Le sujet de cet article de dramaturgie m’est inspiré d’un conseil d’écriture très présent sur les réseaux, qui est de toujours créer les obstacles les plus difficiles possibles pour les personnages. Ce conseil suggère que ce serait une bonne façon de faire pour l’auteur que de se poser sans cesse la question : « Et maintenant, quel est le pire qui puisse arriver ? ». Pourquoi donne-t-on ce conseil et quel est son intérêt ? Quel est néanmoins le gros problème qu’il pose ? Réflexions.
Pour parler de ce sujet, cet article utilise le concept de ANTS tel qu’il est défini par l’éditrice Chris Winkle de Mythcreants (l’acronyme est présenté en détail et en français ICI). Pour résumer, il théorise que l’intérêt d’une histoire dépend principalement de quatre facteurs : l’Attachement, la Nouveauté, la Tension et la Satisfaction.
Pourquoi créer des obstacles très difficiles face aux personnages ?
Un précédent article dédié à la création d’obstacles proposait trois critères, et l’un d’eux était effectivement que « L’obstacle doit être réel, et doit donc demander un véritable effort pour être franchi ». Pourquoi ?
La principale raison d’être des obstacles est d’alimenter l’histoire en « T » de notre ANTS, à savoir de créer de la tension narrative. Peu importe la nature de cet obstacle : il peut basiquement être une confrontation, physique ou verbale ; un conflit interne ; une menace indistincte ; des mensonges entre personnages ; des mystères, etc. L’important est que placer les personnages dans des situations à obstacles – dans des situations où « quelque chose » se dresse entre eux et ce qu’ils veulent –, cela génère de la tension, et la tension, c’est bon pour le récit.
Pas d’obstacle, pas de tension ; pas de tension, et c’est l’un des quatre piliers dramaturgiques du récit qui s’effondre. Et évidemment, plus difficile est l’obstacle, plus haute est la tension.
Pourquoi « imaginer le pire » pose généralement un problème de dramaturgie ?
Imaginons un récit d’espionnage dans lequel un personnage s’infiltre dans une base militaire. Il pourrait être surpris par une sentinelle. Mais on pourrait augmenter le danger d’un cran : deux sentinelles (réduire les deux au silence avant qu’elles ne donnent l’alerte devient plus compliqué = plus de tension). Ou quatre. Ou on pourrait rajouter un chien. Etc.
La question est : à partir de quel moment le personnage verra-t-il ses chances de s’en sortir descendre à zéro ? Et est-ce que c’est bien cela que nous voulons, en tant qu’auteur ? Qu’il échoue ?
Parce que le plus gros problème dont souffrent les manuscrits qui visent très haut en termes d’obstacles, ce n’est évidemment pas de générer du « T » (de la tension) mais bien du « S » (de la satisfaction) : ces auteurs mettent leurs héros dans des situations tellement impossibles… qu’il devient effectivement impossible pour les personnages de s’en sortir. L’auteur doit donc tricher un peu (ou parfois beaucoup) pour que les personnages puissent poursuivre leurs aventures.
La « triche » dont il est question ici peut prendre plusieurs formes : deus ex machina (une intervention extérieure inattendue qui résout le problème pour les personnages), un coup de chance exceptionnel, le personnage qui se découvre soudainement un nouveau pouvoir ou une nouvelle capacité, ou encore un twist complètement tiré par les cheveux. Dans tous les cas, cela fait que l’instant de tension est suivi d’un instant d’insatisfaction. Pire : cette impression – la sensation que l’auteur « triche », ne joue pas le jeu – incite le lecteur à moins s’investir dans le prochain instant de tension, qui sera donc moins efficace. C’est d’ailleurs pour cela que ce précédent article sur les obstacles proposait comme troisième critère : « C’est le protagoniste qui doit vaincre l’obstacle. »
Quelques rappels pour créer de bons obstacles
Les obstacles reposent donc sur un équilibre : le dosage de la tension qu’ils vont générer VS le dosage de satisfaction qu’apportera leur résolution.
- Trop facile, l’obstacle ne va pas générer assez de tension, et en conséquence la résolution n’apportera pas beaucoup de satisfaction non plus.
