[CAS PRATIQUE] Les pièges de la narration à la première personne

« Je ne suis pas vraiment un exemple.
— On est d’accord. »


Lors de mes bêta-lectures, je fais très souvent des reproches sur la gestion des points de vue de narration. Plusieurs éditeurs m’ont dit être très attentifs à ce sujet, et justement rechercher une « voix » particulière dans les manuscrits qu’on leur envoie. C’est peut-être pour cette raison que je retrouve rarement ce défaut en édition traditionnelle, alors que les ouvrages autoédités en sont truffés.

J’ai déjà rédigé une longue série sur le choix de la narration, que je t’invite très fortement à lire ou à relire.

Néanmoins, de bons exemples valent mieux que des explications, et l’excellent ouvrage Personnages et points de vue d’Orson Scott Card en regorge. Je te propose de jouer avec moi sur quelques exemples/exercices. Aujourd’hui, illustrons le récit rédigé à la première personne.

Pour s’échauffer, voici un premier extrait :

Je regardai Nora à l’autre bout de la pièce. Ses mains dansaient dans les airs comme des ballerines folles, tellement gracieuses, quoique manifestement nerveuses. L’accord allait bientôt être conclu : elle était embêtée et inquiète. Les gens qui essayaient de lui parler étaient tellement ennuyeux, et leur conversation si superficielle !

La première personne est-elle ici bien maîtrisée ? Bien sûr que non. Orson Scott Card arrête très vite cet exemple :

« Inutile de continuer. Le narrateur n’a aucun moyen de savoir ce qui tracasse Nora à ce moment précis ni à quoi elle pense en discutant avec ces gens. Il pourrait certes se contenter d’émettre des hypothèses, mais ce n’est pas le cas […]. De très nombreux écrivains débutants commettent cette erreur… »

Et c’est hélas quelque chose que je confirme : c’est ponctuel, et plus subtil que dans cet extrait, mais il arrive régulièrement que des auteurs fassent de légers écarts et se laissent aller à exprimer le ressenti d’un personnage autre que celui  qui raconte l’histoire.

Prêt à aller plus loin ? Voici un autre extrait.

Je me réveillai avec un mal de tête carabiné. J’étirai mon bras sur le lit et rencontrai une feuille de papier. J’ouvris les yeux en grimaçant, car le soleil qui se déversait par la fenêtre était violent. Un sentiment de perte terrible s’empara de moi ; le chagrin me submergea. Je me levai et titubai jusqu’à la salle de bains ; chacun de mes pas m’envoyait un coup de marteau dans le cerveau. J’attrapai une boîte de cachets d’aspirine, la retournai, puis entrai sous la douche. L’eau gicla violemment sur mon crâne, ruissela sur mon visage, s’écoula en rus sur mon corps, le purifiant. Je m’essuyai vigoureusement, puis me rhabillai avec les vêtements que j’avais jetés en boule sur le sol. Je n’étais capable de penser qu’à mon chagrin, à cette peine si forte qu’elle m’en donnait la nausée. Il n’y avait rien à manger dans la cuisine, excepté du beurre de cacahuète, des biscuits de farine complète et du bicarbonate de soude. Je mis une cuillère à café de bicarbonate dans un verre, l’emplis d’eau et le bus d’une traite.

La première personne est-elle ici mieux maîtrisée ?

Pas beaucoup mieux, hélas. Bien qu’il s’exprime à la première personne (« je »), le narrateur nous laisse à l’extérieur de sa tête. On se sent enfermé dehors : il nous décrit ce qu’il fait, on voit ses actes, mais on ne les comprend pas. Par exemple, quand il dit « J’étirai mon bras sur le lit et rencontrai une feuille de papier », nous restons interdit : il est censé savoir ce qu’est cette feuille, et devrait nous le dire. Finalement à la fin de cet extrait nous n’avons aucune idée de pourquoi le personnage est dans cet état-là. Si tu racontes ça à un ami, ce dernier va te regarder en fronçant les sourcils : il ne comprendra rien à ce que tu racontes.

Voici l’avis de Card :

« Ce passage est tour à tour froid et mélodramatique, mais ce n’est pas son principal défaut. Le plus dérangeant dans ce paragraphe, c’est que le narrateur s’observe de loin, ignore ce qu’il a dans sa propre tête. Il voit ce qu’il fait, mais ne sait pas pourquoi il agit ainsi. Nous le regardons à travers l’objectif d’une caméra – puisqu’il est le narrateur, il devrait se rappeler ses sentiments.

En effet, il n’a pas observé ces gestes, il les a accomplis. Pourtant, rien ne nous est dit de leur signification. Le narrateur a-t-il la gueule de bois ? Est-il malade ? Pourquoi s’attarder autant sur la douche ? Cette toilette a-t-elle un sens particulier ? Toutes les douches se ressemblent, nous en prenons tous. […] Imaginez qu’un de vos amis vous raconte une histoire et qu’il se lance dans une envolée lyrique sur sa douche (« … s’écoula en rus sur mon corps, le purifiant. ») : vous lui demanderiez sans doute d’abréger et d’en venir au fait ! […] Dans ce cas, pourquoi le lecteur (qui n’est pas votre ami) se donnerait-il la peine de lire ces idioties ?

Les deux seules exceptions sont les phrases hautement mélodramatiques décrivant de fortes émotions : « Un sentiment de perte terrible s’empara de moi » et « Je n’étais capable de penser qu’à mon chagrin ». On ne sait rien de l’origine de son chagrin, aussi n’est-on pas tout à fait sûr d’être dans la tête du narrateur. Au lieu de faire l’expérience de ses sentiments, nous devons nous contenter de termes abstraits.

L’intérêt principal d’une narration à la première personne réside dans la facilité avec laquelle les émotions sont partagées, dans la coloration des événements par l’attitude et les motivations du personnage narrateur. Malheureusement, nous n’avons rien de tout cela dans cet exemple. Ce récit censément écrit à la première personne est aussi froid et anonyme qu’un annuaire téléphonique. En fait, il est typique de la majorité des textes d’écrivains novices… »

Et si tu tentais l’exercice ? Te sens-tu capable de réécrire ce même paragraphe pour tenter de faire en sorte qu’il sonne comme écrit à la première personne ?

Voici ma propre tentative (edit du 16/10/2017) :

Lorsque je me suis réveillé, j’avais un mal de crâne du tonnerre. Je n’avais plus été aussi mal depuis mes dernières soirées étudiantes, et la vodka ne me réussissait toujours pas.

