Création de personnages : trois tamis

Créer « de bons personnages » pour un roman de fiction, c’est un sacré programme, qui dépasse le cadre d’un simple article. Pour autant, à force d’étudier cette thématique et d’aborder de multiples sujets associés aux personnages de fiction, j’en suis venu à me créer pour moi-même plusieurs « tamis », plusieurs filtres par lesquels je passe pour créer, développer et enrichir peu à peu mes personnages. Comme j’en avais assez qu’ils soient éclatés dans plusieurs articles, je les regroupe ici.

Préambule : je dis souvent que je tiens ce blog plus pour moi que pour ses lecteurs, car c’est avant tout un aide-mémoire personnel auquel je me réfère régulièrement sur certains sujets clefs. Concernant les personnages, j’ai réalisé que j’utilisais régulièrement trois « tamis » chacun formé de quatre points. Je regroupe le tout ici, même si des éléments de détails peuvent se retrouver en suivant les liens fournis.

Tamis 1 : personnages qu’on respecte

On n’aime pas des personnages de fiction de la même façon que l’on aime des gens de la vraie vie. Il est tout à fait possible pour des lecteurs d’adorer des salopards finis dont ils ne voudraient pas s’approcher à moins de cinq cent mètres dans la réalité. Alors, quels sont les points qui – d’un point de vue de la dramaturgie – font que les lecteurs apprécient (voire « soient fascinés par ») des personnages de fiction ? C’est développé dans un article que j’avais titré Faire aimer ses personnages, mais avec le recul le verbe « aimer » n’est pas le plus adapté, et je pense que ça a surtout à voir avec la notion de respect (Respect : Sentiment qui porte à accorder une considération admirative à une personne). En ce qui me concerne, c’est le tout premier tamis que j’utilise : tous nos personnages peuvent faire avec un peu de respect. Je passe beaucoup de temps à développer ces points pour chacun de mes personnages majeurs, protagonistes comme antagonistes. Il n’est pas indispensable de bosser systématiquement ces quatre sujets pour chaque personnage, mais… comme il est quasiment impossible pour un personnage d’avoir trop de respect, j’essaie généralement d’approfondir à chaque fois l’ensemble des points suivants.

Les personnages de fiction que les lecteurs respectent sont :

Des personnages attachants : les personnages victimes d’injustices (opprimés, rejetés, ignorés), les personnages altruistes (qui aident les autres au mépris de leur propre bien être, qui assument la responsabilité de quelqu’un ou quelque chose, qui protègent les autres), les personnages singuliers (les divertissants, les excentriques, les subversifs). À noter qu’il est possible de cumuler plusieurs de ces traits sur un même personnage pour renforcer l’attachement. Plus de détails dans cet article.

Des personnages loyaux : les personnages qui se dévouent à des causes, à des règles, à des principes ou à des personnes (à noter que c’est la loyauté elle-même qui est respectée par le lecteur, et non le sujet de cette loyauté). La réciproque fonctionne également très bien : montrer que des gens sont loyaux au personnage crée très vite de l’admiration et une forme de respect du lecteur pour ledit personnage.

Des personnages compétents : un personnage n’a pas besoin (ni même intérêt) d’être doué en tout, mais disposer d’au moins une compétence forte est un élément crucial du respect que les lecteurs éprouvent pour un personnage ; a minima, faisons de nos personnages des gens capables, au risque qu’ils ne fassent pitié. De plus, plus les protagonistes sont compétents, plus les obstacles qu’on dresse sur leur route ont besoin d’être élevés et se révèlent donc intéressants. À noter que c’est un point capital pour un personnage d’antagoniste, puisque sa capacité à créer de la tension (= sa mission principale) est proportionnelle à sa compétence.

Des personnages méritant : les gens apprécient plus un personnage parce qu’il essaie de faire des choses que parce qu’il les réussit (règle Pixar N°1). Les lecteurs ont forcément du respect pour les personnages qui se montrent déterminés, qui font de leur mieux, qui persévèrent encore et encore, même (surtout ?) quand ils échouent.

