Faire échouer les personnages de façon satisfaisante

D’ordinaire, les histoires sont bien rodées : notre protagoniste a un objectif, il fait face à des obstacles, et – après bien des efforts et des péripéties –, il finit par vaincre l’adversité et gagner à la fin. D’ordinaire. Et si ce n’est pas le cas ? En théorie, un climax peut se conclure dans un sens ou dans l’autre, n’est-ce pas ? Bien que l’échec soit souvent réservé à l’antagoniste, le protagoniste aussi peut perdre… mais avec le risque que le lecteur en soit outré. Comment mettre ça en place ? Eh bien, c’est grosso modo affaire de karma.

Pourquoi c’est compliqué ?

Dans la grande majorité des récits, les auteurs cherchent à créer une fin satisfaisante, et généralement cela passe par une conclusion positive, un happy end. Face à une difficulté qui semble insurmontable, le personnage a un déclic lors de l’instant pivot : le personnage surmonte sa faiblesse, fait le bon choix, paye un coût personnel, fait une habile déduction, obtient une aide grâce à une bonne action commise précédemment. Alors, tout bascule, et le personnage – jusqu’ici sur le point de perdre – finit par l’emporter sur l’adversité. Quelquefois, l’auteur met en place une fin un peu plus douce-amère, où la victoire a eu un coût trop élevé pour qu’on lance des confettis, mais mécaniquement, c’est quand même une victoire, et d’un point de vue dramaturgique ça se construit à peu près de la même façon.

Mais qu’en est-il si on souhaite que le protagoniste perde ? Pour cela, il nous faut un personnage qui « se plante » et en subisse les conséquences d’un point de vue dramaturgique. Le problème étant : généralement, les lecteurs sont très insatisfaits d’une fin pareille.

La question est donc : comment rendre satisfaisant le fait que le personnage échoue ?

Mérite et logique

La réponse à cette question est très simple en théorie, plus difficile à mettre en application : l’objectif de l’auteur est de faire en sorte que l’échec du personnage semble mérité et logique. C’est une question de karma.

Et en réalité, c’est également cela qui fait fonctionner un instant pivot dans le « bon » sens ! Car c’est également insatisfaisant quand le personnage gagne et que ça ne semble ni mérité, ni logique. La dramaturgie fonctionne pareil dans les deux cas ! Ainsi, quand le personnage perd, le « truc », c’est que ça doit sembler à la fois mérité et logique. Comment faire concrètement ? C’est évidemment plus facile à dire qu’à faire, mais c’est relativement simple à comprendre quand on met en parallèle ce qui semble méritoire pour justifier une victoire, puis son opposé.

Dans la plupart des histoires, l’instant pivot du personnage qui réussit à vaincre l’adversité repose sur :

  • L’altruisme : faire passer les autres avant soi-même, faire preuve d’humilité, se montrer généreux.
  • La détermination : ne rien lâcher face à la difficulté, faire preuve de résistance ou de résilience.
  • L’intelligence : faire une habile déduction, se montrer malin, astucieux, inventif, prévoyant.

Ce sont des éléments récurrents de nos récits, qui font que la victoire semble méritée pour le personnage. Ainsi, en creusant du côté des opposés, on va retrouver des éléments « miroir » qui rendront la défaite méritée. C’est-à-dire :

  • Le fait de se montrer égoïste, arrogant, supérieur aux autres
  • Le fait de céder à la tentation, à l’avidité, à l’indolence ou à la facilité
  • Le fait de faire des choix imprudents, d’ignorer des avertissements sensés, d’agir à l’encontre du sens commun

À noter, pour ce troisième point, que si l’intelligence est récompensée, ce n’est pas « le manque d’intelligence » qui est puni d’un point de vue dramaturgique, mais bien une certaine forme d’imprudence, qui va souvent de pair avec l’arrogance.

C’est simple en théorie, mais difficile à mettre en application pour des protagonistes, car sont des défauts compliqués à mettre en scène tout en conservant l’attachement du lecteur : l’égoïsme, l’arrogance ou l’avidité fonctionnent très bien pour des antagonistes, mais ils sont difficiles à encaisser pour un personnage principal.

