Récit choral

L’utilisation de points de vue multiples dans un roman est un outil qui peut se révéler d’une grande puissance… quand on l’utilise pour les bonnes raisons et dans les bonnes situations. Hélas, à cause du mauvais exemple des séries TV ou de quelques sagas littéraires à grand succès, l’outil est souvent mal compris et il est donc souvent mal utilisé. Quelle est la plus grande force d’un récit dit « choral » ? Quels sont ses problématiques ? Réflexions.

Puisque je suis actuellement en plein dedans – mes deux prochains romans à paraître sont des récits de ce genre – j’en profite pour (re) parler des récits à POV multiples.

L’utilité des points de vue multiples

On parle de « récit choral » quand l’auteur change de personnage de point de vue d’un chapitre sur l’autre, tout en restant alors focalisé sur ledit personnage le temps du chapitre. Quel est l’intérêt d’une telle pratique ?

  • Quand on écrit à la première personne ou à la troisième personne focalisée avec un seul et unique personnage, on peut rencontrer un problème scénaristique, qui est qu’on est « piégé » dans ce protagoniste. On ne peut raconter que ce qu’il expérimente, et il doit donc être présent lors de tous les événements importants de l’histoire, c’est-à-dire dans toutes les scènes. De plus, le texte est limité à sa seule opinion et vision des choses.
  • Quand on écrit en omniscient, on peut passer d’un personnage à un autre en permanence, tout montrer en même temps, et on n’a donc pas ce problème… mais cela provoque une immense distance narrative, très préjudiciable à l’immersion.

Le récit dit « choral » a l’avantage de conserver une narration immersive (le plus souvent une 3ème personne en focalisation interne, avec un personnage par chapitre) tout en permettant à l’auteur de varier les scènes, de montrer des actions auxquelles les autres protagonistes ne participent pas, et d’exposer d’autres facettes du monde et de l’intrigue. C’est aussi un excellent moyen d’approfondir des personnages, puisque cela immerge le lecteur à chaque fois dans la tête d’un protagoniste différent. Au lieu d’un unique héros, on apprend à connaître toute une galerie de portraits et de psychologies, en particulier les uns par rapport aux autres.

C’est un donc un outil qui peut se révéler d’une grande puissance… quand on l’utilise pour sa force, et qu’on n’est pas influencé par les (nombreux) mauvais exemples que nous renvoient, en particulier, les médias visuels. . Hélas, les auteurs connaissent surtout des histoires à points de vue multiples qui faussent leur perception de la chose… et donc l’usage qu’ils en font.

Le mauvais exemple

Le problème des points de vue multiples, c’est que c’est un outil essentiellement connu grâce aux séries télé, qui ne fonctionnent pas de la même façon que les textes écrits. Dans ces histoires, il est habituel d’y suivre les aventures de personnages qui se trouvent dans des lieux différents et des situations variées. Chacun semble suivre son propre fil d’intrigue, avant que ceux-ci ne se rejoignent. Ce schéma a ainsi été souvent repris en littérature, en particulier en fantasy où il est devenu presque une tradition pour des sagas de grande ampleur. On pourrait par exemple citer Game of Thrones, de GRR Martin, où certains protagonistes sont carrément sur des continents distincts des autres personnages.

Ainsi, pour certains auteurs, le récit choral est devenu synonyme de « cela me permet de raconter plusieurs histoires différentes dans un même bouquin ». Ces auteurs pensent que, tant qu’ils rassemblent les personnages à la fin, ça marche, et que tout ira bien. Pire, ils pensent même que c’est à ça que ça sert, que c’est justement le but des points de vue multiples que de commencer l’histoire avec des personnages aux situations éclatées. Or, il y a plusieurs gros inconvénients à procéder ainsi – des inconvénients que l’efficacité des séries télé occulte (média différent, effets différents). Le succès de séries comme Games of thrones n’arrange pas les choses, alors que cette saga est populaire (et réussie) malgré sa narration, pas vraiment grâce à elle.

Le problème des histoires multiples

Une très large majorité des lecteurs du monde lit un livre à la fois. Il est rare qu’on lise un chapitre d’un livre, puis qu’on le pose pour lire un chapitre d’un autre livre, puis qu’on lise un chapitre d’un troisième livre, avant de revenir au premier. La raison en est simple : une histoire utilise certaines mécaniques pour accrocher le lecteur et le retenir. Ce blog en a parlé de nombreuses fois : les objectifs du personnage (désirs, besoins), les obstacles qui s’opposent à lui, les enjeux, le sentiment de progression dans son intrigue. Un auteur fait généralement beaucoup d’efforts pour impliquer le lecteur dès le premier chapitre, pour créer de l’attachement au personnage et l’intéresser à ce qui lui arrive.