Tamis 2 : personnages qui génèrent de l’engagement

Mon deuxième tamis est dérivé d’un outil de dramaturgie servant d’ordinaire à évaluer une histoire dans son ensemble, mais que je trouve particulièrement adapté aux personnages : l’anagramme ANTS. Là encore, je passe du temps à vérifier ces points pour chacun de mes personnages majeurs, en travaillant chacun des quatre sujets.

Les personnages de fiction qui génèrent de l’engagement chez les lecteurs sont :

Des personnages Attachants : ce n’est pas vraiment un hasard de voir que les tamis se chevauchent les uns les autres ou se recoupent. On retrouve ici le premier point du premier tamis. L’attachement des lecteurs aux personnages est un très fort facteur d’engagement, et il est donc utile d’y passer du temps.

Des personnages Nouveaux : le terme « nouveau » n’est pas une très bonne traduction pour l’anglais « novelty », mais il convoie correctement l’idée et m’évite d’utiliser le terme « originalité » dont on nous rabat les oreilles. Cette « nouveauté » représente en quoi le personnage fascine ou intrigue par rapport aux personnages que l’on voit dans les autres livres. Elle joue sur la curiosité. Si le lecteur juge le personnage différent de la norme à laquelle il est habitué, il voudra lire pour le plaisir de la découverte.

Des personnages confrontés à de la Tension : chez les personnages, la tension peut provenir de problèmes internes (faille, faiblesse ou trauma à dépasser) ou externes (mystère à résoudre, obstacle à surmonter, ennemi à vaincre). Les personnages « qui n’ont pas de problème » sont moins engageants. Généralement, plus un personnage est attachant et plus ses problèmes sont graves, et mieux ça fonctionne.

Des personnages Satisfaisants : un personnage peut générer de la satisfaction de bien des façons. Par exemple : être un personnage divertissant (parce qu’il est drôle, excentrique, subversif) ; représenter ce qu’on appelle en anglais du wish-fulfillment, c’est-à-dire combler un désir du lecteur (par exemple parce qu’il dispose d’un super-pouvoir cool, parce qu’il se révolte contre l’oppression, ou qu’il fait montre d’une compétence extrême) ; ou bien en ayant une fin satisfaisante (en finissant par surmonter un problème personnel touchant, en subissant une évolution morale ou psychologique positive, en devenant « ce qu’il était censé devenir », en obtenant « ce qu’il mérite » : ça a beaucoup à voir avec la notion de karma).

Tamis 3 : personnages qui ont de la chair

Mon troisième tamis a initialement été abordé dans un ancien article intitulé 4 clefs pour un personnage solide, et – sans surprise – certains points recoupent ou complètent des sujets des tamis précédents. Personnellement, il m’arrive de revenir sur les deux derniers points de ce tamis tardivement, parfois même en réécriture seulement. Ils me servent à étoffer et approfondir les personnages pour leur donner plus d’épaisseur.

Les personnages de fiction qui ont de la chair sont :

Des personnages spécifiques : j’utilise ici le terme « spécifique » par opposition à « générique », mais ce trait recoupe en fait le point « personnages nouveaux » du deuxième tamis. L’idée est que nous sommes toutes et tous différents les uns des autres, et que ce qui intéresse les lecteurs, c’est justement de savoir en quoi le personnage est unique (les personnes normales ou lambda, ça n’existe pas). Tout le monde est intéressant, si on creuse assez.

Des personnages qui ont un objectif : là encore, l’idée est de réaliser que tout le monde veut quelque chose, que tout le monde a des désirs et des besoins, qu’ils soient conscients ou inconscients (souvent les deux, et parfois opposés). Connaître quels sont les moteurs d’un personnage, les éléments qui déterminent ses décisions, ça crée de la justesse dans l’écriture, de la profondeur dans le personnage, et ça permet également au lecteur de mieux s’identifier parce qu’il comprend mieux ce qui se passe.

