La morale de l’histoire

« C’est toi que je thème !
— Vachement beaucoup ! »


 

Les histoires qui restent en mémoire se bornent rarement à des suites de péripéties destinées à divertir le lecteur : les événements, actions et choix du protagoniste ont souvent des implications et des conséquences morales, ce qui permet d’exprimer un thème plus vaste.

« La morale de l’histoire, c’est… »

Il est donc intéressant, en tant qu’auteur, de se fixer un message à traiter dans l’histoire. Cela revient à poser une question, instaurer ce que Truby nomme un « débat moral » (1), puis à y apporter son point de vue d’auteur au travers des personnages.

Personnellement, c’est toujours mon point de départ, quel que soit le type/format auquel je m’attaque :

— De quoi est-ce que je veux parler ? (sujet/thème)

— Quelle(s) question(s) est-ce que je désire soulever ? (débat moral)

— Quel est mon point de vue d’auteur sur le sujet ? (message)

Intégrer un débat moral dans un récit, vouloir « faire passer un message » (ou créer une réflexion chez le lecteur, sans forcément donner « LA » réponse) est à mon sens l’une des choses les plus puissantes que l’on puisse réaliser avec une histoire.

C’est vraiment obligé, cette histoire de thème ?

Il est tout à fait possible d’écrire une histoire sans développer un thème particulier. Tu es auteur : tu fais ce que tu veux. Néanmoins, j’ai beau chercher, je ne vois AUCUNE bonne raison de s’en passer.

1) C’est la raison d’être des histoires, depuis la nuit des temps, de véhiculer des messages. Nous sommes aujourd’hui entrés dans un âge de divertissements, certes, mais ce n’est pas parce qu’on souhaite apporter du plaisir et de l’évasion au lecteur qu’on ne doit pas lui parler ni l’interroger. L’écriture est un moyen d’expression, donc exprime-toi !

2) À celui qui a peur de se complexifier la tâche, je tiens à dire que c’est tout le contraire : vouloir passer un message facilite grandement le travail d’auteur. Un thème fournit un cadre, un fil rouge, et est une aide incommensurable pour caractériser ses personnages et assurer la cohérence d’un récit. Ne t’en prive pas !

3) Se fixer un thème est aussi une bonne arme « anti-cliché » : réfléchir son univers, ses personnages et son intrigue au prisme d’un thème, c’est livrer une œuvre personnelle (souviens-toi, j’ai déjà essayé de t’en convaincre dans mon article « Spécifique Vs Générique »). Toutes les péripéties ont déjà été écrites, tous les sujets abordés. En revanche, ton point de vue, ton message, est unique.

4) Se fixer un thème, enfin, offre plus de souplesse pour gérer ses enjeux, nuancer son propos et conclure son récit. Le héros peut « perdre » son combat contre l’adversaire (échec de l’enjeu dramatique) mais apprendre une leçon de vie (réussite de l’enjeu thématique). Ou l’inverse. Ou les deux. Ou ni l’un ni l’autre…

Exemple : c’est la première fois sur cette page, mais au lieu de prendre un exemple littéraire, je vais citer un exemple de manga, car je le trouve très représentatif. Le manga « Kuroko’s basket » raconte une histoire de sportifs tentant de remporter un tournoi de basket. Côté « dramatique » (action), on enchaine séances d’entraînement et matchs, sur un schéma récurrent. MAIS les auteurs ont donné beaucoup d’importance au thème (jeu collectif, plaisir du jeu). Et ils ont bien fait : dans un tel récit, l’enjeu dramatique (« les joueurs vont-ils gagner le match ? Vont-ils aller en finale ? Remporter le championnat ? ») pourrait vite devenir répétitif. Développer le thème au travers des héros et de leurs adversaires renforce l’intérêt du récit. Ce n’est plus seulement « vont-ils gagner ? » mais aussi « untel va-t-il comprendre que tisser des liens avec ses coéquipiers est important ? » ou « untel va-t-il retrouver goût au jeu ? ». On déplace le récit d’un basique « qui est le plus fort ? » vers des oppositions de valeurs morales. L’histoire devient une aide à la compréhension humaine, un miroir qui nous interroge sur nos propres motivations dans la vie… ce qui est bien plus intéressant.

Ainsi, quel que soit le genre de ton livre et de l’action qui s’y déroule, pose-toi la question :
De quoi parle-t-il ?
Quelle question soulève-t-il ?
Quelles réponse ou piste de réflexion souhaites-tu y glisser ?

