Choisir le meilleur personnage de point de vue pour son histoire

« Le meilleur point de vue, c’est le mien !
— Non, le mien ! »


Tu as choisi ta narration pour ton récit : tu vas l’écrire à la première personne, ou bien tu vas l’écrire à la troisième personne ; tu n’auras qu’un seul personnage de point de vue pour tout le récit, ou alors tu as prévu d’avoir un personnage différent à chaque chapitre. Ok.

Mais… quel sera ce personnage ? À la première personne, qui sera celui qui s’exprimera ? À la troisième, sur lequel focaliseras-tu ta narration ? Comment bien choisir, et quels sont les éléments à prendre en compte ? Réfléchissons-y ensemble.

En fonction de la narration

L’une des questions à se poser est déjà « quelle narration vais-je utiliser ? ». Ci-dessus, je te parlais de narration à la 1ère personne ou à la 3ème focalisée. Eh bien, selon que tu as choisis l’une ou l’autre, il y a déjà des éléments à prendre en compte.

  • À la 1ère personne, il existe des contraintes. Il te faut un personnage qui possède à la fois des raisons de raconter son histoire et le caractère pour oser le faire (je t’avais déjà expliqué cela dans l’article Les pièges de la narration à la 1ère personne). Ainsi, tous les protagonistes ne sont pas adaptés à cette narration. Dans la liste de tes personnages, mieux vaut en choisir un qui possède une solide raison de faire ce récit. De plus, il doit avoir assez de tripes pour oser raconter des choses honteuses ou difficiles, et ne pas trop avoir la langue dans sa poche. Autre élément à prendre en compte : il est plus difficile de multiplier les points de vue en écrivant à la première personne. Ce n’est pas impossible, hein (je cite souvent La Horde du Contrevent d’Alain Damasio ou Outrage et rébellion de Catherine Dufour), mais c’est moins courant et plus complexe de créer de l’immersion de cette manière.
  • À la 3ème personne, tu es plus libre de choisir qui tu veux. C’est vrai pour le caractère (même le plus introverti des personnages peut faire l’affaire car nous serons dans ses pensées). C’est vrai aussi pour la variété des points de vue (tu peux plus aisément changer de personnage de point de vue d’un chapitre à un autre).

En fonction du rôle du personnage dans l’histoire

Le lecteur s’attend forcément à ce que le personnage dont on lui montre le point de vue soit central dans l’intrigue. Mais qu’est-ce que cela signifie d’être « central » dans une scène, et comment savoir si tel personnage a bel et bien un rôle assez important pour justifier son point de vue ? Deux interrogations peuvent t’aider :

  • « Est-ce qu’il a un impact sur les autres personnages ? ». Si les actes d’un personnage ont des répercussions sur la vie des autres personnages, alors il est probable qu’il fera un point de vue intéressant pour tout ou partie de ton récit – juste pour ce chapitre, ou pour l’intégralité du livre.
  • « Quel personnage est le plus concerné par le conflit de ton récit ? ». Pour qui cette histoire est-elle importante, et pourquoi ? Plus le personnage est touché directement et personnellement par le conflit central de l’histoire, plus l’utilisation de son point de vue accroche le lecteur, et ce pour une raison de dramaturgie toute simple : les enjeux sont bien plus clairs, et ils sont aussi bien plus forts.

En fonction des informations à transmettre au lecteur

Le rôle de la narration est de transmettre de l’information. Encore plus en début de récit (pendant la phase d’exposition) le texte doit permettre au lecteur d’apprendre des choses, d’évaluer une situation, de comprendre ton univers, de cerner les personnages. En conséquence, pour choisir ton personnage de point de vue, liste donc les éléments que tu souhaites transmettre à ton lecteur, et demande-toi quels sont les personnages de ton récit qui sont le mieux placés pour le faire.

  • si le personnage est ignorant d’un sujet, le lecteur le sera aussi. Si tu souhaites volontairement garder le mystère sur ce sujet, c’est parfait ! Mais, si tu veux fournir cette information au lecteur, tu seras dans le pétrin.
  • c’est aussi là que réside l’intérêt des points de vue multiples : lorsque ton univers est complexe, changer de personnage de point de vue entre deux chapitres t’aidera à multiplier les « sources d’informations » auxquelles aura accès le lecteur.

