Créer un personnage à visée comique

« Ah, on parle de nous ?
– On a une visée comique ? »

Parmi toutes les armes des auteurs, l’humour n’est pas la plus simple à manier. Et parmi tous les personnages que l’on peut mettre en scène, ceux spécifiquement conçus pour être drôles sont parfois des lames à double-tranchants. Un personnage amusant, c’est super cool… à condition qu’il ne devienne pas agaçant ou lourdingue. Quelles sont tes options ? À quoi devrais-tu prendre garde ? Viens, on en parle.

Dans cet article, je ne vais pas parler des comédies : il n’est pas question de parler des histoires dans lesquelles tout (ou presque tout) a une visée comique, non. Je souhaite plutôt évoquer des récits à tendances plus ou moins sérieuses, dans lesquelles l’auteur souhaite disposer d’une pointe d’humour. Cela peut servir à contrebalancer une ambiance très lourde et pesante (ce qu’on appelle le « comic relief », l’humour servant à réduire la tension pour qu’elle ne soit pas trop étouffante ou forte), à créer du contraste, ou bien simplement à apporter du fun (rire est toujours un petit bonbon agréable que la plupart des gens apprécient).

Le problème de l’humour

Le grand problème de l’humour (outre que ce n’est pas si facile d’être drôle), c’est que l’humour est un puissant destructeur de tension. Or, la tension est généralement quelque chose que l’auteur cherche à créer, car c’est l’un des moteurs des histoires. C’est pour cela que, dans une histoire globalement sérieuse, créer un personnage spécifiquement défini pour générer de l’humour permet de limiter son usage et de clairement l’identifier auprès du lecteur. J’y vois deux grandes options :

  • Créer un personnage comique en tant que personnage central / important ;
  • Créer un personnage comique en tant que personnage secondaire, voire figurant.

Personnage majeur en personnage comique

Il me semble difficile d’utiliser le protagoniste principal d’une histoire comme véhicule comique si l’histoire elle-même n’est pas une comédie. En revanche, il est tout à fait possible d’avoir un personnage comique dans l’entourage proche du protagoniste, et d’en faire un personnage très important du récit.

Dans ce cas, quel que soit le type d’humour que tu vises pour ce personnage, assure-toi que cela ne le rend pas ridicule et que le lecteur garde pour lui du respect. Le meilleur moyen pour cela est de s’assurer que ce personnage reste particulièrement compétent (quoi que cela puisse vouloir dire dans ton récit). Si le personnage ne sert à rien d’autre qu’à être drôle, il risque d’être agaçant car il ne justifiera pas sa place centrale dans l’histoire.

Mon conseil est même de pousser le bouchon assez loin dans sa compétence spécifique :

  • Un personnage qui fait des piques et des vannes en permanence devient vite lourd… à moins d’être si doué qu’on ne peut pas faire autrement que de le trouver cool. Sinon, on a très vite envie de lui rabattre son caquet.
  • Un personnage très excentrique, à l’attitude étrange, est vite classé dans la catégorie des « fous » chez les lecteurs (et ce n’est pas une bonne chose, car encore aujourd’hui ça dérange et provoque du rejet). On ne comprendra pas que les autres héros s’en encombrent, à moins que le personnage soit très doué.
  • Un personnage qui joue sur le ridicule et le burlesque sera lui aussi probablement rejeté par une partie du lectorat si sa compétence ne vient pas contrebalancer son côté loufoque.
  • Enfin, un personnage sans talent particulier, qui traîne dans l’entourage du héros « juste pour être drôle » agacera par son inutilité.

Exemple : Wayne dans la trilogie Wax et Wayne de Brandon Sanderson.