C’est important, voire capital.

M’enfin, ce n’est que mon avis…


(1) L’Anatomie du scénario (John Truby)

(11 commentaires)

  1. Que le thème soit capital, je suis d’accord. Mais qu’il faille le fixer, je n’en suis pas si sûre.
    J’avais beaucoup apprécié le cours de D. Meulemans sur le sujet où il proposait d’écrire et de découvrir son thème. Personnellement, je repère mes thèmes au moment où j’écris. Les situations me montrent in situ ce que je voulais monter.

    En prenant le temps de découvrir, je pense qu’on évite de s’enfermer dans le carcan d’un thème spécifique et de passer à côté d’un autre qui pourrait se révéler peut-être plus important.

    Mon problème, en ce qui me concerne, c’est d’avoir plusieurs problématiques et de n’avoir peut-être pas encore décider de la principale…
    Mais mon premier jet n’est pas encore fini. J’ai encore un peu de temps pour me décider. Encore faut-il y arriver. Mais est-ce vraiment nécessaire de n’avoir qu’un thème en fait ?

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  2. On m’a fait la même remarque sur la page FB du Mooc DraftQuest. Attention : c’est ma page perso, donc je parle avant tout de mes pratiques. Donc oui, personnellement, en bon architecte que je suis, je commence par ça… ce qui ne signifie pas que c’est impérativement le point de départ de toutes les histoires, et je sais à quel point les auteurs jardiniers aiment découvrir leur thème en cours de route. 🙂
    Après, pour répondre à ta question sur les thèmes multiples, d’expérience j’ai tendance à dire que plus il y en a, moins ils sont clairs et plus ils sont dilués dans l’esprit du lecteur. J’ai personnellement l’habitude d’en choisir un qui sera clairement central. Mais là encore il s’agit d’une pratique personnelle, à chaque auteur de gérer son discours… 🙂

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  3. J’étais sûr d’avoir vu un avis totalement opposé, et je viens de remettre la main dessus:
    https://www.revue-solaris.com/pour-les-ecrivains/dossier-special-comment-ne-pas-ecrire-des-histoires/

    Le passage incriminé:
    « Message
    La pire raison pour écrire un texte. Si vous faites partie de ceux qui croient qu’une histoire doit livrer un message pour être valable, de grâce, détrompez-vous. On peut très bien écrire une excellente nouvelle qui n’a pas le moindre message.

    Comment? Vous avez quelque chose à dire d’important? Un grand message à faire passer? Vous vous êtes trompé d’adresse: c’est un essai, un article pour une revue de réflexion, une lettre à La Presse que vous voulez écrire, pas une fiction. La grande majorité des gens qui lisent des fictions les lisent pour se divertir, pas pour se faire sermonner.

    Vous insistez? Vous avez une vraie histoire à raconter, qui illustre votre message? Encore une fois, vous faites fausse route.

    D’abord, parce que votre message, je le connais déjà. C’est « aimez-vous les uns les autres », n’est-ce pas? « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît »? « Quand on veut, on peut »? Beaucoup d’auteurs débutants semblent oublier que la culture occidentale véhicule un ensemble de grandes idées morales depuis un bon deux mille ans, que ce soit sous la forme de proverbes ou de principes religieux; et que des auteurs par centaines ont pondu des ouvrages philosophiques examinant le sens de la vie sous toutes ses coutures. Si je lis une histoire dont le message est « Accepte-toi tel que tu es et tu seras heureux », le message en lui-même m’est familier. Même si je suis bien d’accord avec, c’est la centième fois que je l’entends.

    Et ça m’amène à la deuxième raison pour laquelle vous faites fausse route: parce que vous avez asservi votre texte à la morale qu’il doit donner. Votre personnage principal se comporte comme un parfait imbécile, parce qu’il doit démontrer le message en action. Votre intrigue est truquée, pour être sûr que les bons vont gagner, parce qu’ils mettent le message en action. Vos méchants sont simplistes et ridicules, parce qu’ils doivent s’opposer à la vérité du grand message. Votre texte, en fin de compte, ne vaut que pour son message; tout le reste est médiocre. Or, puisque votre message est banal et familier, votre texte reste sans intérêt. Ceci est une forme courante du péché cardinal mentionné dans la première partie de ce guide.

    Oubliez le message; oubliez d’essayer de le faire passer. Si vous avez la moindre parcelle de talent, votre vision du monde transparaîtra à travers ce que vous écrivez. Tous les messages que vous pourriez vouloir faire passer vont passer, sans effort de votre part, sans emmerder le lecteur, sans transformer votre histoire en un sermon. Si vous croyez sincèrement que « quand on veut, on peut », vos personnages et votre intrigue vont refléter cette croyance d’eux-mêmes.