J’avais dormi au milieu de mes brouillons raturés. Il y en avait partout dans le lit, et la dernière page de mon livre me collait à la joue, tâchée de salive. Je ne me souvenais plus trop de la soirée, sauf des premiers shots servis par Tom, et de notre lecture orale débridée de mon manuscrit refusé. Qui d’autre aurais-je pu appeler que mon comparse d’écriture pour me remonter le moral ? Cet énième refus d’éditeur était celui de trop. Une fois de plus, je voulais tout arrêter. Abandonner. Tom avait supposé que le remède de la dernière fois marcherait de nouveau, et il avait débarqué avec deux bouteilles.

Hélas, en me levant, je me sentais tout autant une merde que la veille, et prendre une douche n’y changea rien. Je n’avais plus une fringue propre, plus d’aspirine, plus rien dans le frigo à part les biscuits de farine complète de mon ex. Et surtout : plus envie d’écrire…

Voici la version de Card.

Ce matin-là, je me réveillai avec un mal de crâne carabiné. J’étirai le bras, comme à mon habitude, pour caresser Nora, mais le lit était vide, à l’exception d’une feuille de papier sur laquelle était griffonnée une note. Je repoussai celle-ci car le contenu du message ne m’intéressait pas. Cela faisait des jours, maintenant, des mois qu’elle était partie. Quand cesserai-je de la chercher au réveil ? Sur mon lit de mort, j’en serai peut-être toujours à espérer son retour. Peut-être viendra-t-elle, la salope, pour se délecter du spectacle.

J’ouvris les yeux et le regrettai aussitôt ; le soleil se déversait, brutal, dans la chambre, ce qui ne faisait jamais du bien lorsqu’on avait la gueule de bois. Je me levai et titubai jusqu’à la salle de bains ; chacun de mes pas me faisait l’effet d’un coup de marteau dans le cerveau. La douche commença par être trop froide, puis trop chaude, et le savon ne parvint pas à me décaper en profondeur, comme je l’aurais souhaité. Évidemment, la boite d’aspirine était vide, mais ce n’était pas grave – de toute façon, il n’y aurait pas assez d’aspirine sur la surface de cette planète pour venir à bout de mon mal de crâne.

Je m’essuyai vigoureusement pour me punir d’être le genre de tocard qui se réveillait seul chaque matin. Puis je m’habillai. Je n’étais pas retourné à l’état sauvage – j’eus donc l’idée d’enfiler des vêtements propres. Mais à quoi bon ? J’attrapai donc les vêtements que j’avais jetés en boule sur le sol.

Dans la cuisine, il n’y avait rien à avaler à part du beurre de cacahuète, des biscuits de farine complète et du bicarbonate de soude. La vue du beurre de cacahuète et des biscuits me donna envie de dégueuler. Je mis une cuillère à café de bicarbonate dans un verre d’eau et le but d’une traite, mais j’étais plus mal en point que prévu. Je me précipitai dans la salle de bains et vomis tout. Quelle superbe matinée.

Le narrateur peut aussi être le genre de personne qui ne révèle pas facilement ses sentiments et motivations. Seul un écrivain téméraire prendrait le risque d’écrire à propos d’un personnage aussi fermé et taciturne ! Ce n’est pas impossible, toutefois, comme le propose Card :

Ce que j’ai fait ce matin-là ? Bien… Je me suis réveillé avec la gueule de bois, et il n’y avait plus d’aspirine dans l’armoire à pharmacie. J’ai voulu caler mon estomac avec du bicarbonate de soude, mais j’ai tout vomi. Alors j’ai enfilé mes vêtements sales, et je suis sorti. C’est ce que vous vouliez savoir ?

Conclusion de Card

« La première personne de narration doit impérativement révéler la personnalité du narrateur, ou bien elle n’en vaut pas la peine. Le personnage narrateur doit être le genre de personne qui s’exprime facilement sur sa vie, de façon à ce que ses sentiments et ses motivations soient transparents. Si ces contraintes sont trop pénibles pour vous, vous avez deux possibilités : admettez que la première personne ne convient pas à votre histoire et reprenez tout à la troisième personne ; inventez un nouveau personnage narrateur qui pourra s’exprimer à la première personne. Trouvez-lui des motivations, élaborez ses sentiments ; ou bien, expérimentez avec d’autres personnages. »

Conclusion personnelle

Dans un récit à la première personne, il faut imaginer le narrateur comme un confident. Pense-le vraiment comme quelqu’un qui raconte son histoire à un tiers. Ne sois pas « l’auteur qui écrit un récit à la première personne », mais bien « le personnage qui s’exprime ».

L’aide la plus précieuse qui soit est de définir clairement à qui il s’adresse et pourquoi. C’est LE point faible de la plupart des récits novices à la première personne, car beaucoup d’auteurs débutants pensent que ce n’est pas important. Or, le ton, la façon de s’exprimer, et surtout le tri des événements (qu’est-ce qui est important ou pas, sur quel élément j’insiste, lequel je passe sous silence ?) dépend de cela. Pour t’en convaincre, imagine raconter ta journée d’hier dans un mail à ton père, à un ami, ou dans un billet de blog sur internet. Il est certain que tes trois récits seront différents (et pourtant les faits seront identiques, et racontés par la même personne, toi). Le personnage écrit-il une lettre à un proche ? Rédige-t-il ses mémoires ? Est-il en train de témoigner à la barre, ou dans une salle d’interrogatoire ? Le fait-il pour se disculper, pour avouer ses fautes, dans un souci de rétablir une vérité historique ? Si tu ne le sais pas, tu ne peux pas écrire ton récit à la première personne et espérer que ça sonne vrai.

Pour conclure, un extrait d’un ouvrage de Jean-Philippe Jaworski, bien connu pour ses récits rédigés à la première personne. J’ai choisi un passage qui n’est pas sans lien avec l’exemple décortiqué plus haut.

« J’ai perdu mon frère.

Des années durant, j’ai vécu avec cette absence.
Je croyais m’en être accommodé. Mon existence était si remplie ! La tâche que j’avais été appelé à accomplir paraissait démesurée : prendre cette terre, la garder, nourrir mes clans ; édifier mes places fortes ; guerroyer contre les tribus ligures accrochées à la montagne, combattre la dodécapole dans les basses terres, crier mes défis jusque sous les murs de Felsina. Oui, j’ai passé des années sur la brèche… Ça occupe l’esprit. Ça comble le vide. C’est du moins ce que je croyais. »

Jean-Philippe Jaworski / Rois du monde, Tome 2 : Chasse royale : Première partie

Vois-tu comment les premiers mots nous exposent d’emblée de quoi on parle sans nous laisser dans le flou ? Comprends-tu que les phrases nous montrent bel et bien ce qui « occupe l’esprit » du personnage ? Discernes-tu le regard que pose le personnage sur lui-même à posteriori, l’intimité de sa confession ?