Des personnages contexte-dépendants : dans la réalité, une personne se comporte de façon différente lorsqu’elle se trouve dans des contextes différents. Nous n’agissons pas tout à fait pareil à la maison ou au travail, avec nos amis ou avec des inconnus, en privé ou en public (on ne s’habille pas pareil, on n’adopte pas les mêmes postures, on ne parle pas de la même façon). Montrer en quoi le personnage se comporte différemment quand le contexte change – au lieu de toujours l’interpréter de la même façon en toutes circonstances – permet de créer des couches, comme dans un oignon.

Des personnages qui évoluent : non seulement un personnage profond n’est pas tout le temps le même selon le contexte, mais c’est aussi quelqu’un dont on montre qu’il était différent avant et qu’il sera probablement différent plus tard (comme nous tous dans la vraie vie). Souligner comment des événements du passé l’ont façonnés et comment les événements actuels pourraient le changer, c’est un fort moyen de lui donner de l’épaisseur… et de nous intéresser à ce qui lui arrive, parce que si les événement peuvent le changer, alors ces événements comptent.

***

TAMIS 1 : RespectTAMIS 2 : EngagementTAMIS 3 : Profondeur
AttachementAttachementSpécificité
LoyautéNouveautéObjectif (désirs et besoins)
CompétenceTensionDépendance au contexte
MériteSatisfactionÉvolution
Tableau récapitulatif des trois tamis de création de personnages

***

Il n’existe pas de formule magique ni de méthode toute faite pour s’assurer que les lecteurs adoreront nos personnages de fiction. Néanmoins, avec cette douzaine de points (une dizaine, puisque certains se recoupent), on a là une série de filtres et de réflexions à mener, qui permettent – peu à peu, par touches, par couches – de donner corps à des personnages ayant de solides chances :

  • d’être respectés (sinon carrément admirés),
  • de créer de l’engagement dans l’histoire,
  • d’offrir un peu de complexité et d’épaisseur.

Bien sûr, quand on a fait ça, on n’a fait qu’une partie du travail ! La difficulté est ensuite d’exposer ces éléments de dramaturgie dans la fiction, via la narration : décider que notre personnage est particulièrement loyal à sa nation, qu’il ne s’avoue jamais vaincu ou qu’il bégaie quand il est en présence d’un supérieur, c’est une chose ; montrer chacun de ces points dans le récit, c’en est une autre. Mais c’est justement pour cette raison qu’une sorte de pense-bête récapitulatif peut être utile, histoire de s’y référer pendant l’écriture, la réécriture ou les relectures. Au moins, cet article-ci me servira-t-il à moi. J’espère qu’il servira à d’autres.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


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(5 commentaires)

  1. Cher Stéphane, je dois t’avouer que je me sens chanceuse à chaque fois que je lis un de tes articles nous dévoilant tes techniques et astuces d’écritures. Merci mille fois pour ce partage généreux et efficace car il me pousse à réfléchir à mes propres techniques et astuces ! Je te confirme qu’il est utile à d’autres. Au moins à moi. 😀

    Je pars très souvent des personnages quand une histoire commence à me hanter. C’est toujours l’idée d’un personnage, d’un caractère, d’une vie qui lance le processus. Je mets donc un point d’honneur à les faire entiers, sincères, humains, vrais. J’ai retrouver beaucoup de mes propres points de vigilance dans ton tableau, complétés par d’autres.

    Le « karma des personnages » a éveillé ma curiosité, je vais donc poursuivre ma lecture de ton blog par là-bas. Belle journée à toi !

    Laure.

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    1. J’espère que tu as trouvé l’article théorique sur le karma intéressant (je te conseille, dans la même veine, l’article « bonbons et épinards »). Ces théories ne sont pas de moi : je ne fais ici que partager avec d’autres ce que j’apprends ailleurs. Mais à moi, tout ça m’est fort utile. Bonne écriture ! 🙂

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      1. C’est presque un problème ton blog : tes articles sont tous intéressants et se renvoient tous la balle ! 😀 J’ai trouvé l’index des articles, très pratique : j’irai piocher en fonction de mes besoins pour mes projets. Bonne écriture à toi également !

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