Or, intégrer un nouveau point de vue de narration au chapitre 2 signifie intégrer un nouveau personnage, avec ses propres objectifs, obstacles et enjeux. Par principe, si l’auteur a été bon avec son premier personnage, le deuxième part donc avec un gros handicap : alors que l’auteur avait tout fait pour accrocher le lecteur au premier personnage, il l’en arrache de force pour tenter de reproduire l’exploit avec un deuxième. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas intéresser le lecteur à son deuxième personnage, ou même à un troisième, mais :

  1. Cela demande une réelle compétence de dramaturge pour que chaque personnage soit intéressant (le début, c’est toujours difficile, et en procédant ainsi c’est comme si l’auteur enchaînait plusieurs débuts).
  2. Même si l’auteur est compétent, cela demande au lecteur bien plus d’efforts pour s’engager. La plupart des lecteurs préféreront certains personnages à d’autres, et seront tentés de reposer le livre à chaque fin de chapitre.

Ainsi, se contenter de procéder ainsi – juste « raconter plusieurs histoires différentes dans un même livre » en alternant les chapitres – cela n’apporte que des désavantages. Ce n’est pas infaisable. C’est juste peu efficace. Et surtout, l’auteur se prive ainsi de la véritable force de l’outil.

L’avantage des points de vue multiples

Un roman à points de vue multiple devrait n’être qu’une seule et unique histoire solide (des brins tressés ensemble pour former une corde), et pas plusieurs fils disparates exigeant du lecteur qu’il patiente jusqu’à un hypothétique nœud final. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien qu’on appelle ce genre de livre « un récit choral » : les protagonistes ont chacun leur voix, mais ils sont censés chanter ensemble la même chanson (sinon ce n’est plus une chorale, c’est un concert réunissant plusieurs artistes qui viennent chacun leur tour chanter leur répertoire).

L’auteur qui parvient à faire ça – à utiliser différents points de vue pour ne raconter qu’une seule histoire – compenses les désavantages cités au précédent paragraphe.

Si l’histoire du deuxième personnage tourne autour de la même ligne directrice que celle du premier, si les intrigues sont clairement les mêmes, si les points de vue montrent différentes facettes d’une même aventure, et si les actions d’un personnage ont des conséquences directes sur l’autre, alors le lecteur n’est pas « arraché » du premier personnage : le récit continue de parler du premier grâce au deuxième, et vice versa. Les efforts dépensés sur le premier personnage et l’attachement du lecteur ne sont pas perdus, ils sont exploités et étendus. Les fils des différents personnages se tressent et se renforcent l’un l’autre. Changer de chapitre n’est plus un déchirement pour le lecteur, car il sait que – quel que soit son personnage favori – ce dernier peut apparaître dans ce chapitre, ou que son histoire peut être influencée par ce qu’il va s’y passer.

Comment savoir si son livre est une histoire ou plusieurs ?

Premièrement, un auteur devrait particulièrement prendre garde si ses personnages de points de vue se trouvent éloignés les uns des autres géographiquement au début de l’histoire. C’est le premier gros indice qui laisse à penser qu’il va utiliser l’outil de la pire des façons.

Secondement, un auteur devrait s’intéresser aux relations de causes à effet et aux liens entre ses chapitres. Que se passe-t-il si on supprime les chapitres dédiés à un personnage ? Si cela n’a aucun impact sur les chapitres des autres personnages, c’est mauvais signe. Retirer un chapitre dans un roman devrait avoir un impact sur les suivants, quelle que soit la narration, car les chapitres sont censé être liés dans un même mouvement.

Exemples :

Si un roman raconte 1) comment un jeune prince doit réagir au décès soudain de son père le roi, tandis que 2) dans une île isolée, une femme apprend les rudiments de la botanique pour trouver un remède au mal qui ronge son mari, et que 3) dans le monde des dieux, deux êtres surnaturels se querellent… on a là trois histoires, trois fils distincts. Peut-être que l’auteur a prévu qu’ils se réunissent plus tard (dans le dernier tome de sa série en sept tomes), mais pour l’instant il n’y a aucun rapport entre les fils. C’est beaucoup de travail pour l’auteur, mais aussi beaucoup d’efforts pour le lecteur. Surtout, dans ce cadre, la multiplicité des points de vue ne sert concrètement à rien.

Récit à histoires multiples (analogie)

Mais si le roman raconte 1) les états d’âme d’un gardien de cellule au sujet de l’emprisonnement de sorcières dans son donjon, tandis que 2) une sorcière est traquée, arrêtée puis placée au cachot sous la surveillance dudit gardien, tandis que 3) à la maison du gardien, sa fille de huit ans découvre ses pouvoirs, mais les dissimule à sa mère… on a bien un fil directeur clair, une seule et unique histoire avec plusieurs acteurs et leurs points de vue.