Je te l’ai déjà dit : la première personne est ma narration préférée. Mais c’est aussi la plus difficile et la plus technique. Il faut que tu en ais conscience.

M’enfin, ce n’est que mon avis (et celui de Mr Card ;))


Tu veux essayer l’exercice ? Poste ta participation en commentaire, et discutons-en !
🙂


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(40 commentaires)

  1. Excellent article, bien exposé, avec des exemples clairs et concrets, et qui pouvait on ne peut mieux tomber.

    Il y a quelques jours, arrivé.e aux 3/4 du premier jet de mon roman, un doute atroce m’a pris•e : et si la narration gagnait en force et en capacité immersive en la passant à la première personne plutôt qu’à la troisième ? Le personnage, intégrant une ancienne famille romaine très puissante qui possède ses propres règles de bienséance et son lot de squelettes dans le placard, découvrirait ce nouveau « monde » en même temps que le lecteur.

    Après beaucoup de tergiversions, j’ai finalement décidé de garder la troisième personne car dans mon cas, j’étais incapable de justifier cette voix narrative par le « contexte » du récit. A qui le personnage, bloqué dans une vieille demeure dans les montagnes dont il ne reviendra jamais, pourrait-il adresser ce récit ? Cela serait apparu trop clairement comme un artifice littéraire et j’ai donc préféré garder le « il ».

    Cet article conforte mon choix 😉 Merci, et vraiment, superbes exemples !

    Bonne continuation 😉

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  2. Pas très convaincu par mon début, j’ai l’impression d’être plus dans l’explicatif que le ressenti. Mais je n’aime pas me flageller pour trois lignes, alors je le laisse ici 🙂

    « Je me réveillai avec un mal de tête carabiné. Ma main rencontra une feuille de papier, je reconnus celle de l’hôpital. Les souvenirs de la veille tentèrent de refaire surface alors que je voulais oublier, oublier la longue suite d’événements qui avait conduit jusqu’à ma trépanation. J’ouvris les yeux en grimaçant, car le soleil me brûlait les rétines. Je songeai à mon âme, maintenant plus proche de l’étoile que de cette Terre, et le chagrin me submergea. Je me levai et titubai jusqu’à la salle de bains ; chacun de mes pas m’envoyait un coup de marteau sur le cerveau… »

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    1. Merci de participer François ! C’est en forgeant qu’on devient forgeron. Mon avis (qui n’est « que mon avis ») sur ta tentative :

      1) la mention de la feuille de papier de l’hôpital me fait réagir en tant que lecteur (j’ai envie de demander « quelle feuille de l’hôpital ? »), et on n’en sait pas beaucoup plus que dans l’exemple de Card. La trépanation fait réagir aussi. Si j’étais ton ami et que tu me racontais ton histoire, je bondirais en m’écriant : « quoi, tu as été trépané ? ».
      –> Ainsi, si ce paragraphe est au milieu d’un récit, et que le chapitre précédent raconte le séjour à l’hôpital, ok : on sait de quoi on parle. Par contre, si c’est un premier chapitre, ça coince : après l’évocation de la trépanation, on s’attend à ce que le personnage nous en parle, et évoquer du soleil ou son passage à la salle de bain ne nous intéresse pas. On a envie de le secouer par l’épaule : « mais qu’est-ce qu’il t’est arrivé, bon sang ? ».

      2) quant à la phrase « Je songeai à mon âme… », hautement mélodramatique, elle m’a perdu. Utiliserais-tu, pour de bon, une réplique pareille pour raconter les évènements à un proche ou un confident ?

      L’exercice est difficile, et tient beaucoup du « jeu de rôle » : il faut s’oublier en tant qu’auteur, et se glisser dans la peau du personnage avec l’idée qu’il raconte son histoire à quelqu’un. C’est un coup à prendre…

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  3. Bonjour,
    Je ne suis pas d’accord avec vous… J’ai l’impression que l’observation de vos règles supprime des nuances que l’on pourrait volontairement vouloir incorporer dans le texte.

    Extrait 1. Et si le narrateur était son amant, quelqu’un qui la connaît par coeur ? Être persuadé de comprendre ce que ressent Nora en dit long, soit sur la confiance en soi du narrateur, soit sur le fait qu’il la connaisse particulièrement bien. Ne pas se permettre de narrer de cette façon pourrait, dans certains contextes, aplatir complètement le récit.

    Extrait 2. Ce n’est certes pas très bien écrit. Mais la volonté de l’auteur ne pourrait-elle pas justement être d’insister sur la passivité avec laquelle le héros vit sa vie, comme à l’extérieur de lui-même ? Encore une fois, se priver retire au texte cette nuance, qu’on ne retrouve plus dans vos versions personnelles, même si elles sont de meilleure qualité.

    Je ne suis donc pas d’accord avec votre conclusion, car même si vos versions étaient mieux écrites, j’ai l’impression qu’elles peuvent potentiellement avoir dénué les originaux de quelque chose.

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    1. Merci de ton commentaire SAID.

      Extrait 1
      J’ai volontairement écourté l’exemple initial de Card, bien plus long dans son livre (et du coup moins discutable). Avec la version raccourcie que j’ai placé dans l’article, ton argument se défend. Néanmoins :
      1) l’important est de se souvenir que « normalement » l’auteur doit s’abstenir de le faire, et doit être CERTAIN d’avoir une bonne raison de passer outre.
      2) dans l’hypothèse que tu proposes, le passage resterait maladroit (il donne l’impression d’un télépathe bien plus que d’une personne qui voudrait montrer qu’il connaît bien Nora). Il serait probablement plus crédible et efficace d’avoir une phrase du type « Je connaissais si bien Nora que je pouvais lire la moindre de ses micro-expressions. Crispation de sa fossette : le type avec la cravate bleue l’agaçait ; soupir contenu : celui en chemise blanche l’ennuyait à mourir. »