Ex : rien de tel pour exposer ton système de magie que de raconter un chapitre du point de vue d’un magicien qui doit faire usage de son art. En revanche, si l’important pour l’intrigue est de faire comprendre une situation géopolitique, sans doute qu’un personnage de dirigeant, diplomate ou général sera plus approprié. Et si tu souhaites n’avoir qu’un unique point de vue pour tout le livre, alors mieux vaut réfléchir à celui qui sera le plus utile à la narration « pour la majorité des cas ».

Une autre solution encore est de prendre le contre-pied total, avec un personnage ignorant de tout (en fantasy, c’est le cliché du garçon de ferme isolé dans un village perdu) : comme il ne sait rien, les autres personnages doivent toujours tout lui expliquer, ce qui permet de transmettre les informations au lecteur en même temps. Attention cependant, cette technique a été si utilisée qu’elle est un peu usée, et les héros ignorants sont souvent un peu pénibles à lire…

En fonction de l’attachement que tu veux générer

Il faut avoir conscience d’une chose : si c’est bien fait, utiliser le point de vue d’un personnage crée un lien entre ce personnage et le lecteur. C’est ainsi, tu ne peux rien y faire. Cela signifie deux choses :

  • si tu souhaites que le lecteur s’attache à un personnage en particulier de ton récit, choisis-le comme personnage de point de vue (unique ou récurrent). Ce sera ainsi bien plus simple de créer ce lien.
  • si tu ne souhaites PAS créer un attachement à ce personnage, évite d’utiliser son point de vue !

Ex : si tu utilises le point de vue de l’adversaire, tu tisses un lien particulier entre lui et le lecteur. Mais ne procède ainsi que si c’est ton but (et vérifie bien que cela soit profitable à ton récit !). Car, par effet de bord, créer ce lien tend à réduire la tension que l’adversaire génère et dissipe le mystère qui l’entoure. Utiliser le point de vue de l’adversaire peut ainsi briser son aspect menaçant ou dissoudre la curiosité à son encontre. Or, c’est son job que de créer de la tension.

Cela ne vaut pas que pour l’adversaire, d’ailleurs : si les récits centrés sur Sherlock Holmes ou Hercule Poirot évitent généralement les points de vue de ces illustres personnages, c’est aussi parce que cela permet de garder intact leur aura de génie et de mystère. Ils perdraient de leur charisme si le récit adoptait leur point de vue.


À noter que cet article et ces questions fonctionnent dans les deux sens : cela peut te permettre de sélectionner le meilleur personnage de point de vue parmi ceux qui existent déjà dans ton récit ; mais cela peut aussi te permettre de créer sur mesure un personnage afin qu’il corresponde parfaitement à tes besoins d’auteur.

Brandon Sanderson fait cela très bien dans sa série Les Archives de Roshar : son récit bascule d’un chapitre à un autre entre plusieurs personnages majeurs ; mais parfois, il souhaite aussi nous communiquer des informations spécifiques qu’aucun de ses héros n’est capable de nous véhiculer. Alors, dans des chapitres « interlude », il crée sur mesures deux ou trois personnages de point de vue, qui souvent ne servent qu’une seule fois. Chacun de ces personnages devient le « héros » d’un chapitre unique, spécialement dédié à un aspect de l’univers et/ou du récit, et nous apporte un point de vue nouveau.

De façon assez étonnante, cet article aborde une question que les auteurs se posent rarement de façon formelle. Beaucoup gèrent cela « à l’instinct », ce qui donne parfois lieu à des chapitres (ou des livres entiers) en sacré décalage avec l’intrigue. D’autres auteurs, au contraire, sont extrêmement doués pour former des chorales de personnages, et pour choisir à chaque chapitre le meilleur point de vue pour ce qu’ils ont à raconter. On l’a vu, plusieurs bonnes questions peuvent te guider pour faire tes propres choix. C’est souvent plus pertinent et efficace que le bon vieux feeling.

M’enfin, ce n’est que mon avis…
🙂


« Ah, alors je ne dois pas être le meilleur point de vue : je ne génère aucun attachement.
— Ce n’est pas moi non plus : je n’éprouve pour cet article strictement aucun intérêt ! »


(3 commentaires)

  1. Salut c’est l’équipe de signalement des coquilles !
    J’ai aperçu « le miens » au tout début ; et aussi, j’ai dû mal comprendre le titre ou bien il y a un mot de trop.
    Je lis la suite et je repasse te dire à quel point j’ai adoré ton article ♫ Bonne journée

    Aimé par 1 personne

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