    Mais si vous tenez mordicus à faire une leçon de morale, dites-vous bien une chose: « aimez-vous les uns les autres », y a rien là. C’est facile d’y croire. Ce qui est extrêmement difficile, pour ce principe comme pour tous les autres, c’est de le mettre en pratique dans la réalité, la vraie réalité de la vie. Beaucoup de grands textes parlent de dilemmes moraux, de la difficulté de concilier les grands principes avec la vie: comment puis-je aimer celui qui a violé et tué ma fille? Comment se fait-il que la même personne puisse être bonne et mauvaise en même temps? Ma volonté doit en principe me faire triompher de tous les obstacles; mais qu’en est-il de la maladie et de la mort, de la stupidité de la race humaine toute entière? Si votre histoire refuse d’admettre que les choses ne sont pas toujours comme elles devraient l’être, comme on souhaiterait qu’elles le soient, pensez-vous vraiment que votre message sera pris au sérieux? »

    Pour replacer dans son contexte, c’est là un article de directeur littéraire qui parle des tares récurrentes dans les manuscrits qu’il refuse, et en lisant bien on se rend compte qu’il ne parle pas tellement d’interdire la morale, mais témoigne du grand nombre d’écueils qui en sont nés.
    Mais il a raison sur le fait que poser un « message », c’est volontairement ou non un coup à modifier sa trame pour qu’elle « colle bien ».
    De manière caricaturale, les gentils gagnent parce qu’ils sont gentils, les méchants perdent parce qu’ils sont méchants. Mais même si on n’est pas dans cet excès, il y a une grande différence pour moi entre soulever une question et porter un message.
    Soulever une question, c’est montrer un problème potentiel ou avéré, c’est montrer que telle ou telle solution est possible, tout en montrant ses limites, pour finalement laisser au lecteur assez d’arguments de part et d’autre.
    Par contre, porter un message c’est affirmer que telle chose/solution/whatever est « la bonne ». Sauf qu’un roman n’est pas une démonstration, son auteur modèle l’univers comme il l’entend ; avec le risque que le lecteur ait l’impression qu’on le manipule pour le faire penser X, ou encore qu’on le prend pour un débile (cf. caricature ci-dessus). J’ai déjà vécu ça en lisant et j’ai toujours trouvé cette expérience très désagréable. (surtout quand c’est des poncifs, du genre de l’écologie ou du féminisme simplet)

    Après, juste pour être clair je suis contre l’universalité du message. Que M.X soit enfin heureux après avoir pardonné à son ennemi, c’est très bien pour lui, c’est un aboutissement personnel. Par contre, transformer cette évolution personnelle en message universel « il faut toujours pardonner à son ennemi », quitte à montrer que tous les personnages respectant cette règle réussissent et tous ceux qui la violent échouent , cela devient un message universel et un message moral, ce qui pour moi n’a pas sa place en fiction.

    Bien sûr je suis très catégorique, mais comme tout il y a des nuances, des zones d’ombres, de petits messages discrets qui passent très bien ou des auteurs ridicules à force de refuser de choisir un camp.
    Néanmoins, je pense qu’on peut très bien avoir un récit intéressant et qui soulève des questions sans pour autant le centrer autour d’un « message ».

    (bon ça se trouve par « message » tu voulait dire « questionnement central au récit », auquel cas j’ai écrit tout ça pour rien ^^)

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    1. Ah ah 🙂 J’ai déjà lu cet article, et on entre ici dans un débat vieux comme l’écriture. Je peux te citer en retour d’autres gens de lettres qui considèrent que le message est le seul point important d’une histoire. J’en connais aussi qui fustigent les auteurs qui se contentent de poser des questions sans y répondre (« des lâches ! » ai-je lu une fois). Choisis ton camps, camarade 😉

      Ce qui me gêne avec l’article que tu cites, c’est la même chose que ceux qui critiquent les prologues : leur principal argument est « les auteurs le font très mal, alors ils devraient arrêter d’en faire ». Cela me semble absurde. Oui, beaucoup d’auteurs sont maladroits quand il s’agit de messages, oui pas mal enfoncent des portes ouvertes, ou tombent dans la caricature. Mais ce n’est pas une raison pour les interdire : c’est juste une bonne raison de se remettre au travail.