      Extrait 2
      Le souci, c’est que ce n’est pas l’auteur qui est le narrateur, là : c’est le personnage. C’est là toute la difficulté de cette narration : nous ne sommes pas dans un récit à la troisième personne où l’auteur « montre » le personnage et souligne les aspects qui l’intéressent. Le personnage nous parle, en direct. Pour une raison ou pour une autre, dans cet extrait, ce personnage éprouve le besoin de nous faire le récit de son réveil, ce matin-là. « L’erreur » est qu’il ne nous en dit rien.
      Quand je retrouve ma femme, le soir après le boulot, nous nous racontons nos journées. Sauf que… non, en fait : nous nous racontons les éventuelles *anecdotes intéressantes* de la journée. S’il ne s’est rien passé de spécial, notre discussion a tout du :
      « ça a été ta journée ?
      – Oui, rien de spécial »
      S’il s’est passé quelque chose d’intérêt, cela ressemble plutôt à :
      « Oh, il faut que je te raconte ! Ce matin, j’étais un peu en retard, je courais pour attraper mon bus. Je cours, je cours, et soudain j’entends quelqu’un qui m’appelle. Essoufflée, je tourne sur moi-même, mais en fait c’était une vieille dame qui appelait son chien ! Elle m’a regardé avec un drôle d’air, j’avais honte ! »
      Le problème de l’exemple de Card, c’est que le personne prend la parole pour nous évoquer des faits et gestes sans nous expliquer ce qu’il y a derrière. Un ami qui te raconterait son histoire de cette façon n’arriverait jamais jusqu’au bout du passage : tu l’interromprais forcément avant la fin pour lui dire : « hé ho, désolé mec, je ne comprends rien à ce que tu me racontes ». D’ailleurs, ça m’arrive d’interrompre ma femme ainsi lorsque je perds le fil 😉
      Le souci, c’est que le lecteur ne peut pas interrompre le personnage : le job de l’auteur, c’est de faire en sorte qu’il n’ait pas à le faire.

      En fait, c’est justement parce que l’exemple initial est VIDE de contenu que les réécritures – la mienne, celle de Card ou même celle de François ci-dessus – sont obligées de tant s’en écarter. Si tu essaies, tu comprendras : il est IMPOSSIBLE de réécrire ce passage avec une 1ère personne crédible sans inventer tout le contexte que le personnage ne révèle pas dans le premier extrait. Card raconte une rupture, moi une gueule de bois, François une opération chirurgicale. Nous sommes obligés de créer l’anecdote à raconter pour savoir comment la raconter.

      J’espère avoir apporté quelques éléments supplémentaires de réflexions.
      🙂

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      1. Merci de ta réponse !
        Pour l’extrait 1, nous ne sommes pas d’accord, mais je pense que c’est subjectif car à mon sens, on pourrait très bien vouloir insister sur ce côté presque télépathe que pourrait avoir le personnage (qu’il ait tort ou raison). Pour l’extrait 2, voici ma version, puisque tu m’y a mis au défi 😉 :

        « C’est la lumière du soleil, réfléchie sur les murs de la chambre, qui me réveilla. En étirant le bras sur le lit, je rencontrai la feuille de papier avec laquelle je m’étais endormi. Mes doigts se refermèrent sur elle et je la jetai à travers la pièce. Je voulais penser à autre chose qu’à mon chagrin, mais j’avais trop mal à la tête pour ça. Zigzag jusqu’à la salle de bains. Je me fourrai deux aspirines effervescentes directement dans la bouche, les diluai gueule ouverte avec l’eau brûlante de la douche.
        Purifié, réveillé, mais toujours assommé par la migraine, je m’habillai en tentant de penser autrement qu’avec tristesse. J’aurais voulu la jeter à travers la pièce comme cette foutue lettre, la froisser, l’éloigner. Mais elle était là, en moi, présente comme une humaine enfermée dans mon corps et qui pousserait à deux mains contre les parois.
        À la cuisine, je trempai les doigts dans le pot de beurre de cacahuètes comme un ours dans une ruche à la recherche de miel. Mais le pot était vide. Je n’avais pas de miel, pas de fourrure, pas la peau dure. Et hier soir, une abeille m’avait déjà piqué. »

        En toute modestie, ça ne me semble pas particulièrement mauvais, et je n’ai pas l’impression qu’on en sache plus sur le narrateur. Pourquoi faudrait-il être mis au courant de tout, à tout instant ? Penser à ce qui se trouve sur la feuille est douloureux, le personnage préfère l’éviter.

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      2. De rien, j’adore discuter écriture. Merci à toi de participer.
        🙂
        Pour l’extrait 1, le souci, c’est que le lecteur n’a aucun moyen de savoir, et je trouve que ça peux être très vite déstabilisant. Le lecteur sera vite perdu. Cela peut par exemple lui faire croire que le personnage est effectivement télépathe (et il n’a peut-être pas acheté ce livre comme un roman de SF). Après, il est inutile d’épiloguer sur cet exemple précis : tout est au cas par cas, histoire par histoire. L’important (et là-dessus je crois qu’on est d’accord) est que l’auteur réfléchisse à l’impact de sa narration sur le lecteur. Et qu’il ait conscience que, dans un récit à la première personne (et sauf protagoniste télépathe ;)) le narrateur n’est pas censé savoir ce qu’il se passe dans la tête des autres.

        Pour l’extrait 2, je n’ai pas su être convaincant, visiblement. Nous ne sommes pas d’accord, et tant pis : ce n’est pas grave. Mon avis est que oui, côté style, ce n’est pas mal écrit ; mais que côté narration, la 1ère personne n’est pas bien maîtrisée du tout. Personne ne raconterait une histoire le concernant de cette façon. Si ce qu’il y a sur la feuille est trop douloureux pour en parler, le personnage ne nous adresserait pas la parole : il nous dirait juste « je n’ai pas envie d’en parler ». On se retrouve dans le cas qu’évoque Orson Scott Card, à savoir un personnage qui ne veut pas nous parler, et alors on est coincé, et il faut accepter que la narration à la première personne n’est pas appropriée pour ce récit (ou que le caractère du personnage est mal choisi pour une narration de ce type). Ton personnage nous parle de sa tristesse, mais comment la ressentir et la partager si on ne sait même pas pourquoi il est triste ? A le contempler « triste » sans savoir pourquoi, personnellement, je n’éprouve rien. Je ne peux pas compatir : la narration m’en empêche.
        Mais je n’ai pas d’autres arguments que ceux que j’exposais dans mon précédent commentaire, donc je n’insiste pas 🙂

        Comme pour l’extrait 1, et comme on me l’a fait remarquer sur twitter, tout est affaire de sensibilité. Il est difficile d’argumenter longtemps sur un si court passage, de toute façon. Et le meilleur conseil pour écrire à la première personne, est sans doute de lire beaucoup d’ouvrages rédigés ainsi.
        Merci d’avoir joué le jeu !

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  4. Tout d’abord : merci pour cet article. Il a quelque peu éclairé ma lanterne.

