Faire aimer ses personnages

« Dis, tu m’aimes ?
— Nan.
— Pourquoi ?
— Tu ne respectes aucun des critères. Lis donc cet article, tu vas comprendre. »

Lorsqu’on écrit, « créer des personnages auxquels le lecteur s’identifie », « les rendre attachants », sont des formules qu’on entend souvent mais qui se heurtent à de célèbres personnages de méchants qu’on adore détester. Est-ce qu’un lecteur s’identifie à Hannibal Lecter ? Peut-on dire que Dark Vador est attachant ? En tout cas, ils ont marqué les esprits et ce sont assurément « des personnages que l’audience aime ». En conséquence, quand on parle de l’amour qu’on porte aux personnages, n’y a-t-il pas au fond un problème de vocabulaire ?

La polémique se construit sur des divergences de définitions

Les forums et les réseaux littéraires s’écharpent souvent sur cette notion de « personnages qu’on aime » – une notion que j’ai justement bien du mal à nommer dans cet article, car il n’existe pas de terme adéquat. Les auteurs novices ne savent plus trop comment faire pour que les lecteurs aiment leurs personnages : faut-il vraiment que leurs personnages soient des gens qu’on apprécie ? Cela veut-il dire que tous les personnages doivent avoir un bon fond, même les adversaires (avec par exemple une motivation qu’on comprend) ? Ou est-ce que tout ça, ce sont des conneries, et que les lecteurs préfèrent les salopards de toute façon ?

Mon avis est que, OUI, il est indispensable que les lecteurs aiment tes personnages. Parce que, comme dans la vraie vie, ce n’est que si on apprécie les personnages et qu’on les juge intéressants qu’on a envie de rester avec eux (et donc, de tourner les pages).

Néanmoins, si le vocabulaire qu’on utilise est similaire dans les deux cas, il existe pourtant des différences fondamentales entre le fait d’aimer quelqu’un dans la vraie vie et d’aimer un personnage de roman.

Les histoires ne sont pas la vraie vie

La plupart des personnages qu’on adore (dans les livres, les séries ou les films) ne sont pas des gens qu’on aimerait forcément fréquenter dans la vie réelle. Et quand un lecteur se plaint de ne pas aimer ton personnage, ce n’est pas comme s’il se plaignait d’un voisin trop bruyant ou qui ne lui dit pas bonjour dans l’ascenseur. Les critères entre « quelqu’un qu’on aime » dans la vraie vie ou dans une fiction n’ont rien à voir.

En conséquence, il te faut apprendre à faire aimer tes personnages, non pas à la façon dont on tombe amoureux ou qu’on sympathise avec un nouvel ami ; mais bien comme un lecteur qui vit une expérience narrative intéressante, enrichissante ou exaltante. Le grand avantage ? C’est que ton audience est tout à fait capable d’aimer toutes sortes de personnalités chez un personnage de fiction – bien plus que dans la vie réelle.

Les personnages qu’on aime

J’attaque ici un paragraphe compliqué de cet article, car il est difficile de condenser ici en peu de place une réponse globale… et parce qu’il y a toujours ce problème de vocabulaire qui rend flou une bonne partie des concepts autour des « personnages qu’on aime ». Néanmoins, certaines caractéristiques sont presque toujours vraies :

Les personnages attachants : tous les personnages qu’on aime ne sont pas « attachants », et être attachant ne suffit pas toujours à faire aimer un personnage. Néanmoins, un personnage attachant est généralement apprécié par une très large partie du public. Il existe plusieurs façons de rendre un personnage attachant. L’éditrice Chris Winkle avait écrit un article que j’avais traduit chez Scribbook à ce sujet (tu peux le retrouver ici). Pour résumer : les personnages avec lesquels on compatit (les démunis, les solitaires, les opprimés), les personnages altruistes (qui aident les autres au mépris de leur propre bien être, qui assument la responsabilité de quelqu’un ou quelque chose, qui protègent les autres), les personnages divertissants (les amusants, les excentriques, les subversifs).

Les personnages loyaux : cela peut paraître contre-intuitif car beaucoup de gens se posent en rebelles de la société au quotidien, et pourtant la plupart des audiences éprouvent du respect pour les personnages qui se dévouent à des causes, des règles ou des personnes. Ce qui est intéressant, c’est que c’est la loyauté elle-même qui est appréciée, et non le sujet de cette loyauté. Les gens adorent les mafieux qui respectent un code d’honneur jusqu’à en crever, les bras droit qui suivent leur chef jusqu’au bout, les idéalistes qui donnent tout pour ce qu’ils pensent juste (que ce soit effectivement juste… ou pas). Au sujet de la loyauté, autre chose fonctionne extrêmement bien : montrer que des gens sont loyaux à votre personnage. Un méchant dont les compagnons sont fidèles et dévoués (en opposition à des larbins qui obéissent par obligation ou parce qu’ils en ont peur) fait toujours forte impression, car l’amour/l’amitié/l’attachement que lui témoignent ses hommes est contagieux.