Cette trilogie de western fantastique se déroule dans une ère préindustrielle. Le personnage principal est Wax, un dérivé des justiciers classiques des films de cow-boy. Inspiré de la vieille série Les Mystères de l’Ouest, il est l’équivalent d’un James West. Wayne, lui, est l’acolyte de Wax, et le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un drôle de personnage. Il est le principal (et seul ?) élément humoristique des romans, autrement basés sur des enquêtes sombres et violentes, avec de la magie et des combats. Wayne est « dans son monde », avec des répliques hilarantes toujours à côté de la plaque et des attitudes étranges qui font mouche. Et on l’adore. Pourquoi ? Parce que Sanderson justifie clairement son rôle de personnage central : son étrange vision du monde le rend exceptionnel à observer et imiter les autres, et Wayne dispose ainsi d’un talent hors norme pour se déguiser et se faire passer pour quelqu’un d’autre (c’est forcément très utile dans le contexte du récit, et c’est là aussi un parallèle avec Gordon, le comparse de James West dans Les Mystères de l’Ouest). C’est aussi un excellent combattant, ce qui est capital dans une série de ce genre. C’est un ami de longue date de Wax, et donc son humour ne vient pas « casser » l’aura du personnage, et permet au contraire de le faire briller un peu plus.

Personnage secondaire en personnage comique

Plus fréquent, le personnage comique secondaire n’a pas les mêmes contraintes. Plus il est secondaire et mineur dans le récit, moins il a besoin d’être compétent et mis en valeur « autrement ». Ce peut être un figurant rigolo qui revient encore et encore dans l’histoire dans un comique de répétition, un bras-cassé du camp ennemi qui ne parvient jamais à être vraiment menaçant, ou un side-kick des héros (comme un animal mignon qui fait des bêtises, comme dans tant de films d’animation). Souviens-toi juste de ce conseil : si tu veux qu’un personnage drôle reste drôle, tu ferais mieux de le rendre compétent et utile proportionnellement à son importance dans le récit.

L’autre précaution que je te conseille d’observer est la suivante : fais en sorte que les autres protagonistes qui gravitent autour du personnage comique le voient et le traitent de la même façon que le spectateur le ferait. Un personnage jugé excentrique par le spectateur devrait être vu excentrique par les personnages du récit. Ridicule aux yeux du spectateur ? Ridicule aux yeux des personnages. Autrement, il se crée un décalage qui risque de te poser problème : les gens auront du mal à comprendre et accepter pourquoi le pitre est pris au sérieux par les autres personnages, alors qu’à leurs yeux il est complètement ridicule.

Exemple : Jar Jar Binks dans la prélogie StarWars.

Encore aujourd’hui, beaucoup de gens ne comprennent pas pourquoi Jar Jar a été autant détesté dans les films StarWars, par exemple en comparaison d’un autre personnage « comic relief » de la franchise comme C-3PO. Et pourtant, il y a une énorme différence entre eux :

  • C3-PO n’est ni très compétent, ni très malin… mais tout le monde le considère ainsi. R2-D2 et Han Solo se moquent de lui en permanence, et même Luke et Leia (qui l’apprécient) se montrent paternalistes à son endroit. Leia confie les plans de l’étoile noire à R2-D2 sans en parler à C-3PO. De même, chez Jabba the Hutt, c’est à R2-D2 que Luke confie son sabre laser et son plan d’évasion, sans rien en dire à C-3PO, qui vendrait sans doute la mèche sans le vouloir. C-3PO est le side-kick rigolo de R2-D2 et sert essentiellement à comprendre le petit droïde intelligent. Cela fonctionne très bien.
  • Jar Jar n’est ni très compétent, ni très malin… mais étrangement, les personnages du film ne semblent pas s’en rendre compte. Il est pourtant évident que c’est un énorme boulet, mais on se repose sur lui comme guide, comme garde du corps et diplomate, et lors de la bataille on le nomme même général d’armée ! Pire : afin de justifier ce choix complètement aberrant, les scénaristes sont obligés de faire en sorte que Jar Jar remporte la bataille (alors qu’il y fait n’importe quoi), lui accordant donc une chance outrancière au goût de Deus Ex Machina.

Le problème de Jar Jar est que les scénaristes n’ont pas su choisir entre les deux catégories que je mentionne ci-dessus.

  • Jar jar aurait pu être un personnage important : les auteurs auraient pu lui conserver son attitude étrange et décalée, tout en le rendant intelligent et capable. Il aurait pu être un rebelle Gungan très original, et avoir un rôle d’outsider équivalent à celui de Han Solo dans la première trilogie. Son rôle central aurait alors été crédible, et son côté décalé (son allure, sa démarche, sa façon de parler) aurait pu lui donner un relief comique qui aurait pu fonctionner.
  • Jar jar aurait pu être un personnage secondaire : les auteurs auraient pu créer un duo de Gungan (à la R2-D2 / C-3PO), avec un personnage doué et compétent d’un côté, affublé de l’acolyte Jar jar « nul et rigolo ». Dans ce cadre-là, nous aurions bénéficié de l’humour lié au personnage, sans que l’attitude des autres à son encontre ne nous exaspère. Il serait devenu l’équivalent d’un C3-PO.