    Il m’a fallu un ‘tit moment pour faire cet exercice, mais je me suis bien amusée. Ça a été aussi l’occasion de vérifier si j’utilisai correctement les concordances de temps (j’ai tendance à être brouillonne, avec elles). Sinon, voir si j’ai compris tes conseils -:)

    Je me réveillai avec un gros mal de tête . Un costaud. On aurait dit que toutes les Tequila Paf de la veille claquaient ensemble au fond de mon crâne. Je me souvins confusément m’être cuité après avoir relu les trois premiers chapitres du premier jet de mon dernier roman ; après que Nora m’eut balancé à la tête – juste avant de partir en claquant la porte –, que c’était de la merde. Elle avait raison. Enfin, presque : ce n’était pas de la merde, mais ça ne valait pas grand chose non plus. Sur cette réflexion semi-lucide, je me décidai à entrouvrir les yeux. Le soleil qui pulsait à flots dans la chambre m’arracha un grognement étouffé. Saloperie de lumière. Les feuilles dactylographiées tombèrent en s’éparpillant sur la descente de lit quand je me levai. Je les abandonnai sur le tapis. Leur prochaine destination serait la corbeille. Tout de suite, il me fallait une douche. Et une aspirine. Ou même deux…
    Dans la cuisine, assis devant un café fumant, au moment où je décrétai que le départ de Nora était une chance, et dis d’un ton rageur en prenant la pièce à témoin : « Bon débarras, boulet ! », une irrépressible bouffée de chagrin me monta au yeux. Me submergea.

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    1. Oh, yes ! Tu as su lâcher prise, et oublier l’auteur pour interpréter le personnage : non seulement le texte est clair (= on comprend bien ce qu’il se passe), mais surtout le personnage acquiert très vite une consistance bien plus tangible que dans l’extrait initial. Il a un caractère, ne s’exprime pas comme un agrégé de lettres. Il nous raconte *vraiment* son anecdote.

      Au niveau de la forme, seul le dernier paragraphe me saute aux yeux comme nécessitant une modification. La phrase est très longue, et il y a un souci de concordance entre « décrétai » et « dis ». Une proposition parmi d’autres pourrait être du genre :
      « Dans la cuisine, assis devant un café fumant, au moment où je décrétai que le départ de Nora était une chance – à l’instant précis où je crachai un « Bon débarras, boulet ! » à la face de la pièce vide – une irrépressible bouffée de chagrin me monta au yeux et me submergea. »

      Beau boulot. 🙂

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      1. Wow, ta proposition est parfaite ! Merci aussi pour le compliment^^ ; que ça fait du bien…
        Oui, cette dernière phrase, je voyais que ça n’allait pas, mais tu sais comment c’est, tu commences à cogiter dessus, et hop ! blocage 🙂
        Encore merci et bon dimanche !

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  5. Bonjour, j’ai réalisé le petit exercice que voici :

    « Je me réveillai avec un mal de tête carabiné. Comme chaque matin depuis plusieurs jours, je maugréai contre moi d’avoir fini la soirée ivre. Pourtant, le soir venu je ne résistai pas à l’envie d’oublier la réalité. Dans mon lit, les fameuses feuilles, preuves de ma tumeur au poumon, étaient éparpillées. Je m’obstinai à les laisser pour bien intégrer la nouvelle avec laquelle j’avais encore tant de mal.
    Je me levai jusqu’à la salle de bains, mon pied rencontra un tube d’aspirine que je constatai vide. Je me dis qu’une douche ferait tout aussi bien l’affaire, après quoi j’enfilai des vêtements sales et puants qui jonchaient le sol. Je ne voyais pas l’intérêt de faire des efforts, ne comptant voir personne. La faim apparue mais rien pour me combler mise à part du beurre de cacahuète, des biscuits de farine complète et du bicarbonate de soude. Je bus un verre avec du bicarbonate et retourna dans mon lit jusqu’à la prochaine. »

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    1. Merci de participer Fanny ! Ta proposition donne un peu plus de contexte, et elle est donc plus claire que le modèle original. Néanmoins, elle souffre du même défaut que presque toutes nos propositions (y compris celle de Card ou la mienne) : on souhaite tant coller au texte original qu’on en reprend les détails factuels si nombreux qui sonnent faux, et qui ne révèlent pas la personnalité du personnage. Cela reste froid, et personne ne nous raconterait une anecdote de ce genre de cette façon. Seule Marguerite a réussi à se lâcher assez pour « réécrire » vraiment le passage, en supprimant les détails inutiles et en y mettant plus de vie. D’ailleurs, tous vos commentaires m’ont donné envie de faire un autre essai (j’ai mis à jour mon post).
      A bientôt !
      🙂

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      1. Ah oui ! Je viens de relire la seconde mouture de « ta copie », et cette version est bien plus vivante, plus intimiste ; c’est peut-être à cause de ta phrase : « avec la page collée à la joue tâchée de salive », qui fait entrer le lecteur dans le réel 🙂

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      2. Je me suis efforcé de faire du « jeu de rôle ». Je me suis dit : « si tu devais raconter un matin de cuite à un ami, que dirais-tu ? ». J’ai donc viré les éléments descriptifs sans intérêt. Et en effet, ce sont les petits détails vivants qui donnent l’illusion de réel. La page collée à la joue, en effet (« ça » pour le coup c’est le type d’anecdote qui fait vrai et qu’on mentionnerait immédiatement dans un récit à un pote). Tu remarqueras aussi que j’ai supprimé l’énumération froide de ce qu’il y a dans la cuisine. Je n’ai gardé que les « biscuits de farine complète » en y accolant « de mon ex » (ce qualificatif donnant plus d’informations sur le personnage que la nature même des biscuits). Je préfère cette version à la précédente, et de beaucoup. 🙂

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  6. Au réveil : mal de tête carabiné. Etirer mon bras et rencontrer une feuille de papier. Haut le cœur immédiat. Soleil violent : mal aux yeux. C’était donc réel : elle m’avait quitté, et ce qu’elle écrivait sur moi était encore pire à la lumière du jour. Mal de crâne tapant à chaque pas je me trainais jusqu’à la salle de bains. Vite : attraper les aspirines ! Zut : vide ! Entrer sous la douche. Besoin de sentir les contours de mon corps, savoir que j’étais vivant au contact de l’eau. Me sécher, m’étriller plutôt, m’habiller des vêtements de la veille. Dans ma tête tournaient les mêmes mots, jusqu’à m’en donner la nausée. Une boule compacte de chagrin. Rien à manger dans la cuisine : du beurre de cacahuète, des biscuits de farine complète et du bicarbonate de soude. Je mis une cuillère à café de bicarbonate dans un verre, l’emplis d’eau et le bus d’une traite.