Récit à POV multiples (analogie)

Ce que peuvent apporter des points de vue multiples

Voici ce que peut apporter l’usage de points de vue multiples à un roman… à condition de s’en servir pour ne raconter qu’une seule histoire :

  • De la nuance : utiliser plusieurs personnages qui agissent et ont des réflexions sur un même sujet ou une même situation, cela permet à l’auteur d’apporter plusieurs points de vue différents sur ledit sujet, et de nuancer un propos.
  • De la chair aux personnages : si les personnages interagissent les uns avec les autres, il est possible de montrer au lecteur comment ils se perçoivent eux-mêmes, mais aussi comment les autres les perçoivent. Cela permet à l’auteur d’empiler les couches de perceptions et d’approfondir les personnages.
  • De l’ironie dramatique : si les personnages sont impliqués dans les mêmes événements, certaines peuvent connaître des informations que les autres ignorent, et cela permet de les communiquer au lecteur. L’auteur dispose ainsi de nombreuses possibilités pour créer de la tension ou d’autres émotions grâce à l’ironie dramatique.

***

Beaucoup de sagas de fantasy à points de vue multiples commencent « de la mauvaise façon », avec des protagonistes déconnectés les uns des autres. Heureusement, les personnages finissent généralement par se rencontrer et se réunir autour du fil d’intrigue principal, et le récit gagne alors en force. Mais cela est dommage, car il est d’autant plus important d’utiliser la force des points de vue multiples au début, là où l’auteur a le plus de chances de perdre son lecteur.

Il existe bien sûr des contre-exemples. En ce qui concerne les personnages « éloignés géographiquement », je pense par exemple au diptyque des Seigneurs de Bohen, d’Estelle Faye. Les protagonistes principaux vivent des lignes d’intrigue géographiquement éloignées et certains ne se rencontrent jamais, pas même à la fin des romans. Et pourtant, c’est un contre-exemple qui n’en est pas un : via ses choix de narration et les événements qu’elle relate, Estelle Faye fait en sorte qu’on n’oublie jamais qu’on a affaire à une seule et même ligne directrice et qu’on vit essentiellement la chute d’un Empire. On a conscience des conséquences des actions de certains personnages sur ce que vivent les autres, tout est lié. Chaque petite histoire joue sur la grande, avec un H majuscule, dans laquelle tout le monde est empêtré. Ce que prouve cet exemple, c’est simplement qu’il est possible d’écrire un récit choral avec des personnages géographiquement distants, tant qu’on se souvient qu’on écrit UN livre, c’est-à-dire UNE histoire.

M’enfin, ce n’est que mon avis…

(5 commentaires)

  1. hello, merci pour cet article !

    Je suis un peu étonné sur Game of Throne : vous dites que les livres (ou la série ?) sont réussis malgré le récit choral ? C’est vrai que lors de mes lectures (pas vu la série TV) j’ai toujours trouvé que Daenerys était trop isolée, mais pour le reste, j’aimais bien les alternances de personnages, ça me parait moins manichéen puisqu’on comprend (un peu mieux) les motivations de chacun. Vous auriez vu quoi comme naration ? (c’est un peu casse-figure comme question de repenser la narration de GoT, désolé !)

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    1. Bonjour Lyan ! 🙂
      Je ne voulais pas dire que GoT aurait été meilleur avec une autre narration. C’est juste que les auteurs ont tendance à considérer que, quand une œuvre devient célèbre et populaire, ça signifie que tout en elle est parfait : or, ce n’est pas la narration de GoT qui a fait son succès, et sa narration n’est pas spécialement un modèle à reproduire. Je parle ici de GoT, mais il y a DES TAS de séries de fantasy qui fonctionnent sur un schéma identique de protagonistes qui vivent chacun leur petite histoire de leur côté jusqu’à se rejoindre plus tard dans le récit. C’est le cas chez Brandon Sanderson dans The Stormlight Archives, ou encore chez John Gwynne que j’ai lu récemment. Ce sont juste de très bons auteurs qui arrivent à captiver leurs lecteurs MALGRÉ les difficultés que je liste dans l’article. Mais si on fait attention à ça à la lecture, il est évident que le plaisir addictif de la lecture est démultipliée à partir du moment où les protagonistes se côtoient, en comparaison du début où ils sont séparés. Donc, quand on est auteur, ça peut être malin de créer ses récits en faisant en sorte que les protagonistes de POV soient ensemble dès le début (ou du moins, à rendre parfaitement clair chez le lecteur que leurs histoires sont très fortement liées) : ça facilite grandement les choses pour avoir une histoire intéressante qui ne donne pas envie de reposer le livre à chaque fois que le récit change de POV.
      M’enfin, ce n’est que mon avis 🙂

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  2. Bonjour, merci pour ces précisions. En effet je suis d’accord pour GOT et les Archives de Roshar, c’est souvent plus intéressant quand les histoires se croisent. Et les fins de chapitre ont tendance à nous sortir de l’histoire quand ce n’est pas le cas 🙂

    Pour J Gwynne, c’est justement mon prochain livre (après un petit plaisir coupable à base de vampires et de narration à la première personne focalisée, brrrrrr :p)

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