      Mon point de vue (qui reste donc le miens) est que c’est la raison d’être des histoires, à l’origine, que de véhiculer quelque chose (un message, une morale, un questionnement). Ok, nous sommes dans une ère de divertissement, et c’est à la mode de dire qu’une histoire qui divertit suffit. Mais même si tu écris une histoire bien ficelée qui va tenir tes lecteurs en haleine, si elle ne « contient » rien, ils l’auront oubliée dix jours après. Les grandes histoires qui restent en mémoire sont celles qui agissent sur toi (qui te donnent l’impression qu’une clef a tourné dans une serrure de ta tête). Mais oui, c’est très difficile, parce que ce message, il ne faut pas « le dire » à travers l’histoire, et il faut « le faire comprendre », et ça c’est un vrai challenge (et elle est « là » l’erreur la plus commune au niveau thématique, en fait). Qui a dit que l’écriture était quelque chose de facile ? Tu dis que l’auteur est tenté de « modifier » son histoire pour coller au thème ? Cela n’a pas de sens, puisque l’histoire EST le thème (ou alors on parle d’auteurs qui ne savent même pas ce qu’ils écrivent). En ce qui me concerne, et puisque tu apprécies mon franc-parler, j’estime qu’un auteur qui n’a rien à dire… devrait juste se taire.
      😉

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      1. « Ce qui me gêne avec l’article que tu cites, c’est la même chose que ceux qui critiquent les prologues : leur principal argument est « les auteurs le font très mal, alors ils devraient arrêter d’en faire ». »
        Comme je l’ai dit, il faut se rappeler que celui qui parle est un directeur littéraire qui en a plus que marre des âneries qu’il lit. Et comme pour tout les trucs « qu’il ne faut pas faire », il faut entendre en réalité « il ne faut pas faire… sauf si… »
        Effectivement, pris au premier degré c’est absurde.

        « J’en connais aussi qui fustigent les auteurs qui se contentent de poser des questions sans y répondre »
        Donc tout les auteurs de fantastiques sont visée :p
        Mais encore une fois, c’est une manière de faire. Regarde, est-ce Isaac Asimov dit que les robots « c’est bien » ou « c’est pas bien »? Non, il interroge, montre des possibilités. C’est ça que je voulais dire par « ne pas donner de réponse ».

        Par contre, si toute l’histoire est une opposition entre A et B, bien sûr qu’il faut trancher à la fin.

        « Les grandes histoires qui restent en mémoire sont celles qui agissent sur toi »
        Je n’y avais jamais pensé comme ça ; pour s’attacher à une oeuvre, il faut être pris dedans, et donc qu’il y ai un « message profond ». Je n’y avais jamais pensé.

        « Tu dis que l’auteur est tenté de « modifier » son histoire pour coller au thème ? Cela n’a pas de sens, puisque l’histoire EST le thème »
        Je me suis mal exprimé : l’auteur est tentée de sacrifier la cohérence de l’histoire au profit de son message.
        Mais après coup, c’est vrai que l’auteur subi cette tentation en permanence.

        En te relisant, je me suis rendu compte que je suis tombé dans le même travers que l’auteur de revue-solaris : a force de voir quelque chose de mal fait, on a envie de condamner cette chose.

        Aimé par 1 personne

        1. Je n’étais pas ironique quand je disais qu’il faut choisir son camps : j’ai *vraiment* lu beaucoup d’avis divergents sur ce sujet, de la part de professionnels de l’écriture, qui ont tous des arguments qui peuvent être compréhensibles. Certains auteurs estiment que leur rôle n’est que de poser des questions sans donner leur avis ; d’autres disent qu’un auteur qui ne donne pas son avis n’est qu’un lâche, et que ça ne vaut pas la peine d’écrire un livre si ce n’est pas pour donner « sa » vision (sans pour autant être catégorique, mais au moins donner son point de vue) ; d’autres semblent très content d’écrire juste pour divertir et semblent trouver le « besoin de morale » dépassé. Damasio estime que si ce n’est pas pour écrire un livre qui change le monde, un auteur devrait s’abstenir.
          Après tout, chaque auteur fait ce qu’il veut, et j’encourage surtout sur ce blog à ce que les auteurs réfléchissent à leur pratique pour écrire leurs livres « en toute conscience » : quel est mon but, qu’est-ce que je veux faire ? Et du coup : comment je vais le faire ? Parce que la vérité, c’est surtout que beaucoup d’auteurs n’ont aucune idée de ce qu’ils font… 😉

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