***

L’humour, c’est sympa, mais c’est aussi un grand destructeur de tension. Dans une histoire globalement sérieuse, mieux vaut en limiter l’usage, et dans ce cadre l’usage d’un personnage spécifique est une bonne tactique ! Si c’est bien fait, on adorera ton personnage comique. Mais prends garde à quel personnage tu choisis ! Plus il sera central dans le récit, et plus tu devras contrebalancer son humour par de la compétence… car la frontière entre « amusant » et « insupportable » est souvent très fine.

M’enfin, ce n’est que mon avis…

(4 commentaires)

  1. Merci pour cet article! L’humour est tellement complexe, d’autant plus quand on veut placer des scènes humoristiques et des personnages comiques en même temps. L’équilibre est fin, et on tombe vite dans le Jar Jar.
    Est-ce que tu aurais fait un article sur le comique plus général, avec des exemples sur les annales du disque-monde par exemple? La fantasy humoristique est un genre à prendre avec des pincettes et j’aimerais bien avoir ton avis/regard dessus.
    Entre nous, je suis contente de voir que dans mon histoire, j’ai réussis à suivre sans le savoir l’exemple de Wayne. Exercice réussis pour ma part!
    Belle journée

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton commentaire ! Mais non, je n’ai pas traité le comique (on m’a posé la même question sur twitter). J’en lis trop peu (et j’en écris trop peu) pour être pertinent là-dessus, et la comédie est quelque chose « à part ». Nous pleurons tous pour les mêmes raisons, mais nous rions sur des choses complètement différentes. Faire rire, c’est difficile, et à mon sens c’est à étudier « à part » de l’écriture. Il faut avoir le sens de la formule et du timing, et absorber beaucoup d’œuvres drôles pour se lancer là-dedans. Je me souviens que la présentation des romans humoristiques de Catherine Dufour disait qu’elle avait écrit des histoires entières de fantasy humoristique avant de découvrir Pratchett et de jeter des kilos de manuscrits à la poubelle pour tout recommencer.
      🙂
      Bonne écriture !

      J’aime

  2. Tout le long de ma lecture de cette article, j’ai eu des flashback de la vieille série Sherlock Holmes avec Basil Rathbone et Nigel Bruce, qui est, pour moi, l’illustration parfaite de ce qu’il ne faut surtout pas faire. Il y a des adaptations à visée comique, où Holmes et Watson sont tous les deux stupides et incompétents, mais là, Holmes est compétent et Watson est un tel boulet que s’en est embarrassant. A chaque fois qu’ils essais de se cacher Watson se fait repérer des méchants, il se prends des murs, il dévoile tous les secrets par inadvertance… Même Holmes se demande parfois à voix haute pourquoi il s’inflige sa compagnie et, plus jeune, je n’arrêtai pas de me dire « mais oui! Pourquoi?!? ». Ça implique aussi que Watson disparaisse dans tous les moments vraiment dramatiques et dangereux (si je me souviens bien), puisque ça seule présence suffit à gâcher la tension de n’importe quelle scène. Ce qui est vraiment dommage, puisque ça enlève toute le côté « amitié » du récit, et du coup une part intéressante qui humanise le personnage de Holmes.
    Ce qui me fait penser que dans l’excellente adaptation « Elementaire mon cher… lock Holmes », on a aussi un personnage compétent et l’autre non, mais ça marche très bien… Je pense que ça tient à ce que tu dis dans l’article: les autres personnages réagissent comme le public, et l’humour tient beaucoup de l’immense exaspération du protagoniste obligé de se coltiner un incapable (qui est quand même compétent dans son domaine), en plus du ton généralement décalé, du comique de situation, etc. D’ailleurs, une des scènes finales du film repose sur ce personnage comique qui agit, pour une fois, dans son domaine de compétence…

    Bref… Pardon pour cette longue digression ! Ces articles me font toujours réfléchir à plein de choses 🙂

    Aimé par 1 personne

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