Quelques pistes

Pousser une qualité à l’extrême

Une première solution est d’essayer de rendre logique un mauvais choix du personnage en poussant trop loin le curseur d’une de ses qualités. Par exemple :

  • Le personnage agit en protecteur des autres (bien), parce qu’il éprouve un sentiment de supériorité par rapport à ses proches (pas bien)
  • Le personnage est particulièrement intelligent (bien), mais ça le fait se sentir supérieur aux autres (pas bien)
  • Le personnage est déterminé, prêt à faire beaucoup d’efforts pour réussir (bien), mais – face à une opposition pourtant écrasante – il ne veut rien lâcher et en devient imprudent, ignorant des avertissements pourtant sensés (pas bien)
  • Le personnage est malin (bien), tant et si bien qu’il réussit toujours tout ce qu’il tente… et en devient imprudent (pas bien)

Une défaite temporaire

Une seconde solution est de ne pas utiliser ce principe d’échec pour le climax final de l’histoire, mais de s’en servir pour un climax antérieur dans le récit. Par exemple, il est fréquent d’utiliser ce principe dans les tomes 2 de trilogies.

Dans L’Empire contre-attaque, Luke décide d’abréger son entraînement avec Yoda quand bien même celui-ci l’avertit qu’il n’est pas prêt à affronter Vador et qu’il perdra. C’est effectivement ce qui arrive : Luke perd le combat ainsi que sa main dans une scène devenue iconique… et cela semble mérité et logique au spectateur. Grâce à la scène de la grotte (une épreuve test à laquelle Luke échoue), son impatience maladive souvent mise en avant, et les avertissements sensés de Yoda, tout est fait pour que la défaite de Luke à la fin de cet épisode paraisse à la fois mérité et logique… même s’il agit ainsi à la base dans le but altruiste de sauver ses amis.

Embrasser la tragédie

Enfin, si le but de l’auteur est d’embrasser pour de bon la tragédie, avec une fin de récit véritablement négative, la difficulté résidera dans le fait de faire aimer le personnage le plus longtemps possible malgré les mauvais côtés qui vont le perdre. Il est possible de les contrebalancer à l’aide d’autres éléments qui font aimer un personnage. Citons en particulier deux points qu’on utilise justement très souvent pour les antagonistes (parce qu’ils sont plus liés au respect qu’on a pour le personnage qu’à l’attachement qu’on éprouve pour lui) :

  • Insister sur la loyauté du personnage (loyauté à des gens, à des causes ou à des idées + montrer que des gens sont loyaux envers lui),
  • Insister sur sa compétence.

Cela permet de créer du respect, et incite le lecteur à suivre le personnage jusqu’au bout de son histoire, même s’il ne « l’aime » pas vraiment parce que les défauts qui vont le perdre son trop gênant pour ça.

À noter qu’il est également possible de distinguer l’enjeu dramatique de l’enjeu thématique, et d’avoir un personnage qui va sembler « gagner » au niveau de l’action, mais qui « perd » en réalité sur ce qui compte vraiment, càd la thématique.

Dans Le Parrain, le personnage de Michael souhaite au départ rester en dehors des activités mafieuses de la famille. L’enchaînement de circonstances tragiques l’entraîne de plus en plus loin sur la voie tracée par son père. Qu’il soit déterminé à protéger sa famille le pousse finalement à céder à la tentation de la violence pour régler ses problèmes, il prend l’ascendant sur le clan, et alors que sa compagne espère tout du long qu’il ne suivra pas les traces de son père, c’est finalement exactement ce qu’il fait. À la fin il est « vainqueur », mais il s’est perdu en route… et cela semble tout à fait mérité et logique.

C’est souvent avec le phénomène inverse qu’on obtient des victoires douces-amères : quand le personnage « perd » au niveau de l’action, mais qu’il « gagne » sur le plan thématique.

Dans Indiana Jones et la dernière croisade, le héros court après le Graal tout le film. Au climax, il est sur le point de l’obtenir, et il est tenté de prendre des risques inconsidérés pour enfin s’en emparer. Mais grâce à son père, Indiana Jones fait finalement « le bon choix » et renonce. Il perd le Graal, objet de sa quête, oui. Mais il gagne sur ce qui compte vraiment.

***

Même s’il y aura toujours deux grincheux au fond pour critiquer le principe même de happy end, il est utile de réaliser que la plupart des lecteurs trouvent une fin positive plus satisfaisante qu’une fin négative. Néanmoins, certaines histoires ont bel et bien besoin de se finir mal… et une très grande majorité ont besoin que le héros se plante au moins de temps en temps. Réussir à ne pas « forcer » une erreur du protagoniste nécessite essentiellement de comprendre le principe de mérite et de logique : ce qui est insupportable pour le lecteur, ce n’est pas qu’un personnage fasse une erreur, c’est que celle-ci semble sortir de nulle part, qu’elle ne soit pas préparée en amont, pas attendue, pas méritée, et pas logique. C’est le principe de préparation-paiement, qui fonctionne (au niveau dramaturgique) de la même façon dans la victoire que dans la défaite.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


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