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    1. Merci de participer mandrala ! Parti-pris télégraphique et phrases sans verbe : ça me semble bien adapté à l’état d’esprit du personnage ! Ceci-dit (et c’est tout personnel) mais j’aurais aimé plus d’explications. Ok, le gars vient de se faire plaquer… mais tu nous lances un vrai « teaser » en insistant deux fois sur les mots de la fille, et on attend (moi, j’attends !) d’en avoir quelques exemples 1) pour « ressentir » à quel point ils font mal 2) pour mieux appréhender la situation (le contexte). D’une manière générale, il faut vraiment prendre le récit à la première personne comme une narration de PARTAGE. Le narrateur partage son expérience avec nous, et n’est donc pas censé nous tenir à distance. Si un ami te raconte que sa femme l’a quitté, tu vas vouloir savoir pourquoi, si elle a donné des explications, qu’est-ce qu’il s’est passé, etc. C’est le principal défaut du texte de départ que nous tentons de réécrire ici : il contient trop d’actes/actions qui ne signifient rien, et pas assez de contexte. Nous ne partageons pas l’expérience du personnage. Mais j’aime bien le style choisi pour cette situation donnée ! 🙂

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      1. Bonjour
        Voilà Ma tentative
        J ai hate de connaitre votre avis
        Bien a vous
        Marie Claude

        Je me réveillai avec un affreux mal de tête. J’ éprouvais la sensation qu’une barre me vrillait les tympans. Je me sentais vaseuse et épuisée.
        J’étirai mon bras sur le lit et froissai un peu plus l’ordonnance du psychiatre qui prolongeait mon arrêt de travail d’1 mois. Ce burnout m avait bien fichu par terre et je n arrivais toujours pas à refaire surface. J’ouvris péniblement les yeux en grimaçant, car le soleil qui se déversait par la fenêtre était violent et tel, un poignard de feu,agressait mes neurones déjà bien perturbées.
        Une bouffée d’angoisse incontrôlée me submergea. J’ avais à nouveau envie de pleurer. Je me sentais insignifiante, humiliée et vide. J’avais honte et en même temps j’étais en colère. Tout se bousculait dans ma tête
        Je ne cessais de penser au coup de fil que j avais reçu pour m informer que j ´allais etre convoquée a un entretien préalable ? Qu est ce que j avais bien pu faire ? Je ne comprenais rien. Pourquoi ? Mais pourquoi ?
        J’avais pourtant fait 150% de mes objectifs.
        Tout se mit à tourner en boucle dans ma tête et je manquai d’air ; je me sentais tellement mal..
        Je me levai jusqu’à la salle de bains ; chacun de mes pas résonnait dans mon crane.
        Cela faisait 3 jours que je gambergeais au lit. Il fallait que je me lave.
        Je rentrai sous la douche sans même me déshabiller et laissai ruisseler l’eau brulante sur mon corps. Je restai immobile, en lui demandant secrètement d’emporter mon chagrin dans le canalisations et d’apaiser mes pensées …,

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        1. Bonjour Marie Claude, et merci pour ta participation !
          Ta proposition fonctionne pour ce qui est de la compréhension du lecteur : nous comprenons très bien ce qui arrive au personnage, et donc en cela ce texte est meilleur que l’exemple original que nous présente Orson Scott Card dans son livre.
          Si j’ai une remarque à faire, cependant, c’est au sujet d’une certaine tendance au mélodrame (comme chez beaucoup d’auteurs) : le « poignard de feu » ou la toute dernière phrase poussent le bouchon un peu loin dans un lyrisme exagéré, alors que pour faire ressentir l’état de perdition du personnage les questions qu’elle se pose un peu plus haut fonctionnent bien mieux.

          Pour celles et ceux que ça intéresse, je conseille fortement la lecture d’un excellent article de Chris Winkle à ce sujet : « Comment éviter d’écrire de façon mélodramatique ».
          https://www.scribbook.com/article/comment-eviter-d-ecrire-de-facon-melodramatique

          Mais à part ce point de détail, ce texte marche ! Merci et à bientôt.
          🙂

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          1. Bonjour Stéphane
            Merci pour tes réponses et la proactivité
            Ton blog est vraiment tres interessant et je continuerai a le parcourir
            Tes conseils sont précieux pour espérer, un jour, avoir des lecteurs autre que moi même😊
            Je vais revoir les aspects melodrame
            A bientot
            Belle journée
            MC

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  7. Bonjour ! 🙂

    Tes articles sont intéressants et, celui-là en particulier, m’a amené à repenser le but de ma narration pour un roman que j’écris depuis plus de la moitié de ma vie maintenant… En revanche, je ne suis pas tout à fait d’accord pour ce qui est du « destinataire » à la première personne. Il est vrai que beaucoup de romans à la première personne mettent en scène un narrateur qui se confie à quelqu’un (soit car condamné à mort et rapporte son histoire avant d’être exécuté, soit au coin du feu dans une taverne, soit sous forme de mémoires etc.), mais cela n’est pas le cas de tous. Dans le roman Le Septième Guerrier-Mage de Paul Beorn, la narration est bien à la première personne, mais le héros ne s’adresse à personne en particulier. Il vit simplement ses aventures. De même pour Eon et le douzième dragon d’Alison Goodman ou encore Les Chaînes du Dragon de Patricia Briggs. Dans tous ces livres, les personnages vivent leurs aventures, sans chercher à les raconter à une tiers personne. Et c’est également ainsi que je conçois mon roman. Mon personnage principal (et donc mon narrateur) n’a pas vraiment de raison de se confier à qui que ce soit, il va simplement vivre son histoire. Au départ je voulais l’écrire à la troisième personne, mais ce personnage est si envahissant, si « fort » que j’ai plutôt opté pour la première. ^^

    Sinon, moi aussi je vais tenter l’exercice de réécriture ! 🙂

    Merde. Ce fut ma première pensée en ouvrant les yeux. Je détestais l’alcool mais aux douloureux élancements qui me broyaient la cervelle, il était clair que j’en avais sérieusement abusé. Le soleil matinal qui filtrait à travers ma fenêtre me fit l’effet d’un coup de poing en pleine face. Je grognai et roulai sur le côté, incapable de supporter la lumière. Oui, aucun doute, j’avais la gueule de bois. La grande question c’était pourquoi m’étais-je mis dans cet état ? Je tâtonnai mon lit, en quête de mon ours en peluche. Dès que j’allais mal, aussi bien physiquement que moralement, c’était lui que je cherchai. Il ne m’avait jamais fait faux-bond, lui. Sauf ce matin évidement.
    – Il est tombé du lit ? marmonnai-je et me redressant un peu, déterminé à le retrouver.
    Mon regard embrumé se posa sur une feuille de papier froissée, sur les draps. Une feuille de papier vierge.
    Je fronçai les sourcils et examinai ma chambre, découvrant le joyeux bazar qui y régnait. Que les choses soient claires, je n’étais pas quelqu’un d’ordonné, loin de là. Mais, pour le coup, on aurait dit qu’une mini-tornade avait balayé la pièce. Mes meubles, mes livres, mes vêtements, même mon ordinateur bon sang gisaient par terre dans un pêle-mêle indescriptible. C’était un vrai miracle que mon lit soit à l’endroit, même s’il était désormais au beau milieu de la chambre, au lieu d’être contre le mur du fond. Bordel, mais il s’était passé quoi hier, sérieux ? Je fouillai ma mémoire, cependant la migraine martelait mon esprit, l’empêchant de penser de manière cohérente et ordonnée. Puis, soudain, sans prévenir, je sentis un liquide brûlant remonter dans ma gorge. J’eus tout juste le temps d’aller à la salle de bain pour vomir dans le lavabo. Une fois les spames passés, je relevai la tête et failli avoir un arrêt cardiaque. Purée, la tête que j’avais ! Un zombie en dépression aurait meilleure mine ! Mes cheveux étaient gras et pendaient de chaque côté de mon visage d’une pâleur inquiétante. Mes yeux semblaient hagards, effacés, avec des pupilles si étrécies que je les voyais à peine. Quant à mes lèvres…. elles étaient presque bleues ! Mais le pire, c’était le sang. Le sang séché qui couvrait une partie de mes joues, de mon cou et… de mes vêtements. Je frissonnai. Tellement, tellement de sang… J’étais blessé ? Les mains tremblantes, je m’auscultais, en quête d’une quelconque blessure. En vain. Partout ma peau était lisse, sans la moindre entaille. Ce sang ne m’appartenait pas. Une nouvelle nausée me tordit l’estomac. J’étais couvert du sang de quelqu’un d’autre… Je ne réfléchis pas et fonçai à la douche.

    Je m’arrête là car sinon ça risque d’être très long ^^ »

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    1. Merci pour ce long commentaire !

      J’ai déjà eu ce débat moult fois avec des auteurs sur le principe de destinataire dans un récit à la 1ère personne (au passé). Il n’y a jamais rien d’absolu en écriture, et bien sûr il existe des livres rédigés à la première personne où le destinataire ne semble pas spécialement désigné. Néanmoins, je persiste : l’impression de réel et de témoignage est bien plus fort et décuplé quand c’est le cas. La raison en est très simple : quand on raconte à quelqu’un une situation qu’on a vécue, on ne le fait pas de la même façon selon à qui on s’adresse. Si je dois résumer mes fêtes de fin d’année à un ami proche, à mes parents ou à mon patron (ou à l’écrit dans un post de blog sur internet), je ne vais pas raconter les mêmes éléments, pas forcément en insistant sur les mêmes moments, pas forcément dans le même ordre, pas avec le même ton ou le même vocabulaire. Pourtant, ce sont les mêmes événements, racontés par la même personne… mais nous sommes tous « contexte-dépendant » : nous nous adaptons en fonction de la situation et de nos interlocuteurs. En conséquence, et de façon tout à fait naturelle, un récit de fiction devient bien plus *fort* et acquiert une atmosphère de réel si l’auteur sait à qui le personnage s’adresse et pourquoi il le fait, car cela va transparaître dans le texte. C’est le cas dans les livres qui m’ont le plus impressionné avec cette narration (que ce soit le Goût de l’Immortalité de Catherine Dufour ou les romans de Jean-Philippe Jaworski). Et franchement, ça donne une toute autre dimension, ça n’a pas la même gueule.
      M’enfin, ce n’est que mon avis.
      😉
      Bravo d’avoir tenté la réécriture, même si tu triches un peu : le fait que ton personnage ne se rappelle pas la journée précédente rend ton exposition bien plus simple, puisqu’il est aussi paumé que nous 😀 Ceci dit, à part cela, ton personnage nous raconte bel et bien ses actes et ses pensées, nous comprenons pourquoi il agit, et en cela la narration est réussie. Mes remarques néanmoins :
      – attention à la concordance des temps. Par exemple, la phrase « je n’étais pas quelqu’un d’ordonné » devrait être au présent (à moins que le personnage ne raconte cette histoire que des années après ?), ou « Un zombie en dépression aurait meilleure mine ! » devrait être « Un zombie en dépression aurait eu meilleure mine ! »). Dans la même logique, la phrase « Bordel, mais il s’était passé quoi hier, sérieux ? » sonne bizarre. Dans un récit au présent on pourrait avoir «  »Bordel, mais il s’est passé quoi hier, sérieux ? », mais dans un récit au passé « hier » devrait être remplacé par « la veille » : « Bordel, mais il s’était passé quoi la veille, sérieux ? » ;
      – il est difficile à croire que le personnage relève d’abord d’infimes détails de son anatomie (« des pupilles si étrécies que je les voyais à peine ») alors qu’il est couvert de sang et que ça devrait être la toute première chose (voire la seule) qui devrait retenir son attention. Cela fait partie des indices qui montrent qu’il s’agit d’un récit de fiction et non d’une vraie personne faisant un vrai récit : s’il t’était vraiment arrivé cette scène et que tu la racontais, tu ne pourrais pas la raconter ainsi ;
      – dans les autres indices qui font « fiction » et non « réel », il y a le décalage entre le ton du personnage (très décontracté, à la cool, « Purée, la tête que j’avais ! Un zombie en dépression aurait meilleure mine ! ») et la gravité des événements (le personnage est physiquement mal en point, sans souvenir, couvert de sang dans une chambre dévastée). Rien n’est impossible en fiction, et tout est justifiable (par exemple, si le personnage raconte les faits des années après qu’ils se soient produits, le recul peut lui permettre de raconter avec humour un événement qui, sur le coup, était très grave). Mais on en revient à notre premier débat : tant qu’on ne sait pas dans quel contexte ce personnage raconte son histoire, il est bien difficile de le faire parler avec une voix « juste ».
      Du moins c’est mon avis.
      🙂
      À bientôt !

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  8. Bonjour Stéphane. Je viens de finir la lecture des cinq articles sur le choix de la narration en plus de celui-ci. J’ai beaucoup apprécié la présentation très claire et précise. J’ai tenté quelque chose, tu m’en diras des nouvelles:

    Nous continuâmes de contempler ainsi les flammes pendant un long moment. Mon maître tenait la patience pour la mère de toutes les vertus. Mais ce jour-là, mon impatience était telle que même le fleuve Urui n’eut pas suffi à la contenir. Une fois tous les cinquante ans, dix portes gardées par un esprit s’ouvrent au pied du mont Fuji. Seuls dix jeunes hommes sont autorisés à passer par chacune d’elles, mais seul l’un d’entre eux pourrait survivre aux pièges des esprits et en atteindre le sommet. Nos qualités avaient été pesées, nos valeurs avaient été mises à l’épreuve, nos convictions avaient été jaugées et des âmes avaient été brisées. J’avais survécu à tout cela et j’étais arrivé au sommet à temps pour contempler l’aube révéler la nature sous ses plus belles couleurs. Comme si les horreurs de la veille n’avaient été qu’un songe morbide. J’étais presque à l’agonie. Je ne savais plus comment je m’appelais, ni même si j’étais encore un homme. Mais je m’accrochais à la certitude que j’allais rencontrer L’ermite dans la montagne, le seul homme à marcher parmi les dieux et les esprits. Après dix ans de services dévoués, il devrait intercéder en ma faveur auprès des dieux pour assurer mon avenir. C’était donc l’ambition qui m’avait fait entreprendre cette ascension périlleuse, mais ce fut l’envie d’apprendre qui me fit rester auprès du vieil homme, parfois intraitable. Nous étions déjà dix ans après cette nuit-là. Je savais qu’il ressentait mon impatience, mais il ne semblait pas décidé à parler. Alors je me résolus à attendre, je n’avais pas le choix.