- Trop difficile, l’obstacle générera certes de la tension, mais la résolution sera insatisfaisante puisque le récit devra « tricher ».
On en arrive donc à la conclusion que, pour créer de la bonne tension, l’obstacle doit pousser les personnages dans leurs retranchements, mais ne doit pas être tout à fait impossible à vaincre non plus – juste à la limite de leurs capacités, voire un tout petit cran au-dessus si on veut donner l’impression qu’ils se surpassent.
Néanmoins, il est aussi utile de rappeler que l’on peut créer de la tension autrement qu’en mettant un personnage face à un mur. Par exemple :
- Annoncer des obstacles futurs crée de la tension, sans pour autant imposer aux personnages de s’y confronter maintenant. Ces obstacles peuvent par ailleurs paraître impossibles à vaincre à l’heure actuelle, et le récit peut justement servir aux personnages à augmenter leurs chances de victoire plus tard.
- Les dilemmes et les choix moraux créent de la tension, sans pour autant qu’il soit question de « réussir » ou « échouer » à une action : les personnages se retrouvent dans des situations où ils doivent arbitrer entre des options dont aucune n’est bonne, cela révèle leurs caractères, et fait avancer l’histoire (mais, exactement comme pour les obstacles, cela ne fonctionne que si l’histoire semble pouvoir supporter les deux options proposées, sinon le dilemme paraît tout aussi truqué – voir le cas pratique sur la série Umbrella Academy Créer un dilemme).
Une balance à deux plateaux
Il est aussi utile de rappeler que « trouver un équilibre » implique que l’on peut jouer sur les deux plateaux de la balance. Si, quand on crée notre histoire, nous avons l’impression d’avoir des obstacles trop élevés pour nos personnages – des situations où on n’arrive pas à faire qu’ils s’en sortent sans tricher un peu –, nous pouvons :
- Ajouter une faille ou retirer un atout à l’adversité, réduire l’urgence de l’obstacle pour laisser plus de temps aux personnages, étaler les obstacles pour en créer trois modestes successifs au lieu d’un seul énorme…
- … mais aussi rendre dès le départ nos personnages plus compétents, ou leur attribuer quelques atouts (qui peuvent être ponctuels ou en nombre limité, ce qui crée de la tension à l’usage).
ANTS est un acronyme à quatre lettres
Enfin, il est aussi utile de rappeler qu’un obstacle peut avoir un autre objectif que de générer de la tension. Il peut être là pour :
- Accentuer l’Attachement du lecteur au personnage : cela peut passer par un combat pas forcément difficile, où le personnage peut briller et « avoir l’air classe » ; cela peut passer par un dilemme pas si compliqué, qui permet à l’histoire de mettre en avant les valeurs positives du personnage.
- Créer de la Nouveauté : cela peut passer par des situations plus intrigantes que dangereuses, où l’originalité de la scène aura plus d’importance que la réelle difficulté à laquelle seront confrontrés les personnages.
C’est vraiment très bien que les auteurs aient intégré que la tension était un ingrédient important d’une histoire. Néanmoins, ce n’est pas le seul ingrédient à être apprécié des lecteurs, et avoir la main trop lourde sur la difficulté des obstacles en vue de créer de la tension a très souvent un effet pervers, à savoir un déficit de satisfaction, parce qu’il devient impossible de résoudre ces obstacles de façon crédible ou pertinente. C’est pour cela que « toujours envisager le pire qui puisse arriver » peut être une bonne réflexion, mais n’est pas souvent un bon conseil à appliquer tel quel. En ce qui concerne la tension, « quel est le maximum que mon personnage puisse faire, et quelle menace peut le pousser à cette limite ? » donne souvent des pistes plus intéressantes, et a le mérite de recentrer l’histoire sur le personnage. Et si, en faisant ainsi, les obstacles ne paraissent pas assez enthousiasmants, c’est sans doute que le personnage n’est pas assez capable. Et puis, une histoire n’est pas qu’une longue succession de tension ! Les péripéties et obstacles peuvent avoir d’autres buts que de rendre la vie impossible aux protagonistes.
M’enfin, ce n’est que mon avis…

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