Les personnages compétents : je t’en avais déjà parlé dans un article dédié ici, et c’est d’une grande importance. Les gens adorent les personnages qui sont « bons » dans leur partie. Un personnage n’a pas besoin (ni même intérêt) à être doué en tout, mais… si c’est un voleur, il a besoin d’être un bon voleur ; si c’est un détective, il a besoin d’être bon pour relever et connecter les indices, etc. C’est un point d’autant plus important pour un personnage d’adversaire, dont la compétence sert à le faire aimer… mais aussi à lui permettre de créer de la tension en s’opposant de façon compétente au protagoniste. Mais c’est aussi vrai pour un protagoniste : meilleur il est dans sa partie, plus intéressants sont les obstacles qu’on dressera sur sa route. Un personnage bon à rien est une plaie pour une histoire.

Les personnages qui méritent : si définir le mérite est difficile, c’est finalement plutôt simple à mettre en œuvre. Il suffit de se rappeler que les gens apprécient plus un personnage parce qu’il essaie que parce qu’il réussit (règle Pixar N°1). On aime les personnages qui se montrent déterminés, qui font de leur mieux, qui persévèrent encore et encore même quand ils échouent.

Ainsi, si tu souhaites créer un personnage que les lecteurs vont aimer à coup sûr, il suffit de cumuler plusieurs des points ci-dessus. On comprend aisément qu’avec de tels critères, il est tout à fait possible de faire aimer d’une audience un personnage qui serait pourtant un vrai salopard.

Exemples : les personnages de la série Arcane

Histoire de donner quelques exemples en lien avec l’actualité, en voici tirés de la série animée Arcane récemment diffusée sur Netflix : il se trouve que tous les personnages principaux de la série sont des personnages qu’on aime. On les aime plus ou moins selon nos goûts personnels, mais on les aime tous.

Vi : Plusieurs éléments la rendent attachante : elle vit dans la partie basse de la ville (les démunis et les opprimés) et joue la grande sœur pour plusieurs gamins (responsable, s’interpose physiquement). Elle défend les faibles, aussi bien contre les riches de la ville haute que contre les rapaces de la ville basse. C’est une combattante très douée (cela ne veut pas dire qu’elle gagne tous ses combats, mais on la voit indubitablement comme très compétente à la baston). Enfin, elle est tenace est très déterminée : en dépit des coups durs, elle ne lâche rien.

Silco : C’est un adversaire de la série, qu’on pourrait classer parmi les « méchants ». Néanmoins : d’une autre façon que Vi, il fait partie de la ville basse (les démunis et les opprimés), pour laquelle il souhaite plus d’indépendance. Il occupe un rôle de responsable des truands, et a un côté paternaliste en ce sens. La série montre bien que, sans lui, ce serait l’anarchie. Il impose ses règles et punit ceux de son propre camp qui ne les respectent pas. Il recueille et prend soin de Jinx, à laquelle il est vraiment attaché (dans une moindre mesure, sa relation avec son acolyte au bras mécanique est du même acabit). Il leur est loyal, et… elles le lui rendent bien ! Il est très compétent dans sa partie : il est intelligent, rusé, un bon planificateur et organisateur (un parfait antagoniste, qui ne combat pas lui-même mais joue le rôle de mastermind). Lui aussi, en dépit des difficultés, des obstacles et de certains échecs, s’obstine et ne lâche rien.

Viktor : Il habite la ville haute, pourtant il est montré comme un paria, un solitaire. Avec Jayce, ils partagent la même volonté de faire le bien commun, de mettre leur savoir et leur compétence au service de la cité. En parlant de compétence, c’est un excellent scientifique – encore une fois, ça ne signifie pas qu’il réussit tout ce qu’il entreprend : comme Vi ou Silco (comme tous les personnages de la série !), il subit des revers dans son domaine de compétence, mais on ressent qu’il évolue à haut niveau en termes de sciences magiques. Et, malgré la souffrance physique de sa maladie et l’opposition idéologique de certains, il persiste dans ses efforts, jusqu’à jouer les cobayes de ses propres expériences. Il persiste pour son idéal, et on ne peut qu’estimer qu’il mérite de réussir.

***

Je pourrais continuer longtemps : tous les personnages majeurs de la série correspondent à ces différents points. Ils sont le plus souvent attachants d’une façon ou d’une autre, sont loyaux à quelque chose ou quelqu’un, sont compétents dans leur domaine, et nous donnent l’impression de « mériter » de réussir. Et quand tu parviens à donner cette impression pour différents personnages de différents camps, c’est là que tu obtiens de la matière pour bâtir tes intrigues, que tu génères de l’amour de la part de ton audience pour tes personnages… et donc de l’attachement à ton histoire.

M’enfin, ce n’est que mon avis…

(7 commentaires)

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