    À très vite!

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    1. Merci pour ce commentaire !
      Ton texte à la première personne sonne bel et bien à la première personne : d’un point de vue narration et d’être dans les pensées du personnage, je n’ai rien à redire. En revanche, je suis un peu confus sur ce passage et je ne suis pas sûr de le comprendre. C’est la chronologie des événements qui me trouble, et je pense (je suppose) qu’il y a quelques soucis de concordance des temps, car je ne parviens pas à distinguer ce qui appartient au souvenir du personnage (il y a dix ans) de ce qui appartient au présent. Le personnage attend-t-il de passer l’épreuve ? Ou l’a-t-il passée il y a dix ans ? Je ne comprends pas. Néanmoins il s’agit apparemment d’un extrait d’un texte plus long et il me manque probablement des éléments de contexte.
      🙂

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      1. Merci pour ta réponse!
        En effet, il y a un problème de concordance des temps et c’est un extrait d’un texte beaucoup plus long.
        J’apprécie beaucoup ton travail, c’est la touche de technicité et de précision qu’il me manquait.

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        1. C’est ce qu’il nous manque à presque tous, en France. C’est pour cela que je tiens ce blog : parce que lorsque j’ai débuté je n’ai trouvé nulle part les réponses à ces questions (pourtant le B-A-BA de l’écriture). À bientôt !
          🙂

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  9. Bonjour,
    Très bel article, avec celui du choix de la narration, il me pose un beau dilemme pour mon prochain roman. Comme vous j’ai effectivement remarqué ces erreurs (plus facilement dans le texte des autres, mais je suis certaine de l’avoir parfois commise aussi). Je me rends compte que j’ai pris certaine liberté dans mon dernier roman, qui est à deux voix, les deux au « je ». Le « je » était une évidence car l’une des voix émane d’un journal intime, et par cohérence j’ai conservé la première personne du singulier pour la protagoniste, qui s’exprime dans le présent contrairement au rédacteur du journal.
    Dans mon prochain roman, je réfléchi encore et je suis bien embêtée. Je pensais utiliser le « je » dans le but de créer une histoire alternative. En effet, mon roman repose sur l’idée qu’une partie de l’histoire serait peut-être un souvenir transformé, une interprétation démente de la réalité par le protagoniste. A la fin, je voudrais que le lecteur puisse choisir ou non de croire à l’histoire qu’on lui raconte : est-ce que le héros a vécu une vraie expérience surnaturelle, ou est-ce qu’il a tout inventé pour échapper à une réalité trop désagréables ? Ici tout repose sur le fait que nous ne pouvons pas nous fier à notre propre esprit et qu’il est toujours possible d’inventer une partie de notre réalité. Un narrateur omniscient serait donc assez inadapté, il serait au courant de la vérité et devrait dire clairement ce qui est vrai ou non. La première personne parait être un choix logique, mais… je ne me sens pas capable de donner une voix à ce personnage qui est très loin de moi dans sa façon de parler. Peut-être est-ce finalement la troisième personne focalisée qui me conviendrait.
    En tout cas, merci pour ces articles qui m’aident beaucoup.

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    1. Impossible de donner un avis tranché vu d’ici, mais en effet l’omniscient semble très inadapté à ce projet, tandis que la focalisation pourrait tout à fait convenir puisque rédigé « depuis l’intérieur de l’esprit » du personnage. Faire un essai sur un chapitre peut aider à décider. Bonne continuation ! 🙂

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  10. Bonjour !
    Je lisais ton article non pour un roman mais justement pour un jeu de rôle (ceux en ligne où il faut écrire des paragraphes entiers). Et, si je suis d’accord avec toi sur ce qu’il manque à l’exemple 1 (un « je compris », « savais », « devinais » ou « sentais que » suffirait), je ne partage pas ton avis sur le deuxième exemple. Même si ce n’est pas fréquent, un narrateur peut ne s’adresser à personne en particulier autre que lui même. Il me semble que c’est le cas de Divergente ou Hunger Games, ou les deux, je ne sais plus. Par conséquent, le narrateur peut alors éviter de répéter des détails qu’il juge évidents ou des événements auxquels il préfère éviter de penser. Ça claque encore plus au présent : un livre dont j’ai oublié le titre s’ouvrait sur une scène de course-poursuite au présent, le narrateur n’avait donc évidemment pas le temps d’expliquer pourquoi il était poursuivi, occupé qu’il était à s’enfuir. Quant aux sentiments du personnage, ça dépend vraiment de sa personnalité. Le meilleur exemple est sans aucun doute L’Etranger de Camus (qui ne s’adresse à personne en particulier, d’ailleurs). Mais je veux bien admettre qu’on n’a pas tous la plume d’Albert Camus.
    Mon avis est peut-être plus valable pour un jeu de rôle qu’un roman, cependant je pense qu’on peut vraiment faire ce qu’on veut avec sa narration si on le fait bien et que c’est un minimum pertinent.

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    1. Salut et merci pour ton commentaire !
      Le cas de la première personne au présent est un cas particulier qui pose ses propres problèmes (par exemple le fait que le narrateur ne s’adresse à personne, justement). Cela donne un effet « personnage qui se regarde agir » et une forme de distance narrative bizarre. Quelques livres connus sont rédigés ainsi, comme les Hunger Games, mais c’est aussi souvent critiqué (avec raison). J’en reparle très bientôt dans un article dédié à l’emploi du présent.
      Mais pour revenir à la question, le problème n’est pas que le flou soit logique ou justifié : le problème est que le flou est flou, et qu’il n’est jamais bon que le lecteur ne comprenne pas ce qu’il se passe. À la première personne au présent, le personnage a toutes les raisons du monde de ne pas expliquer certaines choses, oui. Mais c’est plus souvent un problème qu’autre chose si le lecteur le voit agir sans comprendre ce qu’il fait et pourquoi…

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