée entre ces nombreux personnages ? En réalité, ce roman parle de la pension et de ses occupants, certes, mais d’un occupant en particulier : Marquis (l’extrait tout en haut cet article est ce qui apparaît quand on ouvre le livre, quand on tourne la couverture, avant même la page de titre ou les mentions légales). On comprend très vite qu’il est l’axe autour duquel le roman tourne. Et donc, ici, c’est comme si nous avions droit à un documentaire sur le personnage de Marquis. Tous ceux qui l’ont fréquenté à la pension, de près ou de loin, vont avoir la parole et nous exposer leur opinion sur lui. Jamais aucune autre narration ne pourrait nous fournir une telle multiplicité d’avis sur un même personnage, un tel mille-feuille d’impressions, de faits, d’anecdotes et de rumeurs. Tu as déjà vu des documentaires sur des stars ou des sportifs, comme celui sur Michael Jordan ? Ses anciens coéquipiers, membres de sa famille et rivaux parlent de lui et racontent des anecdotes. C’est le même principe.

L’effet de réel est mis en exergue via les différentes versions des mêmes événements que l’on va lire (j’ai envie de dire « entendre », parce qu’il y a beaucoup d’oralité dans ces témoignages, ce qui nous donne encore plus l’impression qu’on regarde un documentaire télé). D’ailleurs, en vérité, j’ai triché : je ne les ai pas montrées, mais dans le roman il y a une page ou deux avant ces quatre pages, et qui appartiennent pourtant à la fiction. Elles posent un cadre narratif fictif, nous indiquant qu’il s’agit d’une sorte de documentaire (il y a le nom d’un traducteur et des mentions légales futuristes). Cela participe à renforcer cette impression qu’on regarde un document d’archive.

Comment l’auteur évite-t-il les écueils ?

Il existe plusieurs pièges classique à éviter quand on écrit à la première personne. Comment l’autrice manœuvre-t-elle ?

D’après Orson Scott Card, la principale « raison d’être » d’un récit à la première personne est de créer une vraie personnalité grâce à la voix du narrateur : si le texte ne parvient pas à déployer un caractère et à donner vie au personnage qui parle, il n’en vaut pas la peine. Pourtant, même s’il témoigne lui-même à l’occasion, Marquis n’est pas celui qui parle le plus dans ce roman, loin de là. Mais nous avons déjà répondu à la question ci-dessus : si la personnalité de Marquis n’en fait pas un narrateur forcément très loquace (ni très fiable, d’ailleurs), c’est la multiplicité des témoignages qui réussit le tour de force de nous peindre un portait aussi complexe et nuancé.

À noter que Catherine Dufour ne se contente pas d’indiquer les prénoms des locuteurs pour ne pas nous perdre : évidemment, chacun d’eux a sa propre personnalité et sa propre façon de s’exprimer. Au fil de la lecture, nous n’aurons presque plus besoin des noms pour savoir qui parle, car nous pourrons les reconnaître à leurs façons de s’exprimer et à leurs opinions. Ainsi, la pension et Marquis existent aussi à travers toute la galerie des personnages qui témoignent à leur sujet.

Une autre problématique habituelle de la narration à la première personne est un problème de scénarisation : le personnage ne peut raconter que les événements auxquels il a participé, et pour cela il faut absolument que le récit tourne autour de lui. Ainsi, mieux vaut d’ordinaire utiliser cette narration quand on considère que le personnage est plus important ou intéressant que l’histoire en elle-même – ce qui est le cas ici, car c’est plus un biopic sur Marquis qu’un récit à intrigue. Encore une fois, c’est la multiplicité des intervenants qui résout ce problème : à moins que Marquis ne se soit trouvé seul, il y a forcément un témoin pour nous raconter quelque chose, toujours quelqu’un qui était là pour nous en faire le récit. Quand il était seul, il peut nous le raconter lui-même. Et, encore mieux, les personnages peuvent nous raconter des événements desquels Marquis était absent, mais qui le concernaient pourtant (des événements qu’il a déclenché, des moments où on parle de lui, etc.)

Enfin, écrire à la première personne rend d’ordinaire difficile pour l’auteur la narration des moments pénibles, car il est difficile pour un personnage d’éviter l’usage d’un ton mélodramatique lorsqu’il raconte ses propres douleurs. Et c’est l’une des (nombreuses) forces de ce roman : ces jeunes vivaient en pension dans une proximité très forte, en partageant leurs joies et leurs peines, et sont tout à la fois capables de nous raconter les souffrances des autres tout en faisant preuve d’une compassion touchante puisqu’ils vivaient tous la même merde. Quoi de plus juste que quelqu’un qui raconte la souffrance partagée d’un ami proche ? Il est rare de lire des personnages se plaindre de leur propre sort, mais chacun raconte les souffrances des autres, et elles sont en réalité toutes partagées.

***

Pour conclure, l’usage d’une première personne « classique » dans ce roman n’aurait pas eu le même résultat du tout, et Marquis n’aurait pas été Marquis. Paradoxalement, nous l’aurions sans doute moins bien connu par sa bouche qu’au travers du regard des autres. Quant à ces autres pensionnaires, justement, eux aussi sont importants, et on ne les aurait jamais bien connus par les yeux de Marquis.

Quant à une autre narration, elle n’aurait pas eu ce vernis de véracité, ce cachet de documentaire réel, ce qui aurait eu bien moins d’impact étant donnés les sujets abordés. Écrire un roman entier sous cette forme est un réel tour de force, mais ça donne au livre un ton et une puissance exceptionnels. Quand, en plus, tout cela est ciselé via la plume de Catherine Dufour, on obtient ce qui est, ni plus ni moins, que mon roman de SF français préféré. L’un de ces rares livres que je relis régulièrement, et qui me subjugue à chaque fois.

M’enfin, ce n’est que mon avis.

***

Discutons-en en commentaires ! Que t’évoque cet extrait ? Que penses-tu de cette narration ? Qu’as-tu à dire sur ce passage ? As-tu des questions ?

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(2 commentaires)

  1. Cette structure de roman m’a faite penser à Peste de Chuck Palahnuick (auteur de Figth Club)… C’est l’histoire de Rant, un type qui s’amuse à attraper des animaux sauvages dans leurs terriers. Il a une préférence pour serpents à sonnette et les coyottes… qui ont souvent la rage.
    Je vais me trouver « Outrage et Rebellion » car j’avais été touché par son roman « Le Goût de l’immortalité ».

    Aimé